LE MINISTRE DE L’ INTERIEUR
par une surveillante pleine de douceur, de bonté et d’intelligence , sans que ce changement parût réveiller dans son cœur le plus faible sentiment de reconnaissance. Pour peu que l’on y réfléchisse, l’on n’en sera point étonné. Que pouvaient en effet les manières les plus caressantes, les soins les plus affectueux, sur un être aussi impassible? Et que lui importait d’être bien vêtu , bien chauffé , commodément logé et couché mollement, à lui qui, endurci aux intempéries des saisons, insensible aux avantages de la vie sociale, ne connaissait d’autre bien que sa liberté, et ne voyait qu’une prison dans le logement le plus commode? Pour exciter la reconnaissance, il fallait des bienfaits d’une autre espèce, et de nature à être appréciés par l’étre extraordinaire qui en était l’objet; et, pour cela, condescendre à ses goûts , le rendre heureux à sa manière. Je m’attachai fidèlement à cette idée, comme à l’indicaticm principale du traitement moral de cet enfant. J’ai fait connaître quels en avaient été les premiers succès. J’ai dit, dans mon premier rapport, comment j’étais parvenu à lui faire aimer sa gouvernante, et à lui rendre la vie sociale supportable. Mais son attachement, tout vif qu’il paraissait, pouvait encore n’étre considéré que comme un calcul d’égoïsme. J’eus lieu de le soupçonner, quand je m’aperçus qu’après plusieurs heures et même quelques jours d’absence, Victor revenait à celle qui le soignait, avec des démonstrations d’amitié, dont la vivacité avait pour mesure bien moins la longueur de l’absence que les avantages réels qu’il trouvait à son retour, et les privations qu’il avait éprouvées durant cette séparation. Non moins intéressé dans ses caresses, il les lit d’abord servir à manifester ses désirs, bien plus qu’à témoigner sa reconnaissance; de manière que, si on l’observait avec soin à l’issue d’un repas copieux, Victor offrait l’affligeant spectacle d’un être que rien de ce qui l’environne n’intéresse , dès l’instant que tous ses désirs sont satisfaits. Cependant la multiplicité toujours croissante de ses besoins , rendant de plus en plus nombreux ses rapports avec nous et nos soins envers lui, ce cœm’ endurci
522 RAPPORT A SON EXCELLEHCB
s’ouvrit enfin à des sentiments non équivoques de reconnaissance et d’amitié. Parmi les traits nombreux que je puis citer comme autant de preuves de ce changement favorable, je me contenterai de rapporter les deux suivants.
§ XLV. La dernière fois qu’entraîné par d’anciennes réminiscences et sa passion pour la liberté des champs, notre sauvage s’évada de la maison, il se dirigea du côté de Senlis, et gagna la forêt, d’où il ne tarda pas à sortir, chassé sans doute par la faim et l’impossibilité de pouvoir désormais se suffire à lui-même. S’étant rappro(;hé des campagnes voisines, il tomba entre les mainsdela gendarmerie, qui l’arrêta comme un vagabond, et le garda comme tel pendant plus de quinze jours. Reconnu au bout de ce temps, et ramené à Paris, il fut conduit au Temple, où madame Guérin, sa surveillante, se présenta pour le réclamer. Nombre de curieux s’y étaient rassemblés pour être témoins de cette entrevue, qui fut vraiment touchante. A peine Victor eut-il aperçu sa gouvernante , qu’il pâlit et perdit un moment connaissance ; mais, se sentant embrassé, caressé par madame Guérin , il se ranima subitement , et, manifestant sa joie par des cris aigus, par le serrement convulsif de ses mains et les traits épanouis d’une figure radieuse , il se montra, aux yeux de tous les assistants, bien moins comme uii fugitif qui rentrait forcément sous la surveillance de sa garde, que comme un fils affectueux qui , de son propre mouvement, viendrait se jeter dans les bras de celle qui lui donna le jour.
§ XLVI. Il ne montra pas moins de sensibilité dans sa première entrevue avec moi. Ce fut le lendemain matin du même jour. Victor était encore au lit. Dès qu’il me vit paraître , il se mit avec vivacité sur sou séant , en avançant la tête et me tendant les bras. Mais voyant qu’au lieu de m’approcher, je restais debout, immobile vis-à-vis de lui, avec un maintien froid et une figure mécontente, il se replongea dans le lit, s’enveloppa de ses couvertures, et se mit à pleurer. J’augmentai l’émotion par mes reproches, prononcés d’un ton haut et
LE MINISTRE DE l’iIMTÉRIEUR. 523
menaçant ; les pleurs redoublèrent, accompagnés de longs et profonds sanglots. Quand j’eus porté au dernier point l’excitement des facultés affectives, j’allai m’asseoir sur le lit de mon pauvre repentant. C’était toujourslà le signal du pardon. Victor m’entendit , fit les premières avances de la réconciliation , et tout fut oublié.
