‹ Traité des maladies de l'oreille et de l'auditionChapitre 61 sur 69 · LE MINISTRE DE LINTÉRIEUR · texte numérisé non relu

LE MINISTRE DE LINTÉRIEUR

regards insignifiants sur tous ces caractères, redevenus pour lui inintelligibles. Je me sentais défaillir d’impatience et de découragement. J’allai m’asseoir à l’extrémité de la chambre, et, considérant avec amertume cet être infortuné, que la bizarrerie de son sort réduisait à la triste alternative, ou d’être relégué, comme un véritable idiot, dans quelques-uns de nos hospices , ou d’acheter, par des peines inouïes , un pou d’instruction inutile encore à son bonheur, «Malheureux,» lui dis-je, comme s’il eût pu m’entendre, et avec un véritable serrement de cœur, « puisque mes peines sont perdues et tes « efforts infructueux, reprends, avec le chemin de tes forêts, « le goût de ta vie primitive; ou, si tes nouveaux besoins te « mettent dans la dépendance de la société , expie le malheur « de lui être inutile, et va mourir à Bicêtre, de misère et d’en- « nui. » Si j’avais moins connu la portée de l’intelligence de mon élève, j’aurais pu croire que j’avais été pleinement compris; car à peine eus-je achevé ces mots, que je vis, comme cela arrive dans ses chagrins les plus vifs, sa poitrine se soulever avec bruit , ses yeux se fermer, et un ruisseau de larmes s’échapper à travers ses paupières rapprochées.

§ XXV. J’avais souvent remarqué que de pareilles émotions, quand elles allaient jusqu’aux larmes, formaient une espèce de crise salutaire, qui développait subitement l’intelligence, et la rendait apte à surmonter, immédiatement après, telle difficulté qui avait paru insurmontable quelques instants auparavant. J’avais aussi observé que si , dans le fort de cette émotion, je quittais tout à coup le ton des reproches, pour y substituer des manières caressantes et quelques mots d’amitié et d’encouragement, j’obtenais alors un surcroît d’émotion, qui doublait l’effet que j’en attendais. L’occasion était favorable , et je me hâtai d’en profiter. Je me rapprochai de Victor ; je lui fis entendre des paroles affectueuses, que je prononçai dans des termes propres à lui en faire saisir le sens, et que j’accompagnai de témoignages d’amitié plus intelligibles encore. Ses pleurs redoublèrent, accompagnés de ïoupirs et de

sanglots; tandis que, redoublant moi-même de caresses, je portais l’émotion au plus haut point , et faisais , si je puis m’exprimer ainsi, frémir jusqu’à la dernière fibre sensible de l’homme moral. Quand tout cet excitement fut entièrement calmé , je replaçai les mêmes objets sous les yeux de Victor, et l’engageai à me les désigner l’un après l’autre , à fur et mesure que je lui en montrai successivement les noms. Je commençai par lui demander le livre ; il le regarda d’abord assez longtemps , fit un mouvement pour y porter la main , en cherchant à surprendre, dans mes yeux, quelque signe d’approbation ou d’improbation , qui fixât ses incertitudes. Je me tins sur mes gardes , et ma physionomie fut muette. Réduit donc à son propre jugement, il en conclut que ce n’était point là l’objet demandé, et ses yeux allèrent cherchant de tous côtés dans la chambre , ne s’arrêtant cependant que sur les livres qui étaient disséminés sur la table et la cheminée. Cette espèce de revue fut pour moi un trait de lumière. J’ouvris de suite une armoire qui était pleine de livres, et j’en tirai une douzaine, parmi lesquels j’eus l’attention d’en faire entrer un qui ne pouvait qu’être exactement semblable à celui que Victor avait laissé dans sa chambre , puisque c’était un volume du même ouvrage : le voir, y porter brusquement la main , me le présenter d’un air radieux, ne fut pour Victor que l’affaire d’un moment.

