CHAPITRE CINQUIÈME
DES SOTJRDS-IMUETS.
Nous ne voulons pas considérer les sourds-muets sous le rapport de la pédagogique, mais seulement autant que leur état dépend de maladies de l'oreille bien connues et par conséquent pour autant qu'un traitement convenable et fait à propos peut prévenir ou guérir cet état.
Quant à la suite d'anomalies natives ou de maladies de
l'oreille développées après la naissance , l'ouïe d uu enfant n'est plus assez bonne pour percevoir facilement le langage de ceux qui l'entourent , cet enfant devient inévitablement muet , c'est- à-dire qu'il n'apprend pas à parler ou désapprend complètement par le défaut d'exercice le langage courant qu'il connaissait auparavant; il oublie les mots les uns après les autres et n'en conserve tout au plus que des restes incompréhensibles qui ne font que ' rappeler douloureusement le souvenir de ce qu'il a perdu. Les efforts que demande l'attention et la sensation désagréable que l'élévation de la voix produit sur l'oreille malade, rendraient vaines les tentatives qu'on a proposé de faire pour leur apprendre à parler ; on a voulu instruire les enfants qui ont encore quelques restes d'ouïe en les entretenant à voix haute et intelligible aussi longtemps qu'on doit le faire avec un enfant sain pour lui apprendre à parler. Ce travail fatigant ne pourrait pas rendre la parole à un enfant qui, dès l'âge de sept ou huit ans, aurait perdu l'ouïe en totalité ou en grande partie.
Les vices de conformation sont en première ligne des causes qui affectent l'oreille de manière qu'elle entrave le développement de la parole. On ne peut pas mettre au même rang l'hérédité, puisque jusqu'à présent on ne connaît pas encore de cas où des parents sourds-muets ont produit des enfants affectés de la même maladie ; il est d'ailleurs encore loin d'être décidé si chez les enfants sourds-muets qui sont nés de parents sourds , ces derniers ont transmis aux premiers le vice d'organisation de leur oreille. La plupart des parents d'enfants affectés de surdi-mutité entendent très-bien ; en cela la nature observe souvent les lois de développement les plus étonnantes et les plus obscures et tous les matériaux manquent pour les éclaircir. Parmi beaucoup de cas semblables nous ne voulons en citer qu'un seul que nous avons tous les jours sous les yeux. Les époux Hartnuss, de Berlin , tous
deux sains , n'ayant personne dans leurs familles qui ait été affecté d'une maladie de l'oreille, ont cinq filles et sii fils ; ces derniers sont tous sourds-muets de naissance , tandis que les filles entendent toutes très bien. La mère de ces onze enfants ne se rappelle pas une seule circonstance qui ait différencié ses onze grossesses ; elle fut toujours saine et gaie. L'un de ses fils a marié une fille sourde-muette , mais ils n'ont pas encore eu d'enfants.
On ferait peut-être des découvertes intéressantes , si l'on trouvait l'occasion, par exemple dans la famille Hartnuss, d'examiner attentivement l'organe auditif de tous ces enfants et de comparer entre eux les résultats obtenus.
Cet examen comparatif n'a pas encore été fait et il est tout à fait indifférent d'apprendre (1 1 que chez un homme sourd de l'oreille gauche et père de trois fils sourds-muets et de deux filles qui entendaient bien , on a trouvé la pyramide del'os temporal gauche très-atrophiée et la caisse du tambour très-rétrécie. Ces lésions cadavériques ne signifieraient quelque chose que si elles s'étaient renouvelées chez les fils sourds-muets et non pas chez les filles qui avaient l'ouïe bonne. Il n'y a pas plus de clarté et d'importance dans les changements pathologiques qu'on a trouvés en partie dans le cerveau sur le trajet du nerf acoustique et en partie dans le labyrinthe , comme par exemple l'obstruction gélatineuse de ce canal , le ramollissement du nerf auditif , etc.
Il n'est pas encore décidé si la surdi-mutité peut provenir de l'absence de l'enclume, de sa grandeur ou de sa petitesse contre-nature, de la difficulté du mouvement des osselets, etc.
