Surdité nerveuse avec éréthisme
Le malade remarque que la Onesse de son ouïe diminue sans qu'il ait éprouvé dans l'oreille aucune sensation morbide antérieure ou concomitante ; cette diminution n'existe ordinairement qu'à l'une des oreilles ct^ne se montre que très-rarement, ou même jamais, à toutes les deux à la
fois. Le malade ne l'observe ordinairement que dans des occasions qui eiigent une ouïe très-saine et très-fine. Cette surdité commençante ne se fait, par conséquent, remarquer que d'une manière passagère , et le patient à qui l'oreille rend encore les services habituels et nécessaires, est porté à oublier et à considérer comme passée et guérie la faiblesse qu'il y avait par hasard observée. Dans le courant de l'année, rarement en quelques mois, il arrive que le malade et ceux qui l'entourent remarquent la surdité même dans les relations ordinaires de la vie. C'est que le mal a considérablement augmenté aux deux oreilles , ou qu'il se fait remarquer aussi à l'oreille qui était restée saine jusqu'alors, et qui par là avait masqué la faiblesse de celle qui avait été d'abord atteinte. Tôt ou tard il se développe aussi des bourdonnements ; ils sont toujours le plus violents à l'oreille qui a été sourde en premier lieu; ce sont d'abord des bruits sourds , semblables au brisement des flots de la mer, au bruissement que la pluie ou le vent fait dans les feuilles, aux bourdonnements ,des insectes ou aux sons des cloches; plus tard, et surtout quand la maladie s'empire , ces bruits se changent en sons clairs et chantants : ce sont des gazouillements d'oiseaux , des sifflements et des bouillonnements semblables à ceux d'une théière qui contient de l'eau bouillante. D'après cette gradation des bruits on peut en général juger avec assez de certitude de la gravité de la maladie. Il arrive assez souvent que ces bruits variés se font sentir jusque dans la tête ; alors les malades ne savent souvent pas dans laquelle des deux oreilles ils siègent véritablement , et doutent même si ce n'est pas plutôt dans la tête que dans l'organe auditif qu'ils ont leur siège. Tout efTort de l'esprit ou du corps , tout épuisement matériel ou dynamique , le temps orageux, piquant et rigoureux, le mouvement violent du sang , ètc , augmentent toujours les bourdonnements ,
tandis que le repos, le ménagement , la gaieté, l'air doux, la vigueur de l'esprit et du corps les appaisent. Ce n'est que lorsqu'ils sont très-faibles qu'ils paraissent être masqués par les grands bruits, et alors ils se font remarquer davantage dans la tranquillité de l'intérieur et dans la solitude.
On peut faire les mêmes observations sur la surdité des malades ; elle gêne le plus quand le temps est sombre , orageux et froid, quand le malade est en proie aux passions tristes, qu'il veille la nuit, qu'il perd ses forces d'une manière quelconque et reste longtemps tranquille; la dycésie diminue, au contraire, dans les circonstances opposées ; cette diminution, toute passagère qu'elle est, est souvent si considérable et en impose tellement aux patients, qu'ils oublient la grande importance de leur mal et ne se soumettent ni assez tôt , ni avec assez de persévérance , à un traitement actif.
Malgré toutes ces variations , la surdité et le bourdonnement ne cessent en somme d'empirer tantôt plus vite , tantôt plus lentement. La surdité arrive môme tôt ou tard au point où avec l'attention la mieux soutenue, le malade ne peut plus suppléer ce qui lui manque à l'ouïe, et où l'on ne peut plus l'attribuer à la distraction ou à l'inattention , s'il n'entend plus bien et se fait souvent répéter ce qu'on lui dit. Le mai devient gênant pour ceux qui l'entourent comme pour lui-même ; il ne tarde même pas à devenir si incommode dans les rapports sociaux , que des jurisconsultes , des professeurs , des militaires , etc. , doivent interrompre leur carrière et renoncer à leurs fonctions. Les joies tranquilles du cercle de la famille en sont même gênées; toute conversation confidentielle cesse quand on ne peut la soutenir qu'au prix de grands efforts et en se collant d'une manière incommode aux oreilles du malade ; la cordialité disparaît sous la violence qu'on doit donner aux paroles pour les rendre intelligibles. Le ma-
lade devient défiant et se sent seul au milieu du cercle de ses amis les plus intimes; pour rendre ses souffrances complètes, les bourdonnements ne le quittent pas un moment , ils l'accompagnent au lit, interrompent son sommeil et sont le premier objet qui le frappe dès qu'il ouvre les yeux le matin; ils rendent la tête lourde et étourdie, et troublent même le libre développement de la pensée.