§ XXVI . Je bornai là cette épreuve ; le résultat suffisait pour me redonner des espérances que j’avais trop légèrement abandonnées , et pour m’éclairer sur la nature des difficultés qu’avait fait naître cette expérience. 11 était évident que mon élève, loin d’avoir conçu une fausse idée de la valeur des signes , en faisait seulement une application trop rigoureuse. Il avait pris mes leçons à la lettre ; et dé ce que je m’étais borné à lui donner la nomenclature des objets contenus dans sa chambre, il s’était persuadé que ces objets étaient les seuls- auxquels elle fût applicable. Ainsi , tout livre qui n’était pas celui qu’il avait dans sa chambre , n’était pas un livre pour Victor ; et , pour

LE MINISTRE DE L INTÉRIEUR, qu’il pùt se décider à lui donner le même nom , il fallait qu’une ressemblance parfaite établit entre l’nn et l’antre une identité visible. Bien différent , dans l’application des mots , des enfants qui, commençant à parler, donnent aux noms individuels la valeur des noms génériques , il se bornait à prendre les noms génériques dans le sens restreint des noms individuels. D’où pouvait venir cette étrange différence? Elle tenait, si je ne me trompe, à une sagacité d’observation visuelle, résultat nécessaire de l’éducation particulière donnée au sens de la vue. J’avais tellement exercé cet organe à saisir, par des comparaisons analytiques, les qualités apparentes des corps et lenrs différences de dimension , de couleur, de conformation , qu’entre deux corps identiques il se trouvait toujours, pour des yeux ainsi exercés, quelques points de dissemblance, qui faisaient croire à une différence essentielle. L’origine de l’erreur ainsi déterminée, il devenait facile d’y remédier; c’était d’établir l’identité des objets, en démontrant à l’élève l’identité de leurs usages ou de leurs propriétés ; c’était de lui faire voir quelles qualités communes valent le même nom à des choses en apparence différentes ; en un mot , il s’agissait de lui apprendre à considérer les objets non plus sous le rapport de leur différence, mais d’après leurs points de contact.

§ XXVII. Cette nouvelle étude fut une espèce d’introduction à l’art des rapprochements. L’élève s’y livra d’abord avec si peu de réserve , qu’il pensa s’égarer de nouveau , en attachant la même idée et donnant le même nom à des objets qui n’avaient d’autres rapports entre eux que l’analogie de leurs formes ou de leurs usages. C’est ainsi que, sous le nom de livre, il désigna indistinctement une main de papier, un cahier, un journal, un registre , une brochure ; que tout morceau de bois étroit et long fut appelé bâton ; que tantôt il donnait le nom de brosse au balai, et celui de balai à la brosse ; et que bientôt, si je n’avais réprimé cet abus des rapprochements , j’aurais vu Victor se borner à l’usage d’un petit nombre de signes, qu’il eût appliqués, sans distinction , à une foule d’objets tout à fait

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différents, et qui n’ont de commun entre eux que quelques-unes des qualités ou propriétés générales des corps.

§ XXVIII. Au milieu de ces méprises, ou plutôt de ees oscillations d’une intelligence tendant sans cesse au repos , et sans cesse mue par des moyens artificiels, je crus voir se développer une de ces facultés caractéristiques de l’homme , et de l’homme pensant , la faculté d’inventer. En considérant les choses sous le point de vue de leur analogie ou de leurs qualités communes, Victor en conclut que, puisqu’il y avait entre divers objets ressemblance de formes, il devait y avoir, dans quelques circonstances, identité d’usage et de fonctions. Sans doute la conséquence était un peu hasardée ; mais elle donnait lieu à des jugements qui, lors même qu’ils se trouvaient évidemment défectueux, devenaient pour lui autant de nouveaux moyens d’instruction. Je me souviens qu’un jour, où je lui demandai par écrit un couteau , il se contenta , après en avoir cherché un pendant quelque temps , de me présenter un rasoir qu’il alla quérir dans une chambre voisine. Je feignis de m’en accommoder ; et quand sa leçon fut finie , je lui donnai à goûter, comme à l’ordinaire , et j’exigeai qu’il coupât son pain , au lieu de le diviser avec ses doigts, selon son usage. A cet effet, je lui rendis le rasoir qu’il m’avait donné sous le nom de couteau. Il se montra conséquent, et voulut en faire le même usage ; mais le peu de fixité de la lame l’en empêcha. Je ne crus pas la leçon complète ; je pris le rasoir, et le fis servir, en la présence même de Victor, à son véritable usage. Dès lors cet instrument n’était plus et ne devait plus être à ses yeux un couteau. Il me tardait de m’en assurer. Je repris son cahier, je montrai le mot couteau, et l’élève me montra de suite celui qu’il tenait dans sa main, et que je lui avais donné à l’instant où il n’avait pu se servir du rasoir. Pour que ce résultat fût complet, il me restait à faire la contre épreuve ; il fallait que, mettant le cahier entre les mains de l’élève , ut touchant de mon côté le rasoir, Victor ne m’indiquât aucun mot , attendu qu’il ignorait encore celui de cet instrument ; c’est aussi ce qui arriva.

