‹ Traité des maladies de l'oreille et de l'auditionChapitre 64 sur 69 · LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR · texte numérisé non relu

LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR

vie primitive. C’est toujours la même passion pour la campagne , la même extase à la vue d’un beau clair de lune , d’un champ couvert de neige , et les mêmes transports au bruit d’un vent orageux. Sa passion pour la liberté des champs se trouve à la vérité tempérée par les affections sociales , et à demi satisfaite par de fréquentes promenades en plein air ; mais ce n’est encore qu’une passion mal éteinte , et il ne faut, pour la rallumer , qu’une belle soirée d’été , que la vue d’un bois fortement ombragé , ou l’interruption momentanée de ses promenades journalières. Telle fut la cause de sa dernière évasion. Madame Guérin , retenue dans son lit par des douleurs rhumatismales, ne put, pendant quinze jours que dura sa maladie, conduire son élève à la promenade. Il supporta patiemment cette privation , dont il voyait évidemment la cause. Mais, dès que sa gouvernante.quitta le lit , il fit éclater une joie qui devint plus vive encore lorsque , au bout de quelques jours , il vit madame Guérin se disposer à sortir par un très-beau temps ; nul doute que ce ne fût pour aller se promener , et le voilà tout prêt à suivre sa conductrice. Elle sortit, et ne l’emmena point. Il dissimula son mécontentement ; et lorsqu’à l’heure du dîner on l’envoya à la cuisine pour y chercher des plats , il saisit le moment où la porte cochère de la cour se trouvait ouverte pour laisser entrer une voiture, se glissa par derrière, et, se précipitant dans la rue, gagna rapidement la barrière d’Eufer.

§ LI. Les changements opérés par la civilisation dans l’âme de ce jeune homme ne se sont pas bornés à éveiller en elle des affections et des jouissances inconnues , ils y ont fait naître aussi quelques-uns de ces sentiments qui constituent ce que nous avons appelé la droiture du cœur ; tel est le sentiment intérieur de la justice. Notre sauvage en était si peu susceptible au sortir de ses forêts, que, longtemps après encore, il fallait user de beaucoup de surveillance pour l’empêcher de se livrer à son insatiable rapacité. On devine bien cependant que , n’éprouvant alors qu’un unique besoin, celui de la faim.

le but de toutes ses rapines se trouvait renfermé dans le petit nombre d’objets alimentaires qui étaient de son goût. Dans les commencements , il les prenait plutôt qu’il ne les dérobait ; et c’était avec un naturel , une aisance , une simplicité, qui avaient quelque chose de touchant , et retraçaient à l’âme le rêve de ces temps primitifs , où l’idée de la propriété était encore à poindre dans le cerveau de l’homme. Pour réprimer ce penchant naturel au vol , j’usai de quelques châtiments appliqués en flagrant délit. J’en obtins ce que la société obtient ordinairement de l’appareil effrayant des peines afflictives, une modification de vice , plutôt qu’une véritable correction ; ainsi Victor déroba avec subtilité ce que jusque-là il s’était contenté de voler ouvertement. Je crns devoir essayer d’un autre moyen de correction ; et, pour lui faire sentir plus vivement l’inconvenance de ses rapines , nous usâmes envers lui du droit de représailles. Ainsi, tantôt victime de la loi du plus fort , il voyait arracher de ses mains , et manger devant ses yeux , un fruit longtemps convoité , et qui souvent n’avait été que la juste récompense de sa docilité ; tantôt, dépouillé d’une manière plus subtile que violente , il retrouvait ses poches vides des petites provisions qu’il y avait mises eu réserve un instant auparavant.

I LU. Ces derniers moyens de répression eurent le succès que j’en avais attendu, et mirent un terme à la rapacité de mon élève. Cette correction ne s’offrit pas cependant à mon esprit comme la preuve certaine que j’avais inspiré à mon élève le sentiment intérieur de la justice. Je sentis parfaitement que , malgré le soin que j’avais pris de donner à nos procédés toutes les formes d’un vol injuste et manifeste , il n’était pas sûr que Victor y eût vu quelque chose de plus que la punition de ses propres méfaits ; et, dès lors, il se trouvait corrigé par la crainte de quelques nouvelles privations, et non par le sentiment désintéressé de l’ordre moral. Pour éclaircir ce doute , et avoir un résultat moins équivoque , je crus devoir mettre le cœur de mon élève à l’épreuve d’une autre espèce

