NOIX VOMIQUE
M. Serres a beaucoup vanté la teinture de noix vomique contre la colique de plomb. J'ai eu le bonheur encore de vérifier cette assertion par des faits.
M. Sandras , chargé par intérim du service de M. Ballys à la Charité , a bien voulu , sur ma demande , prescrire la teinture de noix vomique a quatorze malades.
Voici les résultats obtenus :
Ce médicament a été prescrit en lavement à la dose de trente gouttes de teinture alcoolique de noix vomique, dans six onces de décoction de guimauve. Un ou deux lavements, suivant l'insensité des symptômes, étaient administrés.
Dans quatre cas de colique violente, le médicament a été administré pendant cinq jours sans amélioration et sans garderobes; les malades rendaientles lavements telsqu'ils les avaient pris. Les jours suivants, deux de ces malades ont vu les douleurs et les autres symptômes diminuer et cesser complète-
TRAITEMENT. 35g
ment; mais du dixième au quatorzième jour , les accidents ayant reparu chez l'un d'eux avec beaucoup d'intensité , on a fait usage de l'huile de croton liglium qui , dans l'espace de trois à six jours , a fait cesser complètement tous les accidents. Les deux autres malades, n'éprouvant aucune amélioration de la noix vomique , du septième au neuvième jour, les purgatifs drastiques ont été prescrits, et la colique a cessé rapidement.
Chez cinq malades traités par la noix vomique, la colique était d'une intensité moyenne. Il n'y a pas eu, lors des premiers lavements, d'effet purgatif. Un à deux jours après leur entrée à l'hôpital, trois malades ont commencé à être soulagés; les jours suivants, des garde-robes ont eu lieu, mais difficiles et peu abondantes; enfin ils ont guéri, terme moyen, le huitième jour. Des deux autres malades , l'un a fait une rechute de colique accompagnée de paralysie des poignets, le douzième jour, au moment où il croyait toucher a une guérison complète. Enfin , le cinquième malade , arrivé au quatorzième jour du traitement, n'avait éprouvé que des alternatives de mieux et de pire, sans amélioration définitive; alors, traité par les purgatifs drastiques (croton tiglium) tout a cessé le troisième jour de ce nouveau traitement.
De cinq individus atteints de colique légère, et traités par la noix vomique, aucun n'a été guéri avant le sixième jour. À cette époque , et la veille seulement , quelques selles ont eu lieu. Un a éprouvé des rechutes qu'on a été obligé de combattre par d'autres moyens plus efficaces.
Ces faits parlent assez d'eux-mêmes ; ils n'ont pas besoin d'être commentés pour prouver que la noix vomique n'a aucune influence , ou du moins une très-légère , sur le cours de la colique saturnine, et que ce médicament, dans ces circonstances, ne jouit d'aucun effet purgatif.
56o COLIQUE SATLI.NINE.
MÉTHODE ANTIPB IDE.
L'emploi des antiphlogistiqu*:s remente déjà hune époque fort éloignée. Dehaen lut un des premiers et des plus fervents sectateurs de cette méthode: Après lui, Hoffmann, Gaubius, Astruc . Bordeu, Tronehin , Tisse t . Bosquillen, etc., sont venus défendre les avantages de cette méthode. Enfin, dans les temps modernes. ML Renauldin, aiusi que ses élèves, Mli. Cannefj Thomas et Palais, ont préconisé ce genre de traitement.
Les uns n'appliquent que des sangsues à une ou plusieurs reprises sur le ventre , dont ils aident l'action par des boissons rafraîchissantes et délayantes . des purgatifs doux , des lavements émollients ou laxatifs , ainsi que par des bains tièdes. D'autres emploient de préférence la saignée . .Je, dont quelques-uns ont l'ait un étrange abus, comme Astruc , qui recommande de répandre le sang largement, de quatre heures en quatre heures, ou toutes les six heures.