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|XXIX. D’autres fois, les remplacements dont il s’avisait supposaient des rapprochements comparatifs beaucoup plus bizarres. Je me rappelle que, dînant un jour en ville, et voulant recevoir une cuillerée de lentilles qu’on lui présentait , au moment où il n’y avait plus d’assiettes ni de plats sur la table , il s’avisa d’aller prendre sur la cheminée , et d’avancer, ainsi qu’il l’eùt fait d’une assiette, un petit dessin sous verre, de forme circulaire, entouré d’un cadre dont le rebord uni et saillant ne ressemblait pas mal à celui d’une assiette.

§ XXX. Mais très-souvent ses expédients étaient plus heureux, mieux trouvés, et méritaient, à plus juste titre, le nom d’invention. Je ne crains pas de donner ce nom à la manière dont il se pourvut un jour d’un porte-crayon. Une seule fois, dans mon cabinet , je lui avais fait faire usage de cet instrument, pour lixer un petit morceau de craie qu’il ne pouvait tenir du bout de ses doigts. Peu de jours après, la même difficulté se présenta; mais Victor était dans sa chambre, et il n’avait pas là de porte-crayon pour tenir sa craie. Je le donne à l’homme le plus industrieux et le plus inventif, de dire ou plutôt de faire ce qu’il fit pour s’en procurer un. Il prit un ustensile de rôtisseur, employé dans les bonnes cuisines ta t que superflu dans celle d’un pauvre sauvage, et qui, pour cette raison , restait oublié et rongé de rouille au fond d’une petite armoire : une lardoire enfin. Tel fut l’instrument qu’il prit pour remplacer celui qui lui manquait , et qu’il sut , par une seconde inspiration d’une imagination vraiment créatrice, convertir en un véritable porte-crayon, en remplaçant les coulants par quelques tours de fil. Pardonnez, monseigneur, l’importance que je mets à ce fait. Il faut avoir éprouvé toutes les angoisses d’une instruction aussi lente et aussi pénible ; il faut avoir suivi et dirigé cet homme-plante dans ses laborieux développements , depuis le premier acte de l’attention jusqu’à cette première étincelle de l’imagination , pour se faire une idée de la joie que j’en ressentis, et me trouver pardonnable de produire encore en ce moment, avec une sorte d’ostenta-

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lion, un fait aussi simple et aussi ordinaire. Ce qui ajoutait encore à l’importance de ce résultat, considéré comme une preuve du mieux actuel, et comme une garantie d’une amélioration future, c’est qu’au lieu de se présenter avec un isolement qui eût pu le faire regarder comme accidentel , il se groupait avec une foule d’autres moins piquants sans doute, mais qui, venus à la même époque et émanés évidemment de la même source , s’offraient aux yeux d’un observateur attentif comme des résultats divers d’une impulsion générale. Il est en effet digne de remarque que , dès ce moment , disparurent spontanément une foule d’habitudes routinières que 1 élève avait contractées dans sa manière de vaquer aux petites occupations qu’on lui avait prescrites. Tout en s’abstenant sévèrement de faire des rapprochements forcés et de tirer des conséquences éloignées, on peut du moins, je pense, soupçonner que la nouvelle manière d’envisager les choses , faisant naitre l’idée d’en faire de nouvelles applications , dut nécessairement forcer l’élève à sortir du cercle uniforme de ces habitudes en quelque sorte automatiques.