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d’injustice qui , n’ayant aucun rapport avec la nature de la faute, ne parût pas en être le châtiment mérité, et fût par là aussi odieuse que révoltante. Je choisis, pour cette expérience vraiment pénible, un jour oû, tenant depuis plus de deux heures Victor occupé à nos procédés d’instruction , et satisfait également de sa docilité et de son intelligence , je n’avais que des éloges et des récompenses à lui prodiguer. Il s’y attendait sans doute , à en juger par l’air content de lui qui se peignait siirtous ses traits, comme dans toutes les attitudes de son corps. Mais quel ne lût pas son étonnement de voir qu’au lieu des l’écompenses accoutumées, qu’au lieu de ces manières caressantes auxquelles il avait tant de droit de s’attendre , et qu’il ne recevait jamais sans les plus vives démonstrations de joie , prenant tout à coup une figure’sévère et menaçante, effaçant, avec tous les signes extérieurs du mécontentement, ce que je venais de louer et d’applaudir, dispersant dans tous les coins de sa chambre ses cahiers et ses cartons, et le saisissant enfin lui-même par le bras , je l’entraînais avec violence vers un cabinet noir qui, dans les commencements de son séjour à Paris, lui avait quelquefois servi de prison ! Il se laissa conduire avec résignation jusque près du seuil de la porte. Là, sortant tout à coup de son obéissance accoutumée, s’arc-boutant par les pieds et par les mains contre les montants de la porte, il m’opposa une résistance des plus vigoureuses, et qui me flatta d’autant plus qu’elle était toute neuve, le pour lui, et que jamais, prêt à subir une pareille punition, alors qu’elle était méritée, il n’avait démenti, un seul instant, sa soumission par l’hésitation la plus lég^ re. J’insistai néanmoins, pour voir jusqu’à quel point il porterait sa résistance; et, faisant usage de toutes mes forces, je voulus l’enlever de terre , pour l’entraîner dans le cabinet. Cette dernière tentative excita toute sa fureur. Outré d’indignation, rouge de colère, il se débattait dans mes bras avec une violence qui rendit pendant quelques minutes mes efforts infructueux; mais enfin , se sentant près de ployer sous la loi du plus fort, il eut recours à la

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dernière ressource du faible ; il se jeta sur ma main , et y laissa la trace profonde de ses dents. Qu’il m’eût. été doux en ce moment de pouvoir me faire entendre de mon élève, et de lui dire jusqu’à quel point la douleur même de sa morsure remplissait mon âme de satisfaction, et me dédommageait de toutes mes peines! Pouvais-je m’en réjouir faiblement? C’était un acte de vengeance bien légitime; c’était une preuve incontestable que le sentiment du juste et de l’injuste, cette base éternelle de l’ordre social, n’était plus étranger au cœur de mon élève. En lui donnant ce sentiment, ou plutôt en en provoquant le développement , je venais d’élever l’homme sanvagé à toute la hauteur de l’homme moral, par le plus tranché de ses caractères et la plus noble de ses attributions.

I LUI. En parlant des facultés intellectuelles de notre sauvage , je n’ai point dissimnlé les obstacles qui avaient arrêté le développement de quelques-unes d’entre elles, et je me suis fait un devoir de marquer exactement toutes les lacunes de son intelligence. Fidèle au même plan , dans l’histoire des affections de ce jeune homme, je dévoilerai la partie brute de son cœur avec la même fidélité que j’en ai fait voir la partie civilisée. Je ne le tairai point, quoique devenu sensible à la reconnaissance et à l’amitié, quoiqu’il paraisse sentir vivement le plaisir d’être ntile, Victor est resté essentiellement égoïste. Plein d’empressement et de cordialité quand les services qu’on exige de lui ne se trouvent pas en opposition avec ses besoins , il est étranger à cette obligeance qui ne calcule ni les privations ni les sacrifices ; et le doux sentiment de la pitié est encore à naître chez lui. Si, dans ses rapports avec sa gouvernante, on l’a vn quelquefois partager sa tristesse , ce n’était là qu’un acte d’imitation analogue à celui qui arrache des pleurs au jeune enfant qui voit pleurer sa mère ou sa nourrice. Pour compatir aux maux d’autrui , il faut les avoir connus, ou du moins en emprunter l’idée de notre imagination; ce qu’on ne peut attendre d’un très-jeune enfant , ou d’un être tel que Victor ,

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étranger à tontes les peines et privations dont se composent nos souffrances morales.

