‹ Traité des maladies de plomb ou saturninesChapitre 9 sur 51 · AVANT LE DÉVELOPPEMENT DES MALADIES SATURNINES · texte numérisé non relu

AVANT LE DÉVELOPPEMENT DES MALADIES SATURNINES

ou INTOXICATION SATURNINE PRIMITIVE.

Les préparations saturnines introduites et absorbées dans l'économie peuvent, avant le développement des maladies de plomb , y manifester leur présence par une action toute spécifique sur la plupart des solides et des liquides de l'organisme. Cette action préalable du plomb , nous la désignons sous le nom & intoxication saturnine primitive.

Les causes de l'intoxication saturnine primitive sont les mêmes que celles des maladies de plomb. (Voy. Causes de la colique saturnine , etc. )

Nous dirons donc par anticipation , que tous les individus qui respirent ou avalent des molécules saturnines peuvent éprouver les effets de l'action primitive du plomb.

Suivant que l'homme se trouve au milieu d'un air plus ou moins chargé de particules de plomb, ou qu'il en avale directement une plus ou moins grande quantité , on constate plus ou moins promptement et plus ou moins complètement les phénomènes caractéristiques de l'action primitive de ce poison.

Ainsi on observe très-p*omplcment tous les traits caractéristiques de l'intoxication saturnine primitive, chez co h l

grand nombre d'ouvriers travaillant les préparations de plomb pour les besoins des arts, qui se trouvent habituellement au milieu d'une atmosphère de poussière et de vapeurs saturnines (ouvriers des fabriques de céruse, de minium, de litharge, des mines de plomb, etc., etc.). Ces individus, en effet, absorbent, comme nous le prouverons plus tard , presque sans cesse , des émanations de plomb par les voies respiratoires et digestives; il n'est donc pas étonnant que leur économie se sature bien vite de poison , et que sa présence s'y manifeste par tous les signes possibles avant qu'il ne donne naissance à des maladies.

Chez les ouvriers, au contraire , qui travaillent au milieu d'une atmosphère peu chargée d'émanations de plomb , ou qui ne se trouvent que très-rarement entourés d'un air fortement empoisonné , on n'observe qu'un ou deux traits caractéristiques de l'intoxication saturnine primitive (peintres en bâtiments, fondeurs de caractères d'imprimerie, potiers de terre, etc.). Lorsque tous les effets de l'action primitive du poison se développent chez quelques-uns de ces individus, ce n'est qu'au bout d'un temps fort long.

On ne rencontre point les effets de l'action primitive du plomb chez les ouvriers qui le manient à l'état fixe , et qui par conséquent ne se trouvent jamais en contact avec des particules saturnines disséminées dans l'air (lamineurs, teinturiers, etc.).

Enfin quelquefois les préparations saturnines , après avoir été introduites directement dans les voies digestives sous forme de médicaments, mélangées aux boissons ou aux aliments, peuvent encore, au bout de quelques jours ou de quelques mois , développer les phénomèmes caractéristiques de l'action primitive du plomb sur l'économie. Mais il est rare qu'alors tous les phénomènes distinclifs de celte intoxication <'.pp<irais:erH chez la rarme personne.

SATURNINE MfflHTITÉ. 5

Donc , tous les individus susceptibles de contracter la colique et les autres maladies saturnines, peuvent éprouver, dans les mêmes circonstances écologiques, avant le développement de ces affections, les effets de l'action primitive du plomb sur l'économie.

Il existe des individus chez lesquels on constate plus promptement et plus complètement les effets de l'action primitive du plomb , que chez d'autres, quoique les circonstances de contact du plomb soient les mêmes.

Mais comme les circonstances qui favorisent ou contrarient cette action sont les mêmes que celles qui concourent au développement ou à l'éloignement des maladies de plomb, nous renvoyons pour discuter ce point étiologique important a l'article causes delà colique saturnine, etc.

Les phénomènes caractéristiques de l'action primitive du plomb sur l'économie sont les suivants :

i°. Coloration saturnine des dents et de la meml>ra?ie muqueuse buccale.

Le premier et le plus fréquent phénomène qui apparaisse comme signe de la présence du plomb dans l'économie , c'est une coloration toute particulière des gencives et des dents.

La portion des gencives la plus voisine des dents , dans une étendue d'une à deux lignes , acquiert ordinairement une teinte bleuâtre d'un gris ardoisé. Le reste des gencives offre assez souvent un aspect d'un rouge bleu très-léger, qui se perd insensiblement avec la teinte rosée de la muqueuse buccale qui revêt les autres parties de la bouche.