§ XXXI. Bien convaincu enfin que j’avais complètement établi dans l’esprit de Victor le rapport des objets avec leurs signes, il ne me restait plus qu’à en augmenter successivement le nombre. Si l’on a bien saisi le procédé par lequel j’étais parvenu à établir la valeur des premiers signes , on aura dû prévoir que ce procédé ne pouvait s’appliquer qu’aux objets circonscrits et de peu de volume , et qu’on ne pouvait étiqueter de même un lit, une chambre, un arbre, une personne, ainsi que les parties constituantes et inséparables d’un tout. Je ne trouvai aucune difficulté à faire comprendre le sens de ces nouveaux mots, quoique je ne pusse les lier visiblement aux objets qu’ils représentaient , comme dans les expériences précédentes. Il me suffisait , pour être compris , d’indiquer du doigt le mot nouveau, et de montrer de l’autre main l’objet auqüel le mot se rapportait. J’eus un peu plus de peine à faire entendre la nomenclature des parties qui entrent dans la com-

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position d’un tout. Ainsi, les mots doigt, main , avant-bras ne purent, pendant longtemps, offrir à l’élève aucun sens distinct. Cette confusion dans l’attribution des signes tenait évidemment à ce que l’élève n’avait point encore compris que les parties d’un corps, considérées séparément, formaient à leur tour des objets distincts, qui avaient leur nom particulier. Pour lui en donner l’idée , je pris un livre relié, j’en arrachai les couvertures, et j’en détachai plusieurs feuillets. A mesure que je donnais à Victor chacune de ces parties séparées, j’en écrivais le nom sur la planche noire; puis, reprenant dans sa main ces divers débris, je m’en faisais à mon tour indiquer les noms. Quand ils se furent bien gravés dans sa mémoire, je remis à leur place les parties séparées , et, lui en redemandant les noms , il me les désigna comme auparavant ; puis , sans lui en présenter aucun en particulier, et lui montrant le livre en totalité , je lui en demandai le nom : il m’indiqua du doigt le mot livre.

§ XXXII. Il n’en fallut pas davantage pour lui rendre familière la nomenclature des diverses parties des corps composés; et pour que, dans les démonstrations que je lui en faisais, il ne confondît pas les noms propres à chacune des parties avec le nom général de l’objet, j’avais soin, en montrant les premières , de les toucher chacune immédiatement, et je me contentais, pour l’application du nom général, d’indiquer la chose vaguement, sans y toucher.

§ XXXIII. De cette démonstration , je passai à celle des qualités des corps. J’entrais ici dans le champ des abstractions, et j’y entrais avec la crainte de ne pouvoir y pénétrer, ou de m’y voir bientôt arrêté par des difficultés insurmontables. Il ne s’en présenta aucune ; et ma première démonstration fut saisie d’emblée, quoiqu’elle portât sur l’une des qualités les plus abstraites des corps, celle de l’étendue. Je pris deu.x livres reliés de même, mais de format différent ; l’un était un in-i8, l’autre un in-s" : je touchai le premier ; Victor ouvrit son cahier, et désigna du doigt le mot livre : je touchai le second ,

