‹ Traité des maladies de l'oreille (volume 2)Chapitre 49 sur 72 · OBSERVATION XLVII · texte numérisé non relu

OBSERVATION XLVII

]\Ieiie Von Eichmann , fraîche et saine, souffrait depuis^ trois ans d'une surdité qui s'était développée sans cause connue et avait augmenté peu à peu. Son père souffrait du même mal , mais à un degré beaucoup plus élevé ; cette maladie l'avait même for^é à se retirer du service militaire.

Entre autres moyens , la patiente avait eu chaque année recours aux bains de mer ; mais ils paraissaient augmenter ' son mal. Nous trouvâmes les deux conduits auditifs sains: la sécrétion du cérumen était même restée à l'état normal. Les deux trompes d'Eustache étaient au contraire bouchées : à l'oreille gauche l'ouïe avait une portée d'un demi pouce et à l'autre de treize pouces ; il y avait à la première des tintements violents et de forts bourdonnements à la seconde.

Le voile du palais et la luette étaient très-rouges et douloureux ; la déglutition en était entravée.

La malade dût se laver souvent le cou avec de l'eau froide , tenir une diète convenable et prendre pendant plusieurs semaines l'iodine à dose modérée; ces moyens diminuèrent notablement l'affection de la gorge. Lorsque nous eûmes recours aux douches d'air, l'ouïe s'étendit au bout de douze séances à quinze pouces du côté gauche et à quatre pieds du côté droit. L'engouement avait cessé , l'air entrait en bruissant dans la caisse du tambour et y produisait même des douleurs ; la surdité à peine perceptible qui existait encore, tenait à une complication nerveuse qui fut traitée avec beaucoup de succès par les vapeurs d'éther.

b.) Inflammation de la trompe d'Eustache avec rétrécissement de ce canal.

Dans cet état morbide il n'y a pas de véritables douleurs à moins qu'on ne veuille considérer comme telle une certaine plénitude que le malade sent dans l'oreille affectée ; on n'observe même cette plénitude que dans quelques cas. En général, il se produit tout à coup un degré notable de surdité , ou bien ce phénomène ne se développe que peu à peu et parvient dans le cours de plusieurs années à un degré si élevé que le malade en est

beaucoup gêné : les deux oreilles en sontaffectéesàla fois, ou lune ne l'est qu'après l'autre ; mais en général il n'y a que l'un de ces organes qui soit malade tandis que l'autre reste étranger à l'état morbide. Les bourdonnements manquent très-souvent pendant tout le cours de la maladie ; quelquefois ils se montrent au principe et disparaissent alors pour toujours ; d'autres fois ils continuent d'exister pendant toute la durée de l'affection de l'oreille; mais aucune de ces circonstances ne permet de conclure que le caractère de la maladie soit favorable ou fâcheux. Tous les malades de ce genre souffrent, sans aucune exception , d'inflammations chroniques de la muqueuse du pharynx et du voile du palais ; ces organes et la luette qui s'est allongée et pend jusque sur la racine de la langue , sont ou d'un rouge pâle, ou, ce qui est plus fréquent , d'une couleur rouge foncée et livide ; ils sont de plus traversés par de grosses veines qui sont d'un rouge sale ; les arcs du voile du palais forment, au lieu de bords coupés à pic, des bourrelets sans limite fixe qui communiquent les uns avec les autres ; les cryptes muqueuses répandues à la surface de ces parties sont très-développées, de sorte qu'elles paraissent comme parsemées de grains de millet. La tuméfaction des parotides ne se lie pas nécessairement à cet état morbide.

La cavité nasale et même tout le canal intestinal prennent souvent part à la maladie du pharynx et de l'oreille moyenne ; on observe chez le malade une grande tendance à l'obésité ; mais il arrive aussi que malgré l'affection de l'oreille et de la gorge il offre l'image de la santé la plus florissante.