§ LIV. Mais ce qui, dans le système affectif de ce jeune homme, parait plus étonnant encore et au-dessus de toute explication, c’est son indifférence pour les femmes, au milieu des mouvements impétueux d’une puberté très-prononcée. Aspirant moi-même après cette époque, comme après une source de sensations nouvelles pour mon élève et d’observations attrayantes pour moi, épiant avec soin tous les phénomènes avant-coureurs de cette crise morale, j’attendais chaque jour qu’un souffle de ce sentiment universel qui meut et multiplie tous les êtres, vint animer celui-ci et agrandir son existence morale. J’ai vu arriver ou plutôt éclater cette puberté tant désirée, et notre jeune sauvage se consumer de désirs d’une violence extrême et d’une effrayante continuité, sans' pressentir quel en était le but , et sans éprouver pour aucune femme le plus faible sentiment de préférence. Au lieu de cet élan expansif qui précipite un sexe vers un autre, je n’ai vu en lui qu’une sorte d’instinct aveugle et faiblement prononcé, qui, à la vérité, lui rend la société des femmes préférable à celle des hommes, mais sans que son. cœur prenne aucune part à cette distinction. C’est ainsi que, dans une réunion de femmes, je l’ai vu plusieurs fois cherchant auprès d’une d’entre elles un soulagement à ses anxiétés, s’asseoir à côté d’elle, lui pincer doucement la main, les bras et les genoux, et continuer ainsi jusqu’à ce que, sentant ses désirs inquiets s’accroître, au lieu de se calmer, par ses bizarres caresses, et n’entrevoyant aucun terme à ses pénibles émotions , il changeait tout à coup de manières , repoussait avec humeur celle qu’il avait recherchée avec une sorte d’empressement, et s’adressait de suite à une autre, avec laquelle il se comportait de la même manière. Un jour cependant , il poussa ses entreprises un peu plus loin. Après avoir d’abord employé les mômes caresses, il prit la dame par les deux mains, et l’entraîna, sans y

Tom. II.

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mettre pourtant de violence, dans le fond d’une alcôve. Là, fort embarrassé de sa contenance, offrant, dans ses manières et dans l’expression extraordinaire de sa physionomie, un mélange indicible de gaieté et de tristesse, de hardiesse et d’incertitude , il sollicita à plusieurs reprises les caresses de la dame en lui présentant ses joues, tourna autour d’elle lentement et d’un air méditatif, et finit enfin par s’élancer sur ses épaules, en la serrant étroitement au cou. Ce fut là tout, et ces démonstrations amoureuses finirent, comme toutes les autres’, par un mouvement de dépit qui lui fit repousser l’objet de ses éphémères inclinations.

§ LV. Quoique, depuis cette époque, ce malheureux jeune homme n’ait pas été moins tourmenté par l’effervescence de ses organes, il a cessé néanmoins de chercher, dans des caresses impuissantes , un soulagement à ses désirs inquiets. Mais cette résignation, au lieu d’apporter quelque adoucissement à sa situation , n’a servi qu’à l’exaspérer, et à faire trouver à cet infortuné un motif de désespoir dans un besoin impérieux, qu’il n’espère plus satisfaire. Aussi lorsque, malgré le secours des bains, d’un régime calmant et d’un violent exercice, cet orage des sens vient à éclater de nouveau, il se fait de suite un changement total dans le caractère naturellement doux de ce jeunehomme;et, passant subitement de la tristesse à l’anxiété, etdel’anxiété à la fureur, üprenddudégoûtponrsesjouissances les plus vives , soupire, verse des pleurs, pousse des cris aigus, déchire ses vêtements, s’emporte quelquefois au point d’égratigner et de mordre sa gouvernante. Mais alors même qu’il cède à une fureur aveugle qu’il ne peut maîtriser, il en témoigne un véritable repentir, et demande à baiser le bras ou la main qu’il vient de mordre. Dans cet état, le pouls est élevé, la figure vultueuse; quelquefois même on voit le sang s’échapper par le nez et par les oreilles ; ce qui met fin à l’excès, et en éloigne pour longtemps la récidive, surtout si l’hémorragie est abondante. En partant de cette observation, j’ai dû, pour re-