Quelquefois la teinte ardoisée envahit toute l'étendue des gencives, et s'étend même à toute la muqueuse buccale. Nous avons vu dans le service de M. Briquet, à l'hôpital CJochin

À IKTOXICATIOiN

un cérusier qui avait la muqueuse de la bouche et de la langue totalement teinte en bleu ardoisé; h peine apcrccvaiton çà et la quelques points rosés. Chez quelques ouvriers on aperçoit de distance en distance des plaques, des traînées bleues sur la surface de la muqueuse buccale. Enfin dans un assez grand nombre de cas la portion des gencives la plus voisine des dents, seule devenue couleur bleu d'ardoise, tranche avec le reste des gencives , qui conserve son aspect rosé normal.

Les gencives, avant d'acquérir complètement une coloration ardoisée, passent d'abord par une teinte d'un rouge comme violet , qui finit par tirer sur le bleu après un temps plus ou moins long.

La membrane muqueuse buccale est donc susceptible d'offrir plusieurs degrés de cette coloration et d'être inégalement teinte en bleu dans toute son étendue.

Cette coloration des gencives ne peut être enlevée qu'avec beaucoup de difficulté. Ce n'est qu'à l'aide de frictions répétées plusieurs fois par jour pendant quelque temps, et opérées avec de l'eau aiguisée d'acide sulfurique ou hydrochïorique , qu'on peut finir par la faire disparaître complètement.

Assez souvent la portion des gencives qui devient bleue éprouve une altération de nutrition fort remarquable ; quelquefois elle s'amincit considérablement, jusqu'à se réduire h l'épaisseur seulement de la feuille de papier le plus mince, ou bien, ce qui est plus commun , elle perd de son étendue. Dans ce dernier cas , les languettes Interdenlaires disparaissent insensiblement, et la partie concave des gencives s'agrandit par suite d'un travail de résorption moléculaire, qui s'opère au milieu de ces tissus , sans solution de continuité apparente.

Lorsque ce travail de résorption est effectué, les dents se trouvent dégarnies d'une portion des gencives, elles sont déchaussées. Les gencives ne présentent plus assez souvent

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alors qu'un bourrelet plus ou moins saillant, qui quelquefois paraît comme taillé à pic.

Celte altération de nutrition des gencives succède toujours à leur coloration bleuâtre. Mais celle-ci disparaît souvent au fur et a mesure que la résorption interstitielle enlève les parties des gencives teintes en bleu ; aussi le bourrelet qui en résulte oiïre-t-il à peine une nuance bleuâtre.

Ordinairement la teinte bleue et la perte de substance des gencives ne se trouvent point également prononcées le long des deux bords alvéolaires. La partie antérieure des mâchoires est le point où cette double altération est généralement le plus marquée. Les gencives de la mâchoire inférieure sont habituellement un peu plus altérées que celles de la mâchoire supérieure.

Quelquefois il arrive que deux ou trois gencives seulement deviennent bleues et éprouvent une déperdition de leurs molécules.

Chez un très-petit nombre d'ouvriers, nous avons observé que les gencives colorées en bleu étaient congestionnées , et que le moindre attouchement les faisait saigner.

Une seule fois nous avons constaté chez un ouvrier d'une fabrique de céruse une ulcération du bord alvéolaire supérieur des gencives des deux mâchoires. Chez cet homme la muqueuse buccale était presque partout colorée en bleu; il ne souffrait pas; les lotions d'eau aiguisée d'acide sulfurique, dont on se servit pour faire disparaître la teinte bleue, contribuèrent aussi à enlever l'ulcération.

Le plus ordinairement , chez les individus dont les gencives en contact avec le plomb ont acquis une teinte ardoisée, les dents présentent h leur base ou collet une coloration brunâtre très-foncée, tandis que leur sommet offre le plus souvent un aspect d'un brun plus clair, tirant sur le

jaune ou le vert. Celte teinte ne peut être confondue avec le tartre ordinaire qui couvre les dents, Ce sont les dents incisives et canines qui se trouvent surtout] colorées en brun, mais toutes peuvent l'être,* cependant il est rare qu'elles le soient au même degré. Lorsque les gencives ont subi un travail de résorption, c'est-à-dire une perte de substance, la coloration brunâtre du collet des dents n'en est que plus prononcée.

Ces dents ainsi colorées finissent aussi par se détériorer ; elles acquièrent de la fragilité, se cassent, se carient, et tombent bien avant le temps ordinaire.