Nous avons toujours trouvé les conduits auditifs exempts de toute lésion ; une complication est cependant très-facile de ce côté ; elle prend alors part à la surdité du malade. La membrane du tympan est tantôt transparente et brillante; tantôt blanche comme du papier, opaque,

matte et tellement épaissie qu'on ne peut plus distinguer le lieu d'insertion du marteau ; tout cela est sans rapport déterminé avec la maladie de l'oreille moyenne. Cette description montre qu'il est tout à fait impossible d'établir le diagnostic de l'affection dont il s'agit d'après les symptômes subjectifs , ni même d'après les symptômes objectifs isolés , par exemple ceux du conduit auditif. On doittoujours examiner la trompe d'Eustache et la caisse du tambour ; mais les douches d'air et d'eau ne suffisent pas à ce but parce qu'elles ne donnent que des résultats négatifs ; les unes ni les autres ne parviennent jusqu'à la membrane du tympan, même après des séances répétées et quand on emploie l'air le plus fortement comprimé qu'il est possible. Dans ces circonstances on a d'autant plus de raison de douter si le cathéter a bien été introduit dans l'embouchure de la trompe d'Eustache que la tuméfaction de la muqueuse s'étend au bourrelet circulaire de son embouchure et n'offre plus de point d'arrêt certain au bec delà sonde.

L'examen fait avec une corde à boyau lève complètement ce doute. Lorsqu'on introduit, de la manière que nous l'avons indiqué, une de ces cordes à calibre très-fin, par exemple une corde à harpe E dans l'embouchure de la trompe d'Eustache, et qu'on l'y fait avancer avec prudence, elle donne contre un obstacle qu'elle ne peut pas vaincre ou qu'elle ne surmonte que lorsqu'on augmente la pression : ce phénomène peut même quelquefois se répéter à deux reprises différentes. Si la corde ne franchit pas de suite l'obstacle, on la laisse immobile pendant quelques instants ; on parvient à la pousser plus loin après cet intervalle , sinon on réussit quelques jours plus tard ; on sent alors clairement qu'elle glisse dans un rétrécissement circulaire et qu'elle avance de nouveau librement quand elle y a passé ; on sent encore comment elle y est en quelque sorte retenue quand on la retire ; il semble en

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même temps au malade que le rétrécissement se referme derrière la corde comme un lacet ; quelquefois il lui parait que la corde arrache tout après elle ou que tout se renverse dans l'oreille ; dans ces derniers cas on peut induire que la partie malade est très-rétrécie , changée en cartilage et tout à fait incurable. Lorsqu'on a eu soin de graduer la corde comme le cathéter et de marquer tout près de ce dernier la partie où elle touche le rétrécissement de la trompe d'Eustache , on obtient exactement la distance de ce dernier de l'embouchure du canal.

Quand la muqueuse de la trompe d'Eustache est également tuméfiée dans toute son étendue , la douche d'air ne pénètre pas mieux jusqu'à la membrane du tympan que lorsque le rétrécissement n'est que partiel ; mais une pression un peu forte y fait glisser une corde à boyau sans que celle-ci rencontre une résistance déterminée à une place isolée; elle y suscite en même temps la sensation de piqûre que produit l'attouchement de cette membrane délicate. Lorsqu'on retire la corde à boyau de la trompe en maintenant le cathéter dans la position qui l'y a conduite, les parois tuméfiées du canal referment si exactement le passage que le jet d'air le plus fort ne peut pas y pénétrer. Du moins n'avons-nous pas jusqu'ici pu parvenir, malgré tous nos efforts, à rejeter latéralement la muqueuse tuméfiée au moyen de la douche d'air et à rétablir la communication de la caisse et du pharynx : Deleau se ^ante d'y être parvenu ; mais il se vante à tort à ce que nous croyons. On peut facilement comprendre la cause organique de l'état morbide que nous venons de décrire : nous n'avons qu'à transporter sur la muqueuse de la trompe d'Eustache la tuméfaction que nous voyons se développer sur celle du voile du palais ; ce canal est complètement fermé quand sa muqueuse ne se tuméfie même qu,e médiocrement Cette maladie est très-rebelle et dure pendant des années quand même elle n'est pias

