AFFECTIONS DOULOUREUSES
Glossodynie : Définition. — Historique. — Symptômes. — Etiologie. — Diagnostic. — Traitement.
Névralgie linguale : Définition. — Historique. — Symptômes. Pronostic. — Traitement.
Ulcérations imaginaires : Définition. — Symptômes. — Etiologie. — Diagnostic. — Pronostic. — Traitement.
LANGUE NOIRE
Définition. — Historique. — Etiologie. — Symptômes. — Anatomie pathologique. — Marche. — Durée. — Terminaison. — Diagnostic. — Pronostic. — Traitement.
Messieurs,
Avant d'aborder le sujet principal de la leçon d'aujourd'hui, la langue ^îofre, je tiens à vous dire quelques mots sur certaines affections assez rares; mais qui, néanmoins, me paraissent mériter de vousêtre signalées.
Ces affections, quoique de nature différente, présentent cependant ces caractères communs, qui me font rapprocher leur étude, d'être douloureuses, et de ne s'accompagner d'aucune lésion. Ce sont :
Le rhumatisme musculaire ou glossodynie , la névralgie linguale et les ulcérations imaginaires.
NEUVIÈME LEÇON
Glossodynie.
Définition. — Le mot glossodynie (de Y).â)a(Ta langue et ôsûvï) douleur;, si l'on s'en tenait strictement à son étymologie, pourrait englober toutes les affections douloureuses; c'est ainsi, du reste, que l'ont compris certains auteurs, et entr' autres Kaposi, de Vienne, qui, le premier, je crois, l'a fait entrer dans le langage médical, et aussi Magitot, grâce au patronage duquel ce mot pourrait bien conserver ce sens. Il suffirait ensuite, en eflfet, d'établir des formes dans cette affection, comme l'a fait Magitot ; et l'on aurait ainsi les formes névralgiques, rhumatismales, etc.
Cependant, il m'aparu préférable, me conformant en cela aux règles qui présidentà la terminologie médicale actuelle, de restreindre la valeur de cette expression ; et, en tenant compte de sa terminaison, de ne réserver ce nom qu'aux affections douloureuses ayant leur siège dans le système musculaire, c'est-à-dire à celles que l'on doit classer parmi les rhumatismes de ce tissu.
La glossodynie trouverait ainsi tout naturellement sa place à côté de la scapulodynie, de la pleurodynie, affections admises dans les divisions médicales, et aussi de la dorsodynie, de la cervicodynie, dont les noms ont été proposés par Valleix, et qui sont-moins employés.
C'est donc avec ce sens restreint, que j'emploierai désormais le mot glossodynie, qui, pour nous, je l'ai dit, ne sera que le rhumatisme musculaire de la langue, et qui correspondra seulement ainsi à la forme rhumatismale de Magitot.
GLOSSODYNIB
Historique. — C'est probablement de cette affection dont a déjà voulu parler J. Vigier, dès 1620, dans le travail signalé par Magitot, et ayant pour titre : Tractatus absolutissimus de catarrho, rhumatismo, vitiis linguœ. (Genève, 1620j; et, si quelques doutes peuvent exister à cet égard, il ne saurait en être de même des faits de Morgagni et de Chomel, rappelés en 1876 par Déchambre, dans son article langue du Dictionnaire encyclopédique, et surtout celui de Valleix, qui a même nettement décrit et dénommé cette affection.
Traitant du rhumatisme musculaire viscéral, cet auteur, en effet, décrit : a, celui de la langue; b, celui du pharynx et de l'œsophage ; c, celui de l'estomac et de l'intestin ; d, celui du diaphragme; e, celui de l'utérus.