Cette matière colorante est très-adhérente a la substance osseuse des dents, avec laquelle elle parait comme combinée, aussi on l'enlève très-difficilement comme celle des gencive*. On finit par la faire disparaître à l'aide des mêmes moyens.

En général lorsque la teinte bleue des gencives est trèsmarquée , la coloration brunâtre des dents se trouve trèsprononcée , et vice versa.

Cette matière colorante des gencive» et des dents n'est autre chose que du sulfure de plomb. De l'eau oxigénée mise en contact avec les gencives et les dents ainsi teintes , donne naissance à une traînée blanchâtre de sulfate de plomb. Nous avons mis digérer dans du gaz hydrogène sulfuré dissous (acide hydro-sulfurique ) les gencives et les dents d'un broyeur de couleurs, mort d'oncéphalopathie saturnine; au bout de vingt -quatre heures, une grande partie des gencives qui ne se trouvait point manifestement recouverte par cette coloration bleuâtre devint d'un bleu foncé. Ces expériences chimiques, propres à constater l'existence de ce sulfure de plomb, nous ont été conseillées par Al. Félix d'Àrcet, et ont été faites en présence de M. Frémy , préparateur de chimie au collège de France.

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Gomment expliquer la formation de ce sulfure de plomb ? On sait que les aliments broyés par la mastication laissent quelques-unes de leurs parcelles dans la bouche, où elles s'interposent entre les dents. Au milieu do ces résidus de matières alimentaires , qui contiennent toujours un peu de soufre et ne tardent pas à s'altérer, se forme du gaz hydrogène sulfuré. Mais ce gaz et les particules saturnines qui passent par la bouche des individus qui respirent ou avalent du plomb, viennent à se trouver en contact; il y a alors, par suite des affinités chimiques, décomposition de ces substances et formation de sulfure de plomb, qui se dépose sur les gencives et les dents, là où précisément s'est formé l'hydrogène sulfuré.

Si dans d'autres parties de l'économie que la bouche il se formait do l'hydrogène sulfuré à l'état libre , sans aucun doute on y constaterait la présence du sulfure de plomb dans le cas d'infection saturnine, c'est-à-dire lorsque des particules de plomb viendraient à se trouver en contact avec ce gaz. Dans tout l'organisme le soufre entre comme élément de plusieurs de nos solides et de nos liquides; mais il est intimement uni avec les autres substances constituantes de la matière animale, ce qui met obstacle à sa désagrégation, et par suite à sa transformation en hydrogène sulfuré libre, susceptible de se combiner avec du plomb.

La salive , par exemple , dans la composition de laquelle entre le soufre en notable quantité , ne se décompose pas en présence du plomb ; son soufre ne vient point à se combiner avec les particules de ce métal assez nombreuses, qu'elle tient en dissolution ou simplement à l'état de mélange , chez les individus dont il est question dans cet article. Nous avons en effet examiné cette salive au microscope; son examen a été fait également sous le rapport chimique; il n'y a eu aucune anomalie de composition trouvée.

La perte de substance des gencives par résorption interstitielle ou atrophie de leurs molécules, leur congestion et même leur ulcération, ainsi que la carie et la destruction des dents, s'expliquent peut-être par l'obstruction des vaisseaux capillaires de ces parties, que détermine l'accumulation du sulfure de plomb. Dès lors qu'il n'y a plus de nutrition possible, les tissus s'altèrent.

Après cinq à six jours , des mois , ou des années entières d'exposition au contact des molécules de plomb, on voit se développer la coloration brunâtre des dents et la teinte ardoisée de la muqueuse buccale.

Ainsi un grand nombre de cérusiers, etc. , en portent des marques au bout de quelques jours de travail; les peintres en bâtiments, etc. , n'en sont atteints habituellement qu'au bout de quelques mois d'exercice de leur profession; tandis que chez les tailleurs ou polisseurs de cristaux, etc., lorsqu'ils viennent à éprouver ce phénomène , indice de l'action primitive du plomb, ce n'est ordinairement qu'après plusieurs années de travail , etc. , etc.

La teinte des gencives et des dents que nous venons de décrire , nous ne l'avons jamais observée que chez les individus dont la membrane muqueuse buccale s'est trouvée en contact avec des particules de plomb. Nous avons examiné la bouche de sept cent quatre-vingt-cinq individus, qui n'avaient pas travaillé les préparations saturnines , ou qui n'en avaient pas avalé d'une manière quelconque; chez aucun d'eux nous n'avons pu découvrir la moindre trace de la coloration spécifique produite par le sulfure de plomb.