entretenue par une disposition générale aux engouements et aux inflammations catarrhales chroniques. La surdité concomitante atteint toujours un degré très-élevé , soit dès le commencement de la maladie , soit dans la suite des années. Il est fort probable que la tuméfaction ne se borne pas à la trompe d'Eustacbe , mais qu'elle s'étend aussi à la caisse du tambour; dans cette dernière il s'y ajoute une sécrétion et un engouement morbide qu'on ne peut faire disparaître que lorsque le passage de la trompe est dégagé. Les prédispositions de cette maladie sont les mêmes que celles de l'engouement simple de la trompe d'Eustacbe ; on ne connaît pas de circonstances où l'une se développe plutôt que l'autre. Il est toujours remarquable que malgré le rapport organique si intime qui lie la muqueuse des deux oreilles , l'une d'elles puisse souffrir tandis que l'autre reste parfaitement saine.

Le pronostic est très-mauvais ; ce n'est que dans les cas les plus rares et lorsque le mal n'a duré que peu de temps, que les efforts du médecin peuvent parvenir à ramener la muqueuse à son état normal, à guérir ainsi la surdité ou à ouvrir au moins la voie à un traitement ultérieur.

On doit le moins compter sur un tel succès quand on a affaire à une constitution faible et bouffie, et que le genre de vie du malade l'expose à des refroidissements continuels. Quand d'ailleurs la constitution du malade est même favorable , la dégénérescence partielle de la muqueuse, formant une espèce de constriction, oppose beaucoup plus de difficultés au traitement que la tuméfaction générale et uniforme de cette membrane.

Dans le traitement il est indispensable de fixer son attention sur la constitution du malade et sur l'inflammation chronique de la bouche et du pharynx.

On ne doit pas attendre le moindre résultat du traite-

ment local de la trompe d'Eustache avant d'avoir levé les difficultés qui peuvent se présenter de ce côté.

On doit d'abord commencera remédier avec les moyens qu'on connaît à la constitution scrophuleuse du malade; et il faut avouer qu'on n'y parvient pas souvent. Si toutefois on y est parvetiu , on attaque l'irritation inflammatoire chronique qu'on remarque dès le premier abord à la muqueuse de la bouche et du pharynx, quoique le voile du palais paraisse être seul affecté. Quand la diglutition est douloureuse, on doit avoir recours aux sangsues, aux vomitifs, aux purgatifs et aux gargarismes adoucissants; mais ce traitement légèrement antiphlogistique est même très-rarement nécessaire ; et nous n'avons jamais vu des cas qui ont pu justifier la conduite de Deleau (1) qui pendant des mois fit tirer tous les deux jours deux onces de sang à l'un de ses patients. Le malade doit être matineux, éviter les aliments épicés, les boissons échauffantes, les mucilagineux, commele beurre, le fromage , le lait, les légumes, les acides et les aliments gras de tout genre. L'eau , la bierre légère et amère et l'eau rougie sont les boissons les plus convenables ; les viandes maigres et fortes et le grand exercice opèrent le mieux sur l'affaiblissement général de la constitution. Les vomitifs n'ont localement qu'une action très-bornée et on ne peut pas en répéter assez souvent l'usage pour qu'ils puissent produire quelque bon effet dans des maladies si enracinées ; ils épuisent bientôt les forces digestives qui ne sont que trop souvent abattues dans l'affection dont il s'agit : les purgations abondantes et convenables sont à la vérité nécessaires au malade , mais l'action n'en est pas assez intense pour qu'elle puisse s'étendre jus-

( 1 ) Introd, à des rech. prat. , etc.

qu'au pharyni. Les gargarismes ne produisent pas plus d'effet que les cantharides , les cautères, les sétons et la pommade stibiée ; nous ne parlons pas de l'irritation entretenue à la peau du cou au moyen d'un petit appareil galvanique fait d'une plaque de cuivre et de zinc , liées par un cercle de cuivre , etc. On tourmente inutilement le malade par tous ces moyens ; il y en a même parmi eux, par exemple ceux qui provoquent la suppuration, qui épuisent la constitution générale sans améliorer en rien le mal local. Celui-ci ne cède pas davantage aux bains de mer , aux bains de vapeur russes , aux eaux de Tœplitz , de Warmbrunn, aux traitements mercuriaux et salivaires, ni même à la décoction deZittmann qui agit si fortement dans les maladies rhumatismales et scrophuleuses.