Pour tous ces rhumatismes, la manière dont Valleix les comprend, est des plus nettes. « Quoiqu'il en soit, dit-il, fidèle à la division que nous avons tracée, nous ne devons reconnaître comme rhumatisme que les douleurs nerveuses qui ont pour siège les fibres musculaires (1). »
C'est également, je l'ai dit, à cette manière de voir que je me rallie. Quant au rhumatisme de la langue, Valleix le décrit ainsi :
« Rhumatisme de la langue. — Chez les individus qui sont sujetsaux rhumatismes musculaires, il survient parfois une douleur de la langue qui n'est appréciable qu'au moment des contractions de cet organe, et qu'on ne peut rapporter qu'au rhumatisme musculaire.
Chomel en a observé un exemple. J'en ai également observé un. Le siège de la maladie était d'un seul côté
(1) Valleix, tome I. p. 341, édition.
NEUVIÈME LEÇON
de la langue. Je n'insiste pas sur cette affection, qui est passagère, qui n'exige aucun moyen de traitement, et qui, par conséquent, n'intéresse pas le praticien. »
Comme on le voit, l'affection ne saurait être décrite avec plus de clarté, et délimitée avec plus de précision. On peut même se demander comment Valleix, qui venait d'employer les expressions moins heureuses de cervicodynie et de dorsodynie, n'a pas eu l'idée de créer celle de glossodynie. Ce mot fût resté dès lors dans le langage médical avec une acception bien définie ; et nous n'aurions plus à la discuter.
Mais, quoi qu'il en soit de cette question de mot, il ne résulte pas moins très nettement de ce passage, que Valleix a connu et décrit le rhumatisme musculaire de la langue, c'est-à-dire l'affection à laquelle je demande en ce moment à réserver le nom de glossodynie.
Quant au cas de Kaposi, à propos duquel cette expression , j e crois, a été proposée ,j ' ai déj à dit qu' il appartientplutôt au groupe d'affections que j'ai étudiées sous le nom de glossites desquamatives, qu'au rhumatisme lingual. Vous avez vu signalé dans ce cas, en effet, deux particularités qui me lê font séparer de cette dernière affection: d'abord la desquamation qui n'existe pas dans le rhumatisme, et ensuite le manque d'exagération de la douleur pendant les mouvements, qui, au contraire, est son caractère le plus important (Ij.
Le cas de Degle, signalé l'année suivante (1886), par contre, me paraît tout à fait relever de la glossodynie. D'une part, en effet, il n'y avait pas de lésion ;
d) Kaposi. Glossodynie exfoliative iWien. méd. press.), n- 12 et 8uiv., lbS5).
GLOSSODYNIE
et, d'autre part, si les douleurs s'exagéraient pendant la nuit, il est dit aussi que la langue était peu mobile, et que le malade ne pouvait ni manger ni boire (11.
Il en est de même de trois observations de, forme rhumatismale, publiées par Magitot. Quant aux faits de Verneuil, Fournier, Hardy, Laborde, Luys, Besnier et Diday, ils me semblent plutôt entrer dans un des deux groupes suivants : les névralgies linguales ou les ulcérations imaginaires, auxquellesje demande àlaisser une place distincte.
L'existence du rhumatisme musculaire lingual ainsi établie, et la valeur du mot glossodynie bien précisée, voyons rapidement quels sont ses caractères, ses causes et son traitement.
Symptômes, Etiologie, Diagnostic. — Les deux caractères fondamentaux de la glossodynie sont qu'elle ne présente aucune lésion, et que ses douleurs apparaissent ou s'exagèrent par le mouvement.
Ces douleurs accompagnent donc la déglutition, la mastication et aussi. la parole; elles ont été vues des deux côtés ou d'un côté seulement. La forme de la langue n'est pas modifiée; elle conserve également sa souplesse ; et les attouchements généralement ne sont pas douloureux.
Presque toujours le rhumatisme lingual affecte la forme chronique; et si, parmi les cas de douleurs persistantes après les lésions de la langue, quelquesuns devaient lui être attribués, au lieu de les considérer toutes comme des névralgies transmatiques, il
(1) Dègle. Wiea. med. Press., a» 47, pp. 15, 28 (1886).