Il est tout aussi inutile pour un médecin qui doit se prononcer sur la curabilité d'un sourd-muet , de savoir si
(t) RDDOLrni . P/z^.f. it. i. § 302. Anm. 2.
l'ouïe s'est perdue par suite d'une inflammation et d'une suppuration métastatiques produites par la variole, la scarlatine, la rougeole, etc. ; ou si c'est après des convulsions, des refroidissements , des maladies vénériennes , etc. ; car c'est à grand tort qu'on a jusqu'à présent donné beaucoup d'importance à ces causes éloignées. Elles ne seraient décisives qu'en cas que la surdi-mutité fut une maladie propre et subsistant par elle-même , tandis qu'elle est au contraire le produit des lésions les plus différentes dont la nature propre doit être recherchée dans chaque cas particulier, si l'on veut porter un jugement certain et juste sur la cause intime de l'affection.
La question qui se présente par conséquent est la suivante : quelles maladies de l'oreille externe, moyenne ou interne se présentent chez les sourds-muets et quel rapport y a-t-il dans la fréquence de ces maladies? Tous les matériaux manquent pour résoudre ce problème, de sorte qu'il est loin d'être prouvé et qu'il n'est même pas probable que (1) la paralysie du nerf acoustique soit dans le plus grand nombre des cas la cause de la surdité qui a produit la mutité. La paralysie complète du norf auditif , c'est-à-dire l'extinction totale de la perceptibilité de toute espèce de son , est très-rare. Les élèves (2) du professeur de sourds-muets, Pfingsten , entendaient à la distance de douze pas les coups qu'on frappait avec un petit bâton sur le couvercle d'une boîte ; la plupart entendaient les sons qu'on tirait d'un violon ou en touchant les cordes avec les doigts ; ils percevaient aussi la lettre A prononcée à haute voix derrière eux. On obtint des résultats semblables dans l'institut des sourds- muets de Paris, quoi-
(1) iTARir, Traité, H. p. 405.
(2) Nordisch. Jrcfi.u. p. 729.
qu'Itard assure que la moitié des élèves qui s'y trouvaient réunis , étaient complètement sourds. Si par tout cela on était porté à vouloir rendre l'ouïe à des sourdsmuets pour leur apprendre en même temps à parler d'une manière plus facile qu'on ne le fait à présent , on se trouverait malheureusement arrêté par les obstacles les plus invincibles.
Ces obstacles ne se trouvent pas dans les observations que nous avons sur le développement de la surdi-mutité et qui sont toutes incomplètes à cet égard ; ils ne proviennent pas davantage de ce qu'on n'a pas donné une préférence méritée à l'une des méthodes empiriques par lesquelles on a voulu traiter la surdi-mutité ; car elles devaient toutes être rejetées ; mais la difficulté dépend de ce que le nerf acoustique , même sans être primitivement affecté , et par la longue inaction seule où il est réduit , tombe chez tous les sourds-muets dans une paralysie secondaire incurable.
La disparition complète des désordres matériels de l'organe auditif ne peut pas exercer sur sa fonction l'influence salutaire que le rétablissement de l'organisation normale produit toujours chez les autres sourdSi
Avant d'examiner si malgré ces circonstances préjudiciables , on peut essayer un traitement rationnel chez les sourds-muets, et quelle en doit être la nature, nous voulons chercher à justifier l'espèce d'anathème que nous avons prononcé sur le traitement empirique auquel on les soumet.
Schmalz (1) a réuni de prétendues guérisons de sourdsmuets qui se trouvent dans Le Bouvier -Desmortiers , Miicke , Pfingsten , Castberg , Itard , etc. ; il en résulte qu'à l'exception de trois cas du dernier auteur, tous les
(1) Eurze Geschichle undSiat. der Taubsl. p. 47-19.
autres ne reposent que sur des ouï-dire et n'ont pas été constatés par ceux qui les rapportent. Les trois cas même qu'Itard (1) publie, sont sans valeur scientifique, parce que le traitement n'a pas été précédé de l'examen attentif de l'organe auditif Aucun médecin raisonnable ne voudra essayer de guérir un sourd-muet au moyen des moxas et du fer chaud avant d'avoir fait cet examen , s'il apprend que parmi quatorze malades traités de cette manière, il n'y en a qu'un seul qui ait été soulagé ; il osera encore moins tourmenter ces malades en couvrant tout le pavillon de l'oreille d'un vésicatoire et en plaçant un cautère sous l'angle de la mâchoire inférieure , si on lui dit que sur quarante-et-un essais , ces moyens n'ont eu quelque succès qu'une seule fois; il en est de même de la perforation du tympan qui n'a réussi qu'une fois sur quinze cas.