Pendant les premiers jours de la maladie, à moins de contre-indication formelle , Astruc employait , en même temps que la saignée, des adoucissants, des narcotiques et des résolutif? . des purgatifs légers et des lavements. Nous dirons avec Bordeu, que quelques observations de pratique, quelques histoires de cette maladie guérie par la méthode antiphlogislique, auraient rendu l'ouvrage .Astruc beaucoup plus utile, et son opinion plus diilicile à combattre.
Bordeu nous apprend .qu'un religieux, infirmier à la iité, homme d'ailleurs plein de piété et très-res »ble, donnait la préférence aux saignées qu'il aimait à comp- » ter par douzaines. Après la sixième . il en fallait une septième, ; 'jours dans /.. ; après la d septième . une huitième pour faire Le compte rond : et puis
» la neuvième, parce que muncro Dcus impari gaudet. «Les modernes, qui traitent la colique de plomb par les antiphlogistiques , n'en usent que très-modérément.
Astruc, et plusieurs auteurs de son époque, veulent qu'on saigne dans cette maladie , par la crainte qu'ils ont de l'arrivée^de la paralysie qui, suivant eux, dépend de l'engorgement de l'origine des nerfs. Pour prévenir cet engorgement , le seul moyen, c'est la saignée.
Bordcu et les médecins modernes qui préconisent la méthode antiphlogislique, pensent que ce traitement est réclamé par la nature inflammatoire de cette maladie.
Quelques auteurs, en employant les émollients et les huileux, avaient pour but d'envelopper avec ces corps gras le poison caché dans les replis du tube digestif.
Examinons maintenant les véritables succès de cette méthode.
Cette médication paraît avoir été mise à l'essai dès le temps de Paul d'/Egine. Il parle d'un médecin italien qui traitait et guérissait ses malades a l'aide des rafraîchissants et des adoucissants, ce qui étonnait beaucoup Paul d'/Egine. Aretée semble avoir jeté le premier les fondements réels de cette méthode; mais il ne rapporte aucun fait pour appuyer sa manière de voir.
Dehaen,au contraire, a signalé les avantages des antiphlogistiques avec détail en 1 745, époque à laquelle le traitement dit de la Charité n'était pas encore généralement répandu chez les étrangers. Mais il ne rapporte pas un grand nombre d'observations traitées avec la méthode des antiphlogistiques, à laquelle il donne le nom de méthode catholique. Voici en quoi elle consiste : eau chaude, diète lactée, eau miellée , potions et lavements huileux, cataplasmes émollients, fomentations adoucissantes, camphrées.
Il rapporte l'observation d'un individu qui , atteint à plu-
sieurs reprises de colique des peintres depuis deux ans, fut traité avec succès d'une de ses attaques a vecla méthode précédente. Cependant, quelques jours aprè s, un peu de douleur et de la constipation reparurent, qui cédèrent h des lavements huileux. Ses malades n'ont guéri qu'après beaucoup de temps, douze, quinze, vingt jours, des mois, etc. Dch*en dit que la diète lactée semble achever la guérison, et lorsque des rechutes ont lieu, il pense avoir employé le lait avec efficacité chez plusieurs de ses malades.
Nicolaïs du Saulsai a inséré, dans le Journal de Médecine, année 1764, une observation de colique de plomb traitée infructueusement par la méthode antiphlogistique, et guérie par celle des purgatifs.
Le Mémoire de Gardane, sur la colique métallique , contient deux faits où l'emploi desémollients, des calmants, des adoucissants et des anti-spasmodiques, ne fut suivie d'aucune amélioration. Les malades moururent.
M. Palais a inséré, dans son Mémoire, douze observations de coliques de plomb traitée par les antiphlogistiques (sangsues, lavements, fomentations émollientes, limonade végétale), aidés de looeh huileux et d'opiacés. Dans ces faits, on trouve trois cas de colique légère, trois de colique violente et six de colique modérée. Dans dix cas on n'a employé que les médicaments que je viens d'indiquer; la guérison a eu lieu après onze, neuf,neuf, six, cinq, cinq, quatre, quatre, trois, trois jours de ce traitement. Deux malades , qui avaient été traités infructueusement par le traitement de la Charité, furent guéris, l'un en quatre jours, l'autre en deux jours par cette méthode dite antiphlogistique.