Cette teinte est donc un excellent moyen pour reconnaître de suite qu'un individu a avalé ou respiré des particules de plomb. Nous verrons plus tard le parti que le médecin peut tirer pour le diagnostic de certaines maladies saturnines ,

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de ce signe de l'action primitive du plomb sur l'économie. Tous les individus qui respirent ou avalent des particules saturnines pendant quelque temps, n'ont pas les dents et les gencives couvertes de sulfure de plomb ; mais je n'en ai rencontré qu'un très-petit nombre chez lesquels je n'aie pu apercevoir cette coloration.

2°. Saveur, haleine et odeur saturnines.

Les ouvriers sur les gencives et les dents desquels on constate un dépôt de sulfure de plomb considérable, se plaignent souvent d'une saveur toute spéciale. Les uns, ce qui est le plus commun, accusent un goût sucré, styptique, astringent, absolument semblable h celui que produirait une préparation saturnine déposée sur la membrane muqueuse buccale. D'autres ouvriers comparent ce goût a quelque chose de fétide et de styptique à la fois.

La salive ne se trouve point habituellement augmentée; quelques individus disent qu'ils ont la bouche sèche, il semblerait quelquefois alors que la salive est sécrétée en moindre abondance que dans l'état normal.

L'haleine a également le plus souvent une odeur toute caractéristique. La sensation de fétidité qu'elle fait éprouver à l'observateur peut seule en exprimer l'idée , il e^t impossible de la rendre; aussi je l'appelle haleine saturnine. Il suffit d'en avoir éprouvé les effets une seule fois pour ne pas la confondre avec une autre haleine. Quelques ouvriers ont souvent conscience de cette fétidité de leur haleine ; aussi disent-ils qu'ils s'empoisonnent.

Lorsqu'on séjourne quelques minutes , quelques heures, etc., dans des ateliers où existent des particules de plomb disséminées en grande quantité dans l'atmosphère, on perçoit une odeur toute particulière , qui est celle de la sub-

stancc saturnine , dont les émanations viennent affecter l'organe de l'odorat. Il suffit de frotter quelques minutes avec les doigts un morceau de plomb métallique, pour que l'organe de l'olfaction soit affecté d'une sensation particulière par le contact des émanations saturnines qui viennent a se détacher pendant cette opération.

Evidemment cette modification du goût , de l'haleine et de l'odorat, tient au contact des particules de plomb sur les muqueuses buccale , bronchique et nasale, ainsi que sur les fluides qui s'exhalent à leur surface. Ce qui confirme encore notre opinion , c'est qu'on peut même quelquefois reconnaître des particules saturnines mêlées soit aux crachats, soit aux mucosités nasales des ouvriers.

3°. Ictère saturnin.

(Teinte jaune plombée des auteurs.)) '3^

L'une des modifications générales les plus importantes produites par l'action primitive du plomb sur l'économie , consiste dans une coloration particulière des solides et des liquides ; c'est l'ictère saturnin. A la peau , cette teinte est d'un jaune sale ou terreux, lorsqu'elle se trouve arrivée à son plus haut degré; si elle est peu prononcée, elle offre alors l'aspect d'une teinte jaune pâle , ou légèrement cendrée. Elle paraît plus prononcée à la face que partout ailleurs ; cependant la peau du tronc et des membres se trouve également enduite de cette coloration, mais a un moindre degré. On observe sur la conjonctive cette teinte jaune 6ale très-prononcée, qui se marie le plus ordinairement avec une coloration bleuâtre très-marquée de cette membrane.

On pourrait croire que cette coloration tient à la crasse qui recouvre souvent la figure , etc. , des ouvriers , ou aux particules des préparations saturnines logée? dans les plis

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ou sillons de l'épidémie. Il n'en e9t rien : on a beau plonger cos individus dans des bains sulfureux , les faire 6C laver ensuite dans des bains simples, avec du snvon noir, jamais l'ictère ne disparaît à la suite de ces lavages répétés.

La couleur de l'urine tire sur le jaune terno. L'acide nitrique n'y détermine pas de jeu de couleurs , indiqué par Bcrzeîius comme la preuve de la présence du principe colorant de la bile. La chemise du malade ne se tache pas sensiblement en jaune par le contact de ce liquide.

Les matières fécales offrent une coloration d'un jaune fauve assez prononcée.