§ XLVII. Assez près de la même époque, le mari de madame Guérin tomba malade , et fut soigné hors de la maison, sans que Victor eu fût instruit. Celui-ci ayant , dans ses petites attributions domestiques , celle de couvrir la table à l’heure du diner , continua d’y placer le couvert de M. Guérin ; et , quoique chaque jour on le lui fît éter, il ne manquait pas de le replacer le lendemain. La maladie eut une issue fâcheuse ; M. Guérin y succomba; et, le jour même où il mourut, son couvert fut encore remis à table. On devine l’effet que dut faire sur madame Guérin une attention aussi déchirante pour elle. Témoin de cette scène de douleur, Victor comprit qu’il en était la cause ; et , soit qu’il se bornât à penser qu’il avait mal agi , soit que , pénélrant à fond le motif du désespoir de sa gouvernante , il sentît combien était inutile et déplacé le soin qu’il venait de prendre, de son propre mouvement il ôta le couvert , le reporta tristement dans l’armoire, et jamais plus ne le remit.
§ XLVIII. Voilà une affection triste , qui est entièrement du domaine de l’homme civilisé. Mais une autre qui ne l’est pas moins, c’est la morosité profonde dans laquelle tombe mon jeune élève toutes les fois que, dans le cours de nos leçons, après avoir lutté en vain , avec toutes les forces de son attention , contre quelque difficulté nouvelle , il se voit dans l’impossibilité de la surmonter. C’est alors que, pénétré du sentiment de son impuissance, et touché peut-être de l’inutilité de mes efforts, je l’ai vu mouiller de ses pleurs ces caractères inintelligibles pour lui , sans qu’aucun mot de reproche , aucune menace, aucun châtiment, eussent provoqué ses larmes.
§ XLIX. La civilisation , en multipliant ses affections tris-
524 KAPPOKT A SOH EXCELLENCE
tes, a dû nécessairement anssi augmenter ses jouissances. Je ne parlerai point de celles qui naissent de la satisfaction de ses nouveaux besoins. Quoiqu’elles aient puissamment concoui’u au développement des facultés affectives, elles sont , si je puis le dire, si animales, qu’elles ne peuvent être admises comme preuves directes de la sensibilité du cœur. Mais je citerai comme telles le zèle qu’il met, et le plaisir qu’il trouve, à obliger les personnes qu’il affectionne , et même à prévenir leurs désirs , dans les petits services qu’il est à portée de leur rendre. €’est ce qu’on remarque , surtout dans ses rapports avec madame Guérin. Je désignerai encore, comme le sentiment d’une âme civilisée, la satisfaction qui se peint sur tous ses traits, et qui souvent même s’annonce par de grands éclats de rire , lorsque , arrêté dans nos leçons par quelque difficulté, il vient à bout de la surmonter par ses propres forces , ou lorsque , content de ses faibles progrès , je lui témoigne ma satisfaction par des éloges et des encouragements. Ce n’est pas seulement dans ses exercices qu’il se montre sensible au plaisir de bien faii’e , mais encore dans les moindres occupations domestiques dont il est chargé , surtout si ces occupations sont de nature à exiger un grand développement des forces musculaires. Lorsque , par exemple , on l’occupe à scier du bois , on le voit, à mesure que la scie pénètre profondément , redoubler d’ardeur et d’efforts, et se livrer, au moment où la division va s’achever , à des mouvements de joie si extraordinaires , que l’on serait tenté de les rapporter à un délire maniaque, s’ils ne s’expliquaient naturellement , d’un côté , par le besoin du mouvement dans un être si actif, et, de l’autre , par la nature de cette occupation , qui , en lui présentant à la fois un exercice salutaire , un mécanisme qui l’amuse , et un résultat qui intéresse ses besoins , lui offre d’une manière bien évidente la réunion de ce qui plaît à ce qui est utile.
§ L. Mais, en même temps que l’âme de notre sauvage' s’ouvre à quelques-unes des jouissances de l’homme civilisé , elle ne continue pas moins de se montrer sensible à celles de sa