Ces essais téméraires et entrepris au hasard peuvent d'autant moins nous tenter qu'Itard avoue que les trois sourds-muets qu'il a guéris, ne purent jamais apprendre à bien parler et que leur ouïe resta toujours faible. L'un de ces enfants prononçait bien quelques mots ; mais il resta à moitié sourd-muet ; le deuxième entendait, il est vrai, parfaitement (?) mais le langage ne commença à se développer que lorsqu'il revint auprès de ses parents , et Itard espérait qu'il apprendrait parfaitement à parler ; le troisième répétait difficilement les mots qu'il entendait et mourut avant qu'on put décider s'il apprendrait à bien parler ou non.
Curtis (2) ne mérite aucune créance quand lui qui ne sait pas explorer l'organe auditif, et qui ne donne aucune
(1) Traité, u. p. 460.
(2) Clinical report of the royal dispens. for dis. of Ihs ear. 1830 p. 36-38.
explication de sa prétendue méthode curative , il assure qu'il a guéri trois sourds-muets et qu'il n'y est parvenu chez l'un d'eux qu'au bout de sept ans. Les autres guérisons (1) de sourds-muets qu'il dit avoir obtenues, n'ont pas plus d'importance que les premières ; pour donner un exemple du peu de confiance qu'il mérite, nous allons citer les paroles avec lesquelles il caractérise ces guérisons ; « Un enfant sourd-muet, âgé de deux ans et demi, » et guéri par moi , pouvait entendre facilement et clai- » rement les sons à travers un cornet acoustique ; chez » un garçon de cinq ans , guéri , il espère obtenir les » résultats les plus favorables ; une jeune fille de cinq » ans , a regagné l'ouïe et la parole , etc. , etc. » Toutes ces guérisons ont été obtenues au moyen de vomitifs; mais ce ne sont des guérisons que pour des gens crédules comme Schmalz qui les donne comme réelles sans examen ultérieur.
Les éloges qu'on a donnés à la perforation du tympan chez les sourds-muets, reposent sur des fondements tout aussi faibles. Deleau (2) donne dix-huit cas où il a fait cette opération ; il eut le tort de ne pas examiner l'organe auditif avant d'opérer et n'obtint aucun succès véritable, à moins qu'on ne veuille se contenter de légers signes qui paraissaient indiquer la perceptibilité des sons et que l'auteur voudrait faire valoir comme des résuïfafs. «Plusieurs » de ces malades opérés avaient eu beaucoup de soulage- » ment et il avait lui-même le plus grand espoir ; » mais ou les parents , ou les malades eux-mêmes n'avaient ni patience , ni soins , ni persévérance , ni tout ce que vous voudrez. Deleau a le mieux démontré qu'on ne doit attendre aucun secours de la perforation du tympan dans la
(1) Die Taubstumh, ûbers. v. Wiese,\i. 197. sqq.
(2) Mém. surla perfor, de la memb. du lym.
surdi-mutilé en ne faisant plus cette opération dans des cas semblables pendant les treize années qui viennent de s'écouler.
Les opérés de Cooper n'étaient pas des sourds-muets, et ne peuvent pas être cités ici avec leurs succès apparents. Nous ne nous arrêterons pas ici à l'électricité, au galvanisme, au magnétisme minéral, au séton ni à tous les moyens empiriques semblables dont Schmalz (1) parle; nous renvoyons à ce que nous en avons dit plus haut à la fin de la première partie.
Nous allons de suite examiner les essais les plus nouveaux et les plus rationnels qu'on a faits pour guérir les sourds-muets. Deleau s'est beaucoup servi de la douche d'air dans le traitement de ces malades ; mais il ne l'a, avec raison, employée que chez ceux où il avait bien constaté l'existence d'un engouement de la trompe d'Eustache et de la caisse du tambour. Lorsque ces deux cavités étaient libres , il regardait le mal comme nerveux et incurable.