NEUVIÈME LEÇON
faudrait reconnaître, à notre affection, une forme
secondaire.
Son diagnostic est basé surtout sur les deux premiers caractères que je viens d'indiquer : l'absence de lésions et l'exaspération des douleurs par le mouvevement. J'y reviendrai,, du reste, à propos des affections suivantes.
Ses causes les mieux reconnues sont incontestablement la diathèse rhumatismale, et ensuite l'herpétisme. Enfin, peut-être, pourrait-on également trouver dans quelques cas l'influence des troubles digestifs et d'un traumatisme ancien. Mais, jusqu'à présent, les faits précis manquent pour admettre ces dernières influences d'une manière indiscutable.
Traitement. — Quant au traitement, je pense qu'en outre de la médication générale, qui doit être inspirée surtout par l'étiologie, il faut accorder une place importante au traitement local. Ce sont les moyens dont l'efficacité contre le rhumatisme musculaire a été le mieux établie, qui me paraissent surtout indiqués.
De ce nombre sont les injections hypodermiques de morphine, la faradisation et la cautérisation ; et c'est à eux que je vous conseille d'avoir recours. En outre, de ces trois moyens, c'est à la faradisation qu'il faudra vous adresser tout d'abord. Puis viendra la cautérisation, que vous ferez de préférence avec le galvanocautère, quoique la petite pointe du thermo-cautère puisse également vous servir. Quant aux injections de morphine, je pense qu'il faut surtout les considérer comme un palliatif destiné seulement à calmer les douleurs en attendant le résultat des moyens curatifs précédents.
NÉVRALGIE LINGUALE
Névralgie linguale.
Définition. — J'étudierai sous ce nom la névralgie localisée d'une manière exclusive à la langue. Il y a lieu, en effet, de séparer tout d'abord cette affection des quelques irradiations douloureuses qui peuvent atteindre cet organe dans les cas de névralgie faciale.
Historique. — Ainsi comprise, la névralgie linguale a été signalée dès 1832 par Halliday (1), qui en cite deux cas empruntés à Brewer et Reil, mais dont le premier seul me paraît appartenir réellement à cette affection. En 1855, Roserenapublié un nouveau cas (2), qui résista à la section nerveuse, et dont il ne vint à bout que par la résection. Valleix la mentionne et signale même son point d'élection, gingivo-lingual. En 1865, Neflfe (3) cite un cas qu'il guérit par la faradisation. Demarquay en dit quelques mots en 1875; et enfin, en 1882, Zézas (4; en a fait connaître une autre observation.
Symptômes. — Ces observations, nous le voyons, sont encore peu nombreuses; et, de plus, parfois elles manquent de détails. Un ne saurait donc penser, avec des éléments aussi peu nombreux, tracer l'histoire complète de cette affection; je crois, néanmoins, qu'il y aura quelque avantage à résumer dès maintenant ce que nous en savons.
(1) Névralgies de la face, 1S32. Paris, Halliday.
(2) Archiv. fûr physiolog. Healk, t. XIV. p. 579 (1853).
(3) Presse médicale, t. XVII. 1865.
(4) Zeïaa. Wien. med. P., n» 34, 1882.
NEUVIÈME LEÇON
Dans le cas de Brewer, la douleur siégeait exclusivement du côté gauche , et durait pendant de longues périodes, que séparaient des temps de calme relatif. Pendant les périodes douloureuses/ tout mouvement exaspérait les souffrances; mais ces douleurs existaient même au repos.
Dans le cas de Neffe, la douleur était encore à gauche; et, partant de la partie postérieure, elle s'étendait jusqu'à la pointe de l'organe.
Enfin, le malade de Zézas souffrait à ce point, qu'il demandait à se faire amputer la langue. Comme pour les autres, la douleur était à gauche, et elle était exaspérée par les mouvements.