La thèse de M. Canuet renferme neuf cas de colique de plomb traités h l'aide des antiphlogistiques (saignée du bras, sangsues, lavements et fomentations émollientes, bains, limonade végétale), aio"és de calmants, d'opiacés, de laxatifs et de
pédiluvcs synapisés. On trouve dans ces observations quatre coliques violentes, deux modérées et une légère. La guérison a été obtenue après quinze, douze , douze , dix , trois , deux jours de traitement; dans un cas, il y avait complication inflammatoire ; pendant l'administration du traitement, l'cncéphalopathie saturnine s'est développée deux fois.
M. Mérat cite trois observations d'individus atteints de colique de plomb qui furent traités inutilement de cette affection parles antiphlogisliques. Le traitement de la Charité, substitué à cette dernière méthode, fit disparaître promptement la colique dans deux de ces cas.
M. Grisolle a recueilli l'histoire de trois malades offrant tous les symptômes d'une colique saturnine intense, qui fut traitée par M. Renauldin, à l'aide de sangsues appliquées , a plusieurs reprises différentes, et par l'administration simulta- Hnée ou successive des préparations opiacées. La guérison était complète, terme moyen, au bout de huit jours.
Dans tous les cas de colique de plomb, traitée par la méthode antiphlogistique que je viens de rapporter, on a presque toujours fait usage en même temps des laxatifs, des purgatifs et des opiacés. Mais n'est-on pas aussi bien en droit d'attribuer la guérison à ces derniers médicaments qu'à la méthode adoucissante et antiphlogistique ? C'est ainsi que M. Grisolle nous apprend que dans les trois cas qu'il a observés, la méthode antiphlogistique n'a été suivie qu'un seul jour; car plus tard, on a employé les préparations opiacées, telles que six ou huit gouttes de laudanum de Rousseau dans un quart de lavement, avec un demi-gros de laudanum de Sydcnhatn-Aam un julep. Les sangsues, ajoute cet observateur, avaient procuré un soulagement momentané; mais le calme parfait ne revint qu'après l'emploi des préparations d'opium porté à haute dose ; c'est donc à elles qu'il faut attrib uer le principal bienfait.
364 COLIQUE SATURNINE.
Pour apprécier a sa juste valeur la méthode antiphlogistique, il faut nécessairement n'employer que les évacuations sanguines générales, locales, les cataplasmes, les lavements émollients, les bains, et les boissons délayantes.
Nous avons pu suivre l'influence de la méthode antiphlogistique pure, sur quarante-huit individus atteints de colique de plomb non compliquée. Ces malades ont été saignés une, rarement deux fois ; deux à trois applications de sangsues , au nombre de vingt à trente, ou des ventouses scarifiées ont été prescrites. On a fait usage en même temps de bains simples, de lavements et de cataplasmes émollients , et la diète été maintenue sévère.
Quatre malades atteints de colique violente ont guéri après trois, huit , neuf et douze jours de traitement. Dans sept autres cas de colique violente , la douleur et les autres accidents se sont calmés momentanément à la suite de chaque saignée générale ou locale. Mais quelques heures après, ou le lendemain, la maladie a repris toute son intensité. Chez un de ces malades, au bout de six jours de traite' ment, l'affection semblait avoir disparu complètement, lorsque tout-à-coup le mal redevint plus violent que jamais. Ces sept malades, après avoir souffert pendant douze à quinze jours, ont été soumis à un traitement purgatif, et ont été guéri dès lors dans un petit nombre de jours.
De dix-huit malades affectés de colique d'une intensité moyenne , et qui ont été traités par les antiphlogistiques , treize ont guéri après deux, quatre, quatre, sept, huit, huit, neuf, neuf, dix, dix, onze, onze, onze, treize jours de traitement. Un a éprouvé une rechute le quinzième jour, et trois n'ont pu être débarrassés de leur mal pendant douze à quinze jours d'essais; soumis alors à un traitement purgatif énergique, les symptômes de la colique ont disparu dans quatre à cinq jours.