et l’élève indiqua de nouveau le même mot. Je recommençai plusieurs fois, et toujours avec le même résultat. Je pris ensuite le plus petit livre , et, le présentant tà Victor, je lui fis étendre sa main à plat sur la couverture : elle en était presque entièrement couverte ; je l’engageai alors à faire la même chose sur le volume in-s" : sa main en couvrait à peine la moitié. Pour qu’il ne pût se méprendre sur mon intention, je lui montrai la partie qui restait à découvert, et l’engageai à allonger les doigts vers cet endroit : ce qu’il ne put faire sans découvrir une portion égale à celle qu’il recouvrait. Après cette expérience, qui démontrait à mon élève, d’une manière si palpable, la différence d’étendue de ces deux objets, j’en demandai de nouveau le nom. Victor hésita ; il sentit que te même nom ne pouvait plus s’appliquer indistinctement à deux choses qu’il venait de trouver si inégales. C’était là où je l’attendais. J'écrivis alors sur deux cartes te mot livre, et j’en déposai une sur chaque livre. J’écrivis ensuite sur une troisième le mot grand , et le mot petit sur une quatrième ; je les plaçai à côté des premières, l’une sur le volume in-s”, et l’autre sur le volume in-1 8. Après avoir fait remarquer cette disposition à Victor, je repris les étiquettes, les mêlai pendant quelque temps, et les lui donnai ensuite pour être replacées. Elles le furent convenablement.

§ XXXIV. Avais-je 'été compris? le sens respectif des mots grand et petit avait-il été saisi? Pour en avoir la certitude et la preuve complète, voici comment je m’y pris. Je me lis apporter deux clous de longueur inégale ; je les lis comparer à peu près de la même manière que je l’avais fait pour les livres. Puis ayant écrit sur deux cartes le mot clou, je les lui présentai , saûs y ajouter les deux adjectifs grand et petit; espérant que, si ma leçon précédente avait été bien saisie, il appliquerait aux clous les mêmes signes de grandeur relative qui lui avaient servi à établir la différence de dimension des deux livres. C’est ce qu’il lit avec une promptitude qui rendit la preuve plus concluante encore. Tel fut le procédé par lequel je

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lui donnai l’idée des qualités d’étendue. Je l’employai avec le même succès pour rendre intelligibles lés signes qui représentent les autres qualités sensibles des corps, comme celles de couleur, de pesanteur, de résistance, etc.

§ XXXV. Après l’explication de l’adjectif, vint celle du verbe. Pour le faire comprendre à l’élève, je n’eus qu’à soumettre un objet dont il connaissait le nom à plusieurs sortes d’actions que je désignais, à mesure que je les exécutais, par l’inOnitif du verbe qui exprime cette action. Je prenais une clef, par exemple ; j’en écrivais le nom sur une planche noire ; puis, la touchant, \o. jetant, la rammsant , la portant aux lèvres, la remettant h sa place, etc., j’écrivais, en même temps que j’exécutais chacune de ces actions, sur une colonne, à côté du mot clef, les verbes toucher, jeter, ramasser, baiser, replacer, etc. Je substituais ensuite au mot clef le nom d’un autre objet, que je soumettais aux mêmes actions, pendant que je montrais avec le doigt les verbes déjà écrits. Il arrivait souvent qu’en remplaçant ainsi au hasard un objet par un autre, pour le rendre le régime des mêmes verbes, il y avait, entre eux et la nature de l’objet, une telle’incompatibilité , que l’action demandée devenait on bizarre ou impossible. L’embarras où se trouvait alors l’élève tournait presque toujours à son avantage, autant qu’à ma propre satisfaction, en nous fournissant, à lui l’occasion d’exercer son discernement, et à moi celle de recueillir de nouvelles preuves de son intelligence. Un jour, par exemple, que, par suite des changements successifs du régime des verbes, je me trouvais avoir ces étranges associations de mots , déchirer pierre, couper tasse, manger balai , il se tira fort bien d’embarras , en changeant les deux actions indiquées par les deux premiers verbes , en deux autres moins incompatibles avec la nature de leur régime. En conséquence, il prit un marteau pour rompre la pierre , et laissa tomber la tasse pour la casser. Parvenu au troisième verbe et ne pouvant lui trouver de remplaçant, il en chercha un au régime, prit un morceau de pain et le mangea.