Dans aucun de ces cas, les auteurs ne semblent avoir donné une grande importance aux lieux d'élection. Ce qui en ressort le plus nettement, c'est la prédilection que l'affection semble avoir pour le côté gauche. C'est donc un fait à retenir.
Ce sont là les symptômes subjectifs; quant aux objectifs, ils ont toujours été nuls. La langue conserve son aspect normal; c'est même là, je l'ai dit, un des caractères distinctifs de cette affection.
Pronostic. — La névralgie linguale ne menace pas la vie; mais, on peut apprécier combien elle trouble l'existence du malade, quand on voit dans les quelques observations que nous avons, la mastication et aussi la parole devenir impossibles. Le malade de Zézas, je le répète, allait jusqu'à demander à se faire amputer la langue pour en finir avec ses douleurs.
Traitement. - Dans la plupart des cas, les émollients sont restés sans résultat ; et il en a été de même des calmants.
NÉVRALGIE LINGUALE
Peut-être, cependant^ y aurait-il lieu d'administrer l'antipyrine. C'est là une application de ce précieux agent qui me paraît tout à fait indiquée. Mais ce qui me semble le plus important, c'est de s'adresser au traitement étiologique. C'est ce que fit Zézas, qui, ayant trouvé une constipation opiniâtre chez son malade, put, avec quelques purgatifs, le guérir d'une affection qui, depuis de longues années, faisait le tourment de sa vie.
La faradisation est également indiquée. On pourra faire ses applications soit directement sur l'organe, soit en mettant un des pôles seulement sur lui; soit enfin d'une manière indirecte, comme le fît Neffe, qui lui dût la guérison de son malade en mettant un des rhéophores sur l'apophyse mastoïde et l'autre dans le conduit auditif externe, au préalable rempU d'eau. On ne saurait, toutefois, compter toujours sur un résultat ' aussi heureux que celui de Nefîe, qui obtint une amélioration dès la première application. Ces séances devront être plusieurs fois répétées, et à intervalles réguhers, ainsi qu'on le fait dans le traitement des autres névralgies par la même méthode.
&iûn, si l'affection résistait aux moyens précédents, nous devrions nous rappeler le succès de Roser ; mais en profiter aussi pour en venir immédiatement à la résection nerveuse, de préférence à la simple section, qui, bien souvent, ne donne qu'un résultat de courte durée.
NEUVIÈME LEÇON
Ulcérations imaginaires de la langue.
Définition. Symptômes. — A côté de la névralgie linguale, se place tout naturellement un syndrome clinique qui, pour quelques auteurs, devrait même être confondu avec elle, ou tout au moins n'en constituerait qu'une variété. Ce syndrome est celui que Verneuil(l)a décrit sous le nom expressif d'ulcérations imaginaires.
Or, tout en reconnaissant combien sont nombreux les points que ces cas cliniques ont de commun, avec la névralgie linguale, je crois cependant qu'ils en diffèrent assez, pour qu'il y ait un véritable intérêt pratique à leur accorder une étude séparée. Comme nous allons le voir, en effet, ils s'en éloignent, non seulement ■au point de vue des symptômes, mais aussi, ce qui est capital, au point de vue de l'étiologie et du traitement.
L'ulcération imaginaire de la langue est caractérisée par une fausse sensation de nature variable, cuisson, brûlure, pincement, etc., sensation de corps étranger siégeant à un point précis de la langue, sans tendance au déplacement, et ne s' accompagnant d'aucune lésion.
Ce point, du reste, peut être sur une partie de la langue qui ne présente, même à l'oeil du malade, rien de spécial, ou bien avoir pour siège une disposition normale que, par erreur, le malade croit pathologique ; telles sont souvent les papilles du goût.
Une fois l'attention du malade appelée sur ce point, rien ne peut l'en distraire. Il sera l'objet de ses exa-
(l)[AcadéKiie de médecine, 27 sfptembre 1889.