Le sérum du sang présente un léger reflet jaune; mais cette teinte jaunâtre ne tire pas sur le vert.

Nous avons retrouvé cette teinte jaune terreuse , après la mort, dans presque tous les organes de l'économie, le cerveau, les poumons , le cœur, les intestins , l'estomac , le foie , les reins et la vessie.

L'ictère saturnin se développe quelquefois rapidement à la suite de l'exposition aux émanations de plomb. Ainsi , les individus tels que les cérusiers, etc., qui vivent et respirent au milieu d'une atmosphère surchargée de particules de plomb , deviennent souvent jaunes au bout de dix à vingtcinq jours de travail.

Mais le plus ordinairement les ouvriers qui manient les préparations saturnines ne sont point dans le cas d'absorber en peu de temps une assez grande quantité de poison pour que l'ictère se manifeste ; aussi n'est-ce qu'au bout de quelques mois , d'années entières qu'il arrive à son entier développement (peintres en bâtiments, fabricants de cartes d'Allemagne, etc.). Enfin un assez grand nombre d'entre eux n'en sont point atteints (ouvriers des fabriques de chromale de plomb, vernisseurs sur métaux, etc.).

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On voit, par la même raison, très-rarement se développer celte teinte jaune particulière chez les individus qui , ne travaillant pas le plomb , se trouvent cependan* en conlact avec ses molécules.

L'ictère saturnin est donc le résultat de l'absorption, de l'accumulation d'une grande quantité de molécules de plomb dans l'économie. Mais comment agit le plomb absorbé dans l'économie pour produire celte teinte jaune générale? C'est ce qu'il est difficile de démontrer. En nous appuyant sur des données fournies par la physiologie et la pathologie , nous sommes portés à penser que le poison , après avoir été absorbé à la surface des membranes , vient à se mêler avec le sang. Et, lorsque le liquide nourricier de l'économie se trouve surchargé de molécules de plomb , il communique aux solides et aux liquides cette teinte jaune spécifique.

La teinte jaune toute particulière que présentent les individus atteints d'une diathèse cancéreuse, ou affectés depuis long-temps de fièvre intermittente, n'est -elle pas également le résultat de l'altération du sang par un virus et un miasme particulier, en un mot par une substance étrangère développée accidentellement ou introduite dans l'économie ? Le sang ainsi altéré en pénétrant tous les tissus et les liquides , ne leur communique-t-il pas cette coloration jaunâtre caractéristique?

Les dermatologistes les plus célèbres placent avec raison, parmi les caractères pathognomoniques des syphiliues , une coloration toute particulière de la peau, qu'on a comparée h une teinte cuivrée. Cette coloration est-elle produite par autre chose que par le dépôt d'une certaine quantité de sang dans le tissu cutané ? Non , sans doute. Il faut donc admettre que ce sang a été modifié dans sa composition par l'addition d'un principe ou agent quelconque , cause de cette coloration caractéristique.

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Les individus qui font usage à l'intérieur de nitrate d'argent, au bout d'un certain temps présentent une teinte bron zée, qui se voit à la peau, dans le cerveau et dans tous les autres organes de l'économie. Comment supposer que cette coloration, produite par le sel d'argent, a imprégné les tissus éloignés du premier point de contact, si ce n'est par l'altération du sang, c'est-à-dire par le mélange du sel d'argent avec ce liquide ?

Ainsi, l'observation physiologique et pathologique nous porte à penser que l'ictère saturnin , ou l'imprégnation des solides et des liquides de l'économie par cette teinte jaune terreuse, est le résultat de l'altération du sang par le plomb.

On peut faire trois objections spécieuses à cette interprétation du mode de production de l'ictère saturnin : i° si cette teinte jaune terreuse était produite par le mélange du plomb avec le sang, et par suite par son dépôt dans les tissus et les fluides, il s'ensuivrait que le plomb serait partout dans l'économie en masse considérable, et que les rouages de la vie ne pourraient fonctionner avec cette quantité considérable de substance hétérogène; 2° si cette teinte spécifique était le résultat du mélange du plomb avec le sang, elle devraitprendre la couleur de la préparation saturnine qui Ja produit, et non un aspect constamment jaunâtre; 5° si les tissus et les liquides étaient réellement colorés en j aune sale par le plomb , l'analyse chimique parviendrait facilement à y découvrir le poison, cause de cet ictère.