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§ XXXVI. Réduits à nous traîner péniblement' et par des circuits infinis dans l’étude de ces dilficultés grammaticales, nous faisions marcher de front, comme un moyen d’instruction auxiliaire et de diversion indispensable, l’exercice de l’écriture. I.e début de ce travail m’offrit des difficultés sans nombre, auxquelles je m’étais attendu. L’écriture est un exercice d’imitation, et l’imitation était à naître chez notre sauvage. Ainsi, lorsque je lui donnai, pour la première fois, un morceau de craie que je disposai convenablement au bout de ses doigts, je ne pus obtenir aucune ligne, aucun trait, qui supposât dans l’élève l’intention d’imiter ce qu’il me voyait faire. Il fallait donc ici rétrograder encore , et chercher à tirer de leur inertie les facultés imitatives , en les soumettant , comme toutes les autres, à une sorte d’éducation graduelle. Je procédai à l’exécution de ce plan,, en exerçant Victor à des actes d’une imitation grossière, comme de lever les bras, d’avancer le pied, de s’asseoir, de se lever en même temps que moi, puis d’ouvrir la main, dela fermer, et de répéter avec ses doigts une foule de mouvements, d’abord simples , puis combinés , que j’exécutais devant lui. J’armai ensuite sa main, de même que la mienne, d’une longue baguette taillée en pointe, que je lui faisais tenir comme une plume à écrire, dans la double intention de donner plus de force et d’aplomb à ses doigts , par la difficulté de tenir en équilibre ce simulacre de plume , et de lui rendre visibles et par conséquent susceptibles d’imitation jusqu’aux moindres mouvements de la baguette.

§ XXXVII. Ainsi disposés par des exercices préliminaires, nous nous mîmes à la planche noire, munis chacun d’un morceau de craie ; et, plaçant nos deux mains à la même hauteur, je commençai par descendre lentement et verticalement vers la base du tableau. L’élève en fit autant, en suivant exactement la môme direction , partageant son attention entre sa ligne et la mienne, et portant sans relâche ses regards de l’une à l’autre , comme s’il eût voulu en collationner successivement tous les points. Le résultat de notre composition fut deux

LE MINISTRE DE l’iNTÉRIEUR. lignes exactement parallèles. Mes leçons subséquentes ne furent qu’un développement du môme procédé ; je n’en parlerai pas. Je dirai seulement que le résultat fut tel, qu’au bout de quelques mois Victor sut copier les mots dont il connaissait déjà la valeur, bientôt après les reproduire de mémoire , et se servir enfin de son écriture , tout informe qu’elle était et qu’elle est restée , pour exprimer ses besoins , solliciter les moyens de les satisfaire , et saisir par la même voie l’expression des besoins ou de la volonté des autres.

§ XXXVIII. En considérant mes expériences comme un véritable cours d’imitation , je crus devoir ne pas le borner à des actes d’une imitation manuelle. J’y fis entrer plusieurs procédés qui n’avaient aucun rapport au mécanisme de l’écriture, mais dont l’effet était beaucoup plus propre à exercer l’intelligence. Tel est entre autres celui-ci : je traçais sur une plaucbe noire deux cercles à peu près égaux , l’un vis-à-vis de moi , et l’autre en face de Victor. Je disposais , sur six ou huit points de la circonférence de ces cercles , six ou huit lettres de l’alphabet , les mêmes dans les deux cercles , mais placées diversement. Je traçais ensuite dans l’un des cercles plusieurs lignes qui allaient aboutir aux lettres placées sur sa circonférence; Victor en faisait autant sur l’autre cercle. Mais, par une suite de la différente disposition des lettres , il arrivait que l’imitation la plus exacte donnait néanmoins une figure toute différente de celle que je lui offrais pour modèle. De là, l’idée d’une imitation toute particulière, dans laquelle il s’agissait , non de copier servilement une forme donnée, mais d’en reproduire l’esprit et la manière, sans être arrêté par la différence du résultat. Ce n’était plus ici une répétition routinière de ce que l’élève voyait faire, et telle qu’on pourrait l’obtenir, jusqu’à un certain point, de quelques animaux imitateurs, mais une imitation intelligente et raisonnée , variable dans ses procédés comme dans ses applications, et telle, en un mot, qu’on a droit de l’attendre de l’homme doué du libre usage de toutes ses facultés intellectuelles.

