CHAPITRE VIII
DÉS CORPS ÉTRANGERS ÜES ARTÏCÜLÀTIONS .
On donne le nom de corps étrangers des articulations à des productions nouvelles, en général cartilagineuses ou fîbro-cartilagineuses qui flottent librement dans les cavités articulaires ou qui sont placées sous la membrane synoviale. Je pense que l’on doit considérer ces corps étrangers comme des produits de l’organisation de la lymphe plastique qui est sécrétée dans les arthrites chroniques, et que leur histoire devrait être placée à côté de celle de l’arthrite chronique avec production de tissu fibreux ou fibro-cartilagineux ; mais , comme cette opinion est contestable, elle ne saurait me suffire pour déterminer dans le cadre de cet ouvrage la véritable place que doit occuper l’histoire des corps étrangers intrà-articulaires ; je me contente de les décrire à la suite des chapitres consacrés à l’arthrite chronique et à l’hydarlhrose, maladies qui coexistent presque constamment avec les productions nouvelles de tissus cartilagineux ou fibrocartilagineux.
Anatomie pathologique^
Je vais résumer quelques-unes des observations les plus intéressantes que renferment les archives de la science, avant
DES CORPS ÉTRANGERS AUX ARTICULATIONS. 469 de procéder à la description générale des corps étrangers des articulations.
Le premier exemple connu de l’un de ces corps développé dans le genou a été signalé par A. Paré : « L’an 1ÔÔ8, dit ce chirurgien, je fus appelé de Jean Bourbier, maître tailleur d’habits, demeurant rue Saint-Honoré, pour lui ouvrir une aposthème aqueuse qu’il avait au genouil, en laquelle trouuay vne pierre de la grosseur d’vne amende, fort blanche, dure et polie, et guérit, etencores est à présent vivant (1).
« En 1691, Pecbbn publia la description complète d’un cas dans lequel un corps cartilagineux fut extrait avec succès du genou (?).
« En 1726, Al. Monro disséqua l’articulation du génou sur une femme qui avait été pendue, et il y trouva un corps cartilagineux de la forme et de la grosseur d’une petite fève.
«En 1736, Senison retira de la cavité du genou un corps semblable, qu’ü supposa, au moment de l’opération, être sorti immédiatement de dessous la peau. »
Depuis la publication de ce dernier cas, cette affection a été observée un grand nombre de fois, en Angleterre, par Bromfield, Middleton, Gooch, Ford, Home, Bell, Abernetby, etc., et en France, par Desault, Sabatier et plusieurs autres praticiens.
Morgagni (lettre ô7) rapporte l’bistoire d’une femme morte des suites d’une apoplexiq. Dans le genou gauche existaient environ 2Ô corps globuleux, dont les cinq plus gros avaient le volume d’une graine de raisin. Tous étaient fixés aux parois de l’articulation par une sorte de pédicule. Ces corps étaient lisses et polis, les uns étaient entièrement osseux, les autres contenaient un noyau osseux sous une écorce cartilagineuse. L’articulation était dépourvue de synovie et présentait dans certains points une usure des cartilages.
On trouve dans V Encyclopédie méthodique (art. articulation, par Petit-B.adel) deux cas d’ablation sans accidents de corps
(1) Œuvres compl., éditées par M. Malgaigne, t. III, p. 32.
(i) Observ. physico-méd., obs. 38, p. 306, cité par S. Gooper.
Maladies des articulations.
étrangers occupant l’articulation du genou. L’un, extrait par Simpson d’Édimbourg, était du volume d’une fève, lisse, cartilagineux à sa surface, osseux à son centre. Le deuxième, extrait par Ford de Londres, avait le volume d’une châtaigne et était entièrement cartilagineux.
Hunter a aussi fréquemment rencontré des corps étrangers ; il en admet de trois sortes, des fibreux^ des cartilagineux et des osseux. D’après lui, ces corps, surtout les premiers, peuvent provenir d’un épanchement de sang dans l’articulation. Il cite l’observation d’un hompae qui, à la suite d’une fracture de l’humérus, eut une fausse articulation, qui fut trouvée, après quatre ans, remplie d’une multitude de corps lisses, osseux , cartilagineux ou fibreux , les uns libres , les autres adhérents. Il a eu plusieurs fois l’occasion d’ouvrir des articulations qui avaient été le siège de distension, d’entorses , et fréquemment il y a rencontré des productions analogues.
La 9® livraison du Traité d’amtomie pathologique, par lÆ. Cruveilhier, renferme la description et le dessin de deux articulations renfermant des corps étrangers. La première est une articulation du coude remplie d’un très-grand nombre de ces corps ; les uns sont libres dans la cavité articulaire, les autres adhèrent à la synoviale par un pédicule ; la plupart sont contenus dans des cellules à ouverture plus étroite que le fond. Tous sont osseux, leur surface est tuberculeuse, aucun d’eux ne présente le moindre vestige de cartilage, les surfaces articulaires sont rayées dans le sens du mouvement.
La figure 2 représente des corps étrangers de l’articulation du genou ; ils sont au nombre de cinq ou six, et coïncident avec une inflammation étendue de la synoviale. Tous ces corps sont recouverts par la synoviale et adhèrent les uns par un pédicule, d’autres par une large surface. Leur aspect lisse et poli tient à la présence de çette membrane.
Nombre. La même articulation peut renfermer un plus ou moins grand nombre de corps étrangers. Le plus souvent , au genou du moins, on n’en rencontre qu’un seul ; mais les exemples de leur nrultiplicité ne sont point rares. Ainsi, E. Home
DES CORPS ÉTRANGERS DES ARTICULATIONS, en a -YU trois dans la même jointure , MoTgagni en a compté vingt-cinq dans le genou d’une vieille femme morte d’apoplexie, et Haller en a compté jusqu’à vingt dans l’articulation de la mâchoire inférieure. Dans celle du coude , M. Robert en a vu dix-huit, M. Malgaigne plus de soixante, M. Ph. Boyer quatre ou cinq, et moi-même une vingtaine dans l’articulation de l’épaule.