La guérison (2) de Honoré Trézel produisit le plus d'éclat ; mais elle ne le dut qu'à la manière vaniteuse avec laquelle Deleau s'étendit sur ce cas devant le public.
Trézel entendit de l'oreille gauche après que Deleau eut prétendument introduit sa sonde élastique dans la caisse du tambour (ce qui par parenthèse est impossible); c'est-à-dire que peu après le cathétérisme, le malade pouvait compter les coups qu'on frappait sur un chapeau, qu'il était attiré par la musique, etc. Ce ne fut que longtemps après qu'il apprit à prononcer quelques mots com«
(1 ) Kurze gesch. etc. p. 50.
(2) Vouîe et la parole rendues à Honoré Trézel, 1825. p. 20.26. 28.33.36.38.
posés, mais Deleau ne nous dit pas au moyen de quelle méthode d'enseignement il y arriva ; ce qui était cependant très-important à savoir.
Un mois entier après l'opération l'ouïe de Trézel n'avait fait que peu de progrès d'après l'aveu de Deleau luimême ; il ne comprenait que les voyelles et quelques consonnes. Ce ne fut qu'au deuxième mois que son oreille distingua les syllabes qu'on « fait répéter aux petits enfants»; quatre mois après il ne pouvait pas encore distinguer la direction dans laquelle retentissait son nom, quand on l'appelait. Longtemps après sa voix était encore très-rude, et ce ne fut que huit mois après le cathétérisme qu'il parvint à répéter par cœur la fable «du Renard et du Corbeau» ; comment l'a-t-il prononcée? il ne prononçait en effet bien les syllabes que lorsqu'elles étaient écrites devant lui , et non pas quand il devait les répéter d'après l'ouïe seule, de sorte que la vue faisait plus chez lui que l'ouïe. Après un traitement de dix mois, il comprit les petits ordres qu'on lui donnait , c'est-à-dire qui lui étaient donnés par des personnes connues , cas où les yeux l'aidaient probablement plus que les oreilles.
Cinq ans après l'opération , c'est-à-dire à l'âge de quatorze ans, on disait de lui (1) : «qu'il augmentait avec » facilité ses connaissances par la lecture de livres qu'on » a l'habitude de donner à des enfants de huit à dix ans-^ , et enfin un an plus tard «il parlait et conversait avec la » plus grande facilité. » Tout cela ne prouve pas du tout qu'on ait rendu l'ouïe à ce sourd-muet ; cela montre seulement les progrès qu'il a faits au moyen d'un enseignement qui , d'après ce qui précède , avait plus souvent recours à la vue qu^ l'ouïe. Ces progrès sont même très
(1) Extrait d'un ouvr. inédit inlit. : Traflement des mal. cl3 l'or, moyenne, p. 25. note 1.
modérés et on voit très-souvent à l'institut (I) des sourdsmuets de Berlin des élèves qui en font davantage à l'aide de la vue seule sans aucune coopération de l'ouïe.
Nous ne pouvons, par exemple, pas décrire en termes assez forts l'impression que fit, il y a peu de temps, sur nous , l'élève Eppner, âgé de 16 ans ; d'après son propre aveu il n'entendait que la voyelle A quand on la prononçait clairement. Cet élève était à peu près depuis six ans à l'institut ; il parlait d'une voix très-harmonieuse , lisait très-bien tous les livres qu'on plaçait devant lui, écrivait parfaitement , et possédait une telle promptitude à voir les paroles sur les lèvres de l'interlocuteur que nou^ pouvions nous entretenir très-commodément avec lui au moyen de la parole, pourvu que nous articulions les mots avec lenteur et clarté ; la force du son était d'ailleurs indifférente, puisque Eppner n'entendait absolument rien ! et cependant il avait fait tous ces progrès en utilisant avec méthode le sens de la vue et sans aucun secours de l'ouïe.
2. Une sourde-muette (2) traitée et instruite par Deleau comme Trézel, pouvait lire et prononcer tous les mots de la langue française. Nous ne savons pas ce qu'elle est devenue plus tard.
Nous voulons faire observer ici une fois pour toutes avec quelle facilité Deleau abuse de l'expression «d'ouïe fine » ; il parle, par exemple, d'une ouïe fine chez un sourdmuet (3) qui avait entendu le son d'une petite cloche.