Quant à la première objection, nous dirons qu'il ne faut pas une énorme quantité de poison pour produire cet ictère ou teinte jaune générale ; nous avons vu cent quarante-neuf grains d'acétate de plomb, introduits dans l'économie pendant plu, sieurs jours de suite à la dose journalière de quelques grainsdonner naissance à cette teinte jaune. Chez les individus qui, à la suite de l'usage journalier de quelques grains de nitrate d'argent, ont été affectés d'uneteinte bronzée qui a

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pénétré tous les tissus , pense-t-on que le sel toxique y soit en plus grande quantité? Non certainement. Dans l'un et l'au- Ire de ces empoisonnements , la vie est compatible avec ces altérations de coloration caractéristique.

La teinte bronzée que présentent les individus qui ont fait usage de nitrate d'argent, n'a pas la même couleur que le sel métallique qui a donné naissance à cette coloration. Pourquoi voudrait-on donc que le plomb mélangé avec le sang communiquât sa couleur aux liquides et aux solides de l'organisme? Ne sait-on pas encore que d'autres substances minérales , telles que le fer , introduites dans le sang , communiquent a ce liquide et aux solides de l'économie une teinte différente de leur coloration primitive?

Nous venons plus lard qu'à l'aide de l'analyse chimique, on a découvert le plomb dans le sang des individus atteints d'icière saturnin. (T. i, p. 325, et t. 11, p. 402 et 4o5.)

Mais quand bien même l'analyse chimique n'aurait pu découvrir, ni dans le sang ni dans les organes des individus atteints d'ictère saturnin, le plomb qui a pu être absorbé, devrait-on affirmer que ce poison n'y est pas présent ? Non assurément, car on ne peut admettre d'effets sans cause. Dans es syphilides a-ton retrouvé, a l'aide de la chimie, ce corps hétérogène, cause de tous les accidents? et cependant il doit être en aussi grande quantité dans l'économie que le plomb, pour produire la teinte dite cuivrée. La chimie a-t-elle pu nous découvrir la substance morbide qui circule dans le sang «les cancéreux et des individus affectés depuis long-temps de fièvres intermittentes? et cependant le poison qui modifie tout l'organisme, doit y être en assez grande quantité , et l'existence se maintient encore lorsqu'il manifeste sa présence par cette teinte jaune particulière à ces affec- 'ons. La plupart des poisons du règne minéral qui occasionnent des accidents généraux dans l'économie, après eur absorption même ehassez grande quantité, sont plus

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que le plomb, insaisissables par les réactifs chimiques?

Je n'ai jamais vu celte coloration d'un jaune sale ou ter" reux que chez les individus dont les organes respiratoires et digestifs ont absorbé des particules de plomb. S'ils viennent à abandonner les lieux ou les circonstances dans lesquels ils absorbaient du plomb , peu à peu cette teinte caractéristique disparaît pour ne plus revenir.

Il nous arrive souvent , à la consultation et dans les salles de la Charité, de reconnaître h cette seule teinte les ouvriers qui ont travaillé les préparations saturnines.

Il est impossible de confondre l'ictère saturnin avec l'ictère vulgaire qui se lie à un trouble du système nerveux. Ces deux colorations jaunes ne se ressemblent pas plus que la colique de plomb ne ressemble a une gastralgie , ou une entralgie vulgaire , pas plus que la teinte cuivrée des syphilides ne ressemble à la teinte rouge d'un érysipèle, d'un érythème simple et légitime, pas plus que la teinte jaune de la cachexie cancéreuse et celle de la fièvre intermittente ne se ressemblent entre elles , ou à l'ictère vulgaire. La teinte jaune terreuse de l'ictère toxique ne tire pas sur le vert comme celle do l'ictère vulgaire, car ce n'est pas l'extravasation de la bile de ses réservoirs habituels , et son expansion dans les liquides et les solides, qui constitue l'ictère saturnin. Qu'on ne s'imagine pas que l'ictère saturnin ne diffère de l'ictère vulgaire que du plus au moins. Non, mille fois non ; tout médecin qui aura vu la teinte jaune sale ou terreuse produite par le plomb, ne pourra la confondre avec un ictère vulgaire, dont la coloration penche toujours au vert, quelque léger qu'il soit. La coloration de l'ictère saturnin est moins vive, par conséquent elle tranche moins sur la peau et les autres tissus que celle de l'ictère vulgaire. Ainsi, en résumé, l'un de ces ictères est le résultat d'une altération spécifique, toxique du sang , tandis que l'autre doit sa coloration au prin-

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cipc colorant de la bile, qui vient a imprégner, par son passage dans le sang, les solides et les liquides de l'économie. La différence si grande des causes productrices devait presque nécessairement amener des différences dans les effets.