Le, volume et la forme des corps étrangers n’offrent pas moins de différences. Leurs dimensions varient depuis celle d’un grain d’orge jusqu’à celle d’un gros marron qu’ils n’excèdent que fort rarement ; ce n’est pas toujours lorsqu’ils . sont trèsconsidérahles que les accidents sont les plus fâcheux. Ainsi,
S. Cooper parle d’un soldat qui en avait un presque aussi volumineux que la rotule, et cependant il ne lui causait qu’une légère incommodité, parce que son volume l’empêchait de s’interposer entre les surfaces articulaires. Quand ils sont peu volumineux, ils ont ordinairement une forme arrondie ; les plus gros sont allongés , aplatis ; quelquefois leur surface présente des aspérités ou des facettes unies et polies; enfin, on en a trouvé qui ressemblaient tout-à-fait aux fragments d’un véritable cartilage.
La structure des corps étrangers offre aussi de notables ditférences, suivant les cas. Il en est qui sont constitués par une masse molle, d’un blanc jaunâtre , qui n’a pas été analysée, mais que son aspect a fait présumer devoir être de la fibrine. Beaucoup d’autres sont durs , blancs , lisses , semblables , tant en dehors qu’en dedans , à des fibro-cartilages ou à des cartilages, tels que ceux qui unissent les côtes au sternum. Suivant Boyer , on en trouve qui sont composés de lobes réunis par des espèces de ligaments. Il n’est pas très-rare de trouver leur centre et quelquefois même la totalité de leur masse envahie par l’ossificatie^. L’auteur d’un article de dictionnaire (1) en a examiné un qui paraissait formé extérieurement d’une couché blanchâtre peu épaisse; au-dessous d’elle se trouvaient plusieurs couches devenant de plus en plus noirâtres. Toute la
(I) Dict. des dict. de med. de Fabre.
partie centrale était* remplie par une pulpe noirâtre , pultérulente , analogue à du noir de fumée. Il est bon de remarquer qu’il ne ressort point des descriptions données par les auteurs , que ces corps étrangers soient composés de fibres régulièrement disposées, ou de couches concentriques. D’une part , on n’y a pas signalé, comme dans les cartilages d’incrustation, des fibres juxtaposées parallèlement les unes aux autres ; d’autre part , Schreger est peut-être le seul qui ait trouvé dans ces corps l’aspect d’une agrégation de couches concentriques. Je crois son observation très-contestable.
Siège. L’articulation dans laquelle on rencontre Je plus souvent des corps étrangers est celle du genou. Mais on en a trouvé également, et quelquefois en très-grand nombre, dans d’autres jointures , telles que celles de la mâchoire-, du coude , de l’épaule. Leur situation varie par rapport à la cqvife^rticulaire. Les uns sont libres dans l’intérieur .de cette cavité j les autres sont situés complètenaent en dehors de la membrane synoviale, dans le tissu cellulaire qui double sa face extérieure; d’auires enfin, primitivement logés comme ceux-ci à l’extérieur de la synoviale, ayant refoulé cette membrane, font saillie dans la cavité articulaire , retenus par un prolongement ^ou pédicule plus ou moins solide.
Dans un cas , j’ai trouvé ces trois dispositions réunies dans l’articulation de l’épaule. Celle-ci contenait uii grand nombre de corps étrangers , dont plusieurs avaient le volume d’une noisette. La plupart étaient placés entre la synoviale et la çapsule fibreuse , et soulevaient médiocrement cette membrane synoviale ; les autres la soulevaient assez pour faire saillie du côté de l’articulation, et ne tenir à la membrane que par un léger pédicule. Quelques-uns enfin étaient flottants dans l’articulation. Je reconnus que le siège primitif de ces porps étrangers était dans le tissu cellulaire spus-synovial , et qu’ils soulevaient peu^à peu la membrane, à la manière des polypes spus-muqüeux.
D!àùtres auteurs ont vu des cas semblables, et émis l’opinion que je viens d’énoncer. Yoici, en effet, ce que pensait Laenneç sur ce sujet: « Son opinion était que ces corps se
DES CORPS ÉTrÀ^^?V6E^ AÉÏICUL4TI0ÎÎS. 473 formaient à l’extérieur 4e l’articulation , qu’ensuite ils perforaient 4© dehors en dedans la capsule qui se fermait derrière eux , dès qu’ils avaient pénétré dans sa cavité. Bayle et lui , en se livrant à des recherches sur ce point d’anatomie pathologique , avaient rencontré de ces corps aux différentes phases de leur migration, et quelques-uns spécialement près de pénétrer dans l’intérieur de la synoviale (1). » Béclard,
Â. Cooper etM. A. Bérard (2) ont fait des observations qui confirment celles de Laennec.
Il n’est pas d’arthropathie chronique qui ne puisse coïncider avec l’existence des corps étrangers des articulations ; on en voit dans des synoviales affectées de dégénérescences fongueuses (3) ; mais la complication la plus ordinaire estl’hydarthrose avec un épaississement plus ou moins considérable de la capsule séro-fibreuse.
Formation des corps étrangers d^s articulations.
Il y a deux théories principales pour expliquer la formation des corps étrangers des articulations. Suivant les uns , ce sont des productions nouvelles ; suivant les autres , ce sont des cartilages d’incrustation séparés des os.
Cette dernière opinion est inadmissible ; et d’abord, elle ne peut s’appliquer ni aux corps