Dix-neuf individus qui avaient une colique légère ont tous guéri , h l'exception de sept, dans un espace de temps variable dont la durée moyenne a été de sept jours; chez deux il y a eu rechule. Les cas d'empoisonnement qui ont résisté aux antiphlogistiques, ont cédé à l'emploi des purgatifs.
Sur ces quarante- huit malades, quatre ont été atteints de paralysie , et deux d'encéphalopathie saturnine pendant que l'on employait les antiphlogistiques.
Si l'on compare ces malades avec ceux qui ont été traités par la limonade sulfurique, l'alun et la noix vomique, on voit que les antiphlogistiques n'abrègent guère plus sensiblement que les autres traitements la durée de la colique; que pendant son emploi il n'y a pas un nombre plus considérable de malades qui guérissent, et que le nombre des rechutes et des attaques d'empoisonnement cérébro-spinal est à peu près aussi considérable.
Quatre-vingt-quatre de nos malades, avant d'entrer a l'hôpital, avaient été traités en ville par les antiphlogistiques, leur maladie ayant été prise par leur médecin pour une inflammation; quelques-uns des praticiens qui avaient donné des soins à ces ouvriers m'ont avoué qu'ils ne connaissaient pas d'autre traitement à opposer a cette affection. Soixantecinq de ces malades souffraient davantage à leur entrée à la Charité qu'avant d'avoir été traités de cette manière; six étaient soulagés, et dix-huit étaient dans le même état.
Le traitement antiphlogistique ne semble donc pas avoir une influence bien marquée sur le cours de la colique.
Le traitement antiphlogistique est utile lorsque la colique se trouve compliquée d'inflammation. Mais pour que cetto complication puisse être constatée, il faut, comme nous l'avons dit , une réunion de symptômes locaux et généraux qui ne permettent aucun doute. (Voyez pag. 2^7.)
C'est alors qu'il faut de toute nécessité avoir recours à la
566 COLIQUE SATIBKINE.
méthode antiphlogislique pour faire disparaître préalablement les phénomènes phlegmasiques, avant de pouvoir combattre plus tard avec succès ceux de l'empoisonnement saturnin.
Ainsi le mouvement fébrile, la rougeur et la sécheresse de la langue , la vive sensibilité du ventre à la pression , même dans les exacerbations , l'augmentation des accidents par l'emploi des purgatifs drastiques ou même leur inefficacité , sont les seules circonstances qui réclament d'une manière positive l'emploi du traitement antiphlogistique.
Quelquefois il arrive que ces phénomènes qui dénotent un travail phlegmasique, n'existent pas dès le début de l'affection, mais se montrent plus tard après l'emploi des irritants; alors il faut cesser l'administration de ces médicaments pour recourir de suite aux sangsues ou à la saignée , sauf à revenir plus tard au traitement ordinaire.
Quelques médecins pensent encore , contrairement à ce que nous avons vu , que l'état du pouls dans la colique de plomb doit être toujours une sorte de boussole pour les indications à suivre; ils conseillent une saignée générale, etc., quand bien même le pouls serait lent, pourvu qu'il offrit une force et une dureté insolites. Dans ces circonstances notre expérience nous a prouvé que l'emploi des saignées était habituellement inutile , et par conséquent nuisible. Le traitement par les purgatifs drastiques réussit à merveille. Lerminier, ce clinicien doué d'un si grand tact médical, nous a fourni plusieurs fois dans son service l'occasion de nous convaincre de cette vérité,
La diarrhée , à moins qu'elle ne se trouve réunie au mouvement fébrile continu , ou a des phénomènes locaux qui indiquent un travail phlegmasique, ne réclame pas l'usage de la méthode antiphlogistique. Cet accident disparaît comme la douleur, dans le cas de colique saturnine exemple
do complication , a la su ite de l'emploi de la méthode vomipurgative.
Dans trente-huit cas de colique de plomb compliquée de phlegmasies du tube digestif ou d'autres organes, nous avons vu les antiphlogistiques enlever les complications, et permettre alors l'emploi eflicace des purgatifs drastiques, qui d'abord n'avaient pas enrayé la marche de la colique.