L'ictère vulgaire produit par un obstacle mécanique au cours de la bile , ou par une maladie du foie., peut encore moins être comparé à l'ictère saturnin. Dans la première de ces affections des phénomènes pathognomoniques se déclarent du côté de l'appareil biliaire; rien de semblable n'a lieu dans la seconde , les organes sécréteurs et excréteurs de la bile sont en bon état.

La teinte jaune qui survient à la suite de la fièvre intermittente est un peu livide. Celle qui apparaît dans le cas de cachexie cancéreuse est d'an jaune paille caractéristique, par conséquent ces deux teintes jaunes ne peuvent être confondues avec l'ictère saturnin.

L'ictère saturnin se trouve désigne dans quelques auteurs sous l'expression impropre de teinte plombée ; car cette eolorationn'a pas l'aspect gr/s-Z> leuâtre du plomb métallique. Lespremiers observateurs qui se sont servis de cette expression ont voulu dire probablement que celte teinte caractéristique était produite par le plomb; de là teinte plombée. Celle interprétation étant donnée, elle justifierait jusqu'à un certain point l'expression ; car les mois que signifient-ils par eux-mêmes ?

4°. Amaigrissement saturnin.

En même temps que se déclare l'ictère saturnin , ou quelque temps après seulement, on commence h observer, chez certains individus , une diminution de la nutrition générale.

Ce caractère de l'action primitive du plomb sur l'écono-

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mie a besoin pour se développer que le poison soit accumule dans l'économie en plus grande quantité que pour la production des autres phénomènes que nous venons de signaler. Aussi n'observe-t-ou, en général, cet amaigrissement que chez les ouvriers qui travaillent le plomb en grand et qui se trouvent presque sans cesse au milieu d'une atmosphère surchargée d'émanations saturnines (cérusiers, ouvriers de fabriques de minium, de litharge, etc.).

Cet amaigrissement est général; mais il se trouve aussi plus prononcé à la face, qui offre alors des rides sensibles, a tel point que ces individus paraissent être vieillis avant le temps fixé par la nature. Ces rides donnent une expression de tristesse à quelques visages.

La fonte du tissu adipeux , ou diminution de l'embonpoint, offre des degrés intéressants h connaître. Ainsi, les ouvriers, de gras qu'ils étaient à leur entrée dans ces établissements, deviennent quelquefois très-maigres, au point de ne plus avoir, comme l'on dit , que la peau et les os. Le plus souvent l'amaigrissement ne fait pas autant de progrès; avant ce temps l'ouvrier se trouve atteint d'une maladie saturnine qui l'oblige de cesser ses occupations, et par conséquent de se soustraire au contact du plomb. L'amaigrissement survient au bout de quinze jours, un mois, des années entières d'exposition au contact des émanations de plomb.

Ainsi cet amaigrissement nous ne le trouvons que chez les individus qui ont absorbé une grande quantité de plomb. Nous en rapportons encore l'origine a l'altération du sang par ce poison. L'excès de travail et le mauvais régime auquel sont soumis le grand nombre d'ouvriers qui travaillent les préparations saturnines , ne sont point les causes directes de celte diminution de l'embonpoint. En effet, parmi les individus qui viennent travailler dans le plomb , il y en a qui ont exercé , avant d'entrer dans ces professions , un mé-

jg intoxication

tier plus pénible et moins lucratif, par exemple celui de carrier, de terrassier, etc.; et cependant ils ne présentaient point, à l'époque de leur entrée dans les ateliers où l'on travaille le plomb, cet amaigrissement , qui ne s'est montré que depuisqu'ils ont été exposés aux émanations saturnines.

L'amaigrissement entraîne la perte d'une partie des forces de l'ouvrier. Un'a plus l'énergie qu'il possédait avant de travailler le plomb.

5°. Etat de la circulation.

Stoll dit avoir observé la tension , la plénitude , la dureté , la vibration du pouls chez les ouvriers en plomb qui se portent bien d'ailleurs. Nous n'avons rien vu de semblable. Quelquefois , contrairement h l'illustre médecin de Vienne , nous avons constaté un pouls petit , grêle , mou , facile à déprimer chez les ouvriers exposés à respirer et h avaler une grande quantité de plomb (ouvriers des fabriques de céruse, de minium, etc., etc.).