Nous sommes portés à regarder comme incurables les cas invétérés de cette espèce ; alors ils doivent nécessairement exercer la réaction la plus préjudiciable sur la tuméfaction de la muqueuse de la trompe. Dans des cas plus légers nous avons vu disparaître la rougeur et la tuméfaction du voile du palais et des parties voisines sous l'emploi de lotions froides et bien soutenues du cou et de la nuque, de l'eau froide en gargarisme et en boisson et de la teinture d'iode.

Lorsqu'on est parvenu de cette manière à faire disparaître la sécrétion muqueuse et la tuméfaction delà gorge, ou quand on ne veut pas abandonner le malade et le déclarer incurable, quoiqu'on n'ait pas obtenu la guérison préliminaire de ces parties, on recourt au traitement local de la trompe d'Eustache, et l'on cherche à en obtenir la dilatation au moyen des cordes à boyau ; c'est la seule méthode de traitement qui offre encore quelque espérance.

Saissy et Itard recommandent l'introduction des bougies de gomme élastique; mais elles ne doivent avoir aucune action puisqu'elles ne se gonflent pas et ne peuvent par conséquent pas dilater le canal ; on ne peut

d'ailleurs pas en faire d'un calibre assez fin pour qu'on puisse les introduire dans un rétrécissement delà trompe d'Eustache , surtout si ce dernier se trouve dans le canal osseux.

Deleau (1) proposa dans le même but l'éponge préparée ; elle se gonfle, il est vrai , mais on ne peut pas lui donner assez de finesse pour qu'elle traverse la trompe dEustache rétrécie; surtout si l'on voulait, comme le conseille Deleau , y introduire de l'éponge qui a l'épaisseur d'une plume de corbeau. Les cordes à boyau au contraire réunissent une grande dureté à un calibre très-petit , et permettent d'augmenter beaucoup ce dernier; aussi doit-on en attendre avec le plus de confiance une dilatation mécanique, si celle-ci est possible dans l'état morbide dont il s'agit ici. Nous avons fait connaître plus haut le manuel de cette opération , et nous y renvoyons le lecteur. Nous avons en vain cherché à changer la vitalité de la muqueuse malade en oignant la corde avec une pommade de précipité rouge , de sulfate de zinc , de laudanum de Sydenham, d'une dissolution de sublimé, de pierre infernale, de pierre divine, etc. Le résultat désiré n'arrivait jamais quoique l'action que ces moyens produisaient sur la muqueuse se décelât très-clairement par des douleurs violentes , de fortes salivations , etc. Aussi doutons-nous encore de l'action salutaire que Deleau (2) dit avoir obtenue de l'usage d une pommade astringente introduite dans la trompe d'Eustache.

Deleau (3^ assure ailleurs qu'un jet d'air comprimé dilate la trompe rétrécie d'une manière aussi certaine que

(1) Mém. sur quelq. moy, dest. à mêd. l'or» moj', p. 16.

(2) Loc. cil. p. 24.

(3) Extr. d'un ouv. htèdil. p. 42.

les bougies le font pour le canal de l'urètre. Malheureusement dans un rétrécissement réel de la trompe d'Eustache l'air retourne dans le pharynx plutôt que de comprimer et d'aplatir latéralement la muqueuse du canal osseux quand elle est tuméfiée , épaissie et durcie. L'espoir de réussir nous a souvent excité à recourir à la douche d'air, mais nous n'avons jamais pu en obtenir une dilatation réelle de la trompe d'Eustache. Il peut facilement se faire qu'on s'imagine avoir été plus heureux que nous dans cette opération , quand on confond un engouement de la trompe avec une légère tuméfaction en forme de bourrelet ou un petit rétrécissement dans le diamètre de la muqueuse. Les assurances de Deleau ne méritent souvent aucune confiance ; nous l'avons montré à l'occasion de la perforation de la membrane tvmpanique ; et nous le montrerons encore fréquemment dans le chapitre qui se rapporte au traitement des sourds-muets.

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