§ XXXIX. De tous les phénomènes que présentent à l’observateur les premiers développements de l’enfant, le plus étonnant peut-être est la facilité avec laquelle il apprend à parier ; et lorsqu’on pense que la parole, qui est sans contredit l’acte le plus admirable de l’imitation , en est aussi le premier résultat , on sent redoubler son admiration pour cette intelligence suprême dont l’homme est le chef-d’œuvre, et qui, voulant faire de la parole le principal moteur de l’éducation , a dû ne pas assujettir l’imitation au développement progressif des autres facultés, et la rendre, dès son début, aussi active que féconde. Mais cette faculté imitative, dont l’intluenée se répand sur toute la vie, varie dans son application , selon la diversité des âges, et n’est employée à l’apprentissage de la parole que dans la plus tendre enfance; plus tard, elle préside à.d’autres fonctions , et abandonne , pour ainsi dire , l’instrument vocal ; de telle sorte qu’un jeune enfant, un adolescent même, quittant son pays natal, en perd très-promptement les manières, le ton, le langage, mais jamais ces intonations de voix qui constituent ce qu’on appelle l’accent. Il résulte de cette vérité physiologique qu’en réveillant l’imitation dans ce jeune sauvage , parvenu déjà à son adolescence , j’ai dû m’attendre à ne trouver dans l’organe de la voix aucune disposition à mettre à profit ce développement des facultés imitatives, en supposant même que je n’eusse pas rencontré un second obstacle dans la stupeur opiniâtre du sens de Fouie. Sous ce dernier rapport, Victor pouvait être considéré comme un sourd-muet, quoique bien inférieur encore à cette classe d’êtres, essentiellement observateurs et imitateurs.

§ XL. Néanmoins, je n’ai cru devoir m’arrêter à cette différence , ni renoncer à l’espoir de le faire parler, et à tous les avantages que je m’en promettais, qu’après avoir tenté, pour parvenir à cet heureux résultat, le dernier moyen qui me restait : c’était de le conduire à l’usage de la parole , non plus parle sens de l’ouïe, puisqu’il s’y refusait, mais par celui de la vue. Il s’agissait donc , dans cette dernière tentative, d’exer-

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cer les yeux à saisir le mécanisme de l’articulation des sons, et la voix à les répéter, par une heureuse application de toutes les forces réuuies de l’attention et de l’imitation. Pendant plus d’un an, tous mes travaux, tous nos exercices tendirent à ce but. Pour suivre pareillemeni; ici la méthode des gradations insensibles , je lis précéder l’étude de l’articulation visible des sons, par l’imitation un peu plus facile des mouvements des muscles de la face, en commençant par ceux qui étaient le plus apparents. Ainsi voilà l’instituteur et l’élève en face l’iin de l’autre, grimaçant à qui mieux mieux , c’est-à-dire imprimant aux muscles des yeux , du front , de la bouche , des mouvements de toute espèce ; concentrant peu à peu leurs expériences sur les muscles des lèvres , et , après avoir insisté longtemps sur l’étude des mouvements de cette partie charnue de l’organe de la parole , soumettant enfin la langue aux mêmes exercices, mais beaucoup plus diversifiés et plus longtemps continués.

§ XLI. Ainsi préparé , l’organe de la parole me paraissait devoir se prêter sans peine à l’imitation des sons articulés, et je regardais ce résultat comme aussi prochain qu’infaillible. Mon espérance fut entièrement déçue, et tout ce que je pus obtenir de cette longue série de soins se réduisit à l’émission de quelques monosyllabes informes, tantôt aigus, tantôt graves, et beaucoup moins nets encore que ceux que j’avais obtenus dans mes premiers essais. Je tins bon néanmoins, et luttai, pendant longtemps encore, contre l’opiniâtreté de l’organe, jus(]u’à ce qu’enfin, voyant la continuité de mes soins et la succession du temps n’opérer aucun changement, je me résignai à terminer là mes dernières tentatives en faveur de la parole, et j’abandonnai mon élève à un mutisme incurable.

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