Dans quelques cas rares on rencontre , en même temps que les altérations précédentes de la circulation artérielle, un ralentissement marqué des pulsations ; le pouls bat 4o , l\h , 5o, 55 fois par minute, tandis que l'ouvrier, avant de manier le plomb , avait un pouls de Go h 70 pulsations. Cette diminution des battements artériels s'observe également chez les individus qui font usage à l'intérieur de médicaments composés de préparations saturnines.

Du reste nous n'avons pas observé, comme effets de l'action primitive du plomb , d'irrégularité des pulsations artérielles.

Nous n'avons pas noté non plus une seule fois les bruits de souille, de diable, etc., dans les grosses artères et le

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cœur, h moins do maladies du cœur tont-à-fait étrangères au plomb.

Tels sont les effets primitifs que le plomb peut exercer sur l'économie, indépendamment des maladies qu'il occasionne.

La coloration des gencives et des dents est le plus commun des symptômes de l'intoxication saturnine primitive et celui qui se développe le plus promptement. Il existe un grandnombre d'ouvriers qui travaillent le plomb, chez lesquels on n'observe le plus souvent que ce trait caractéristique de l'action primitive de ce poison. Ce sont ceux qui ne se trouvent qu'au milieu d'une petite quantité de molécules saturnines disséminées dans l'air, et qui par conséquent en absorbent peu h la fois (ferblantiers, fondeurs de caractères d'imprimerie, faïenciers, etc.). Il y a des individus chez lesquels on n'observe même que rarement la teinte spécifique des gencives et des dents produite par le plomb, tels sont les fabricants de chromate de plomb, les vernisseurs sur métaux, et quelques-unes des personnes qui font usage à l'intérieur des préparations saturnines comme médicament , etc. On trouve encore ici la raison de la rareté de la coloration des dents et des gencive^ dans le petit nombre de molécules de plomb introduites dans l'économie.

Après la coloration des dents et des gencives viennent dans l'ordre de fréquence le goût sucré, l'haleine fétide, la teinte jaune, l'amaigrissement et les diverses altérations de la circulation. Ces caractères de l'intoxication saturnine primitive ne se développent que sur les individus chez lesquels peut s'accumuler en assez peu de temps une grande quantité de molécules de plomb ( cérusiers , ouvriers des fabriques de minium, etc.).

L'ordre dans lequel ces phénomènes caractéristiques de

l'intoxication saturnine primitive apparaissant est le môme que celui de leur fréquence.

Chez les individus qui présentent un ou plusieurs caractères de l'action primitive du plomb , toutes les autres fonctions de l'économie s'exécutent parfaitement bien , ou du moins elles ne sont point troublées par l'action de ce poison. L'ouvrier n'accuse aucune douleur; et il continue ses travaux.

L'intoxication primitive peut précéder le développement des maladies saturnines , depuis quelques heures jusqu'à des années entières. Il n'est pas rare de voir des individus qui , toute leur vie, portent quelques traces de la présence du plomb dans leur économie, sans que pour cela ils soient jamais atteints par les maladies saturnines.

Quand la coloration des dents et des gencives traduit seule la présence du plomb dans l'économie , on peut conjecturer la possibilité de l'arrivée des maladies saturnines h une distance qu'il n'est pas possible de limiter, si surtout l'on vient à se trouver toujours dans les circonstances qui ont amené cette teinte toute particulière.

Lorsquo tous les traits caractéristiques de l'action primitive du plomb, que nous avons décrits , existent chez un individu, il peut être presque assuré d'éprouver bientôt les atteintes des maladies saturnines, pourvu qu'il continue à se trouver au milieu des circonstances qui ont permis l'accumulation du plomb dans son économie. La coloration toxique des gencives et des dents, ainsi que la teinte jaune terreusa, lorsqu'elles existent simultanément, suffisent même pour annoncer le développement assez prochain d'une maladie de plomb.

Si l'individu chez lequel on vient à constater tous les effets de l'action primitive du plomb , s'éloigne du contact des préparations saturnines , quelquefois il ne subira point plus

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tard les attaques do là colique et des autres maladies saturnines, le poison sortira insensiblement de l'économie. L'ictère et l'amaigrissement disparaîtront les premiers, après des mois, des années entières de l'éloignement du contact de la cause toxique ; la coloration des gencives et des dents subsistera la dernière, et beaucoup plus long-temps encore si ou ne l'enlève pas a l'aide des moyens appropriés que nous avons indiqués.

Il est très-rare que les maladies de plomb ne soient pas précédées du développement des phénomènes caractéristiques de l'intoxication saturnine primitive.

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