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médier à cet état, ne pouvant ou n’osant faire mieux, tenter l’usage de la saignée, mais non sans beaucoup de réserve, persuadé que la véritable indication est d’attiédir l’effervescence vitale, et non point de l’éteindre. Mais, je dois le dire, si j’ai obtenu un peu de calme par l’emploi de ce moyen et de beaucoup d’autres qu’il serait fort inutile d’énumérer ici, cet effet n’a été que passager, et il est résulté, de cette continuité de désirs violents autant qu’indéterminés, un état habituel d’inquiétude et de souffrance , qui a continuellement entravé la marche de cette laborieuse éducation.

§ LVI. Telle a été cette époque critique, qui promettait tant, et qui eût sans doute rempli toutes les espérances que nous y avions attachées, si, au lieu de concentrer toute son activité sur les sens , elle eût animé du même feu le système moral, et porté dans ce cœur engourdi le flambeau des passions. Je ne me dissimulerai pas néanmoins , à présent que j’y ai profondément réfléchi , qu’en comptant sur ce mode de développement des phénomènes de la puberté, c’étaitmalàpropos que j’avais dans ma pensée assimilé mon élève à un adolescent ordinaire, chez lequel l’amour des femmes précède assez souvent, ou du moins accompagne toujours l’excitement des par-ties fécondantes. Cet accord de nos besoins et de nos goûts ne pouvait se rencontrer chez un être à qui l’éducation n’avait point appris à distinguer un homme d’avec une femme, et qui ne devait qu’aux seules inspirations de l’instinct d’entrevoir cette différence, sans en faire l’application à sa situation présente. Aussi ne doutai-je point que si Ton eût osé dévoiler à ce jeune homme le secret de ses inquiétudes et le but de ses désirs, on en eût retiré un avantage incalculable. Mais, d’un autre côté, en supposant qu’il m’eût été permis de tenter une pareille expérience, n’avais-je pas à craindre de faire connaître à notre sauvage un besoin qu’il eût cherché à satisfaire aussi librement et aussi publiquement que les autres, et qui l’eût conduit à des. actes d’une indécence révoltante? J’ai dû

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m’arrêter, intimidé par la crainte d’un pareil résultat, et me résigner à voir, comme dans maintes autres circonstances, mes espérances s’évanouir devant un obstacle imprévu.

Telle est, monseigneur, l’histoire des changements survenus dans le système des facultés affectives du sauvage de l’Aveyron. Cette section termine nécessairement tons les faits relatifs au développement de mon élève pendant l’espace de quatre années. Un grand nombre de ces faits déposent en faveur de sa perfectibilité, tandis que d’autres semblent l’inlirmer. Je me suis fait un devoir de les présenter sans distinction, les uns comme les autres, et de raconter avec la même vérité mes revers comme mes succès. Cette étonnante variété dans les résultats rend, en quelque façon, incertaine l’opinion qu’on peut se former de ce jeune homme, et jette une sorte de désaccord dans les conséquences qui se présentent à la suite des faits exposés dans ce mémoire. Ainsi, en rapprochant ceux qui se trouvent disséminés dans les paragraphes VI , Vil , XVIII , XX, XLI, LUI et LIV, on ne peut s’empêcher d’en conclure, 1° que , par suite de la nullité presque absolue des organes de l’ouïe et de la parole, l’éducation de ce jeune homme est encore et doit être à jamais incomplète ; 2“ que, par une suite de leur longue inaction, les facultés intellectuelles se développent d’une manière lente et pénible; et que ce développement, qui, dans les enfants élevés en civilisation, est le fruit naturel du temps et des circonstances, est ici le résultat lent et laborieux d’une éducation tout agissante, dont les moyens les plus puissants s’usent à obtenir les plus petits effets ; 3» que les facultés affectives, sortant avec la môme lenteur de leur long engourdissement, se trouvent subordonnées, dans leur application, à un profond sentiment d’égoïsme, et que la puberté , au lieu de leur avoir imprimé un grand mouvement d’expansion, semble ne s’être fortement prononcée que pour prouver que, s’il existe dans l’homme une relation entre les besoins de ses sens et les affections de son cceur, cet accord

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