Dans le plus grand nombre des cas la sécrétion cérumineuse diminue peu à peu ; le conduit auditif lui démange souvent d'une manière gênante , se sèche , se dequame en lames larges et transparentes , et devient ou très-sensible ou tout à fait insensible aux attouchements; dans ce dernier cas il semble au malade que le cure-oreille touche un morceau de parchemin ; cette insensibilité peut s'étendre à tout le pavillon et même à la joue.
Lorsqu'on n'arrête pas le mal à ce point , la sensibilité du nerf acoustique s'efface toujours davantage; la surdité devient complète , le malade n'entend plus la voix la plus forte qui lui crie contre l'oreille, et il se trouve dans une triste et paisible solitude au milieu de la foule la plus animée. Souvent il s'y ajoute une faiblesse de l'odorat et de la vue , et nous n'avons jamais observé que la finesse d'un autre sens se soit accrue au point de réparer les privations que l'affaiblissement de l'ouïe imposait au malade. Ses souffrances ne lui laissent qu'une seule consolation; c'est que les bourdonnements diminuent et cessent quand la surdité devient complète : on dirait que le nerf auditif perd la faculté de percevoir le bruit intérieur en même temps qu'il devient moins apte à entendre les bruits qui viennent du dehors.
Pendant tout le cours de la maladie, l'oreille ne peut supporter de bruit violent , surtout celui que produit une voix claire et perçante ; celle-ci y excite même des douleurs et ne peut pas s'en faire comprendre, tandis qu'une voix métallique , sonore , pleine , pou élevée et liée à une
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prononciation claire et lente , est agréable à l'oreille et s'en fait facilement comprendre Si le malade peut en même temps observer les mouvements des lèvres de celui qui parle, l'exercice et une grande attention parviennent à suppléer assez longtemps au défaut de l'ouïe et à faire croire, surtout s'il ne parle qu'à une seule personne, que le mal n'est pas si grand quil l'est en réalité. De cette manière il se fait souvent que le malade recule toujours le moment où il devrait sérieusement cherchei' des secours , et qu'il le recule même si longtemps qu'à la fin il ne peut plus être secouru. Le malade peut le mieux se convaincre de cette erreur dangereuse quand il s'observe dans une société nombreuse ; si alors dans une conversation générale les voix se confondent dans l'oreille affectée et deviennent tout à fait inintelligibles, il est temps et plus que temps de se soumettre à un traitement convenable qui ne restera sans doute pas sans produire de bons résultats.
Lorsque le malade se trouve dans une voiture qui est lancée sur le pavé, qu il appuie le front sur le montant * d'une fenêtre pendant qu'un char passe avec fracas et fait trembler la maison, ou quand dans son voisinage on sonne les cloches , on bat le tambour, ces bruits sourds et réguliers excitent tellement le nerf acoustique , que le patient comprend souvent pendant leur durée la voix humaine mieux qu'une personne saine dont l'oreille est assourdie par ces bruits. Mais ce soulagement trompeur ne dure jamais plus longtemps que les bruits mêmes qui l'ont produit. Les sons aigus opèrent , au contraire, d'une toute autre manière ; les trompettes , les timballës , et en général tous les instruments de cuivre augmentent toujours la surdité.
Quelquefois le mal s'arrête, à un certain point de son développement sans qu'on puisse dire à quelle réunion de circonstances ou à quelle opération secrète delà nature le malade doit ce bonheur ; ce hasard heureux qui se
présente d'une manière isolée ne peut d'ailleurs pas autoriser à compter sur un bienfait semblable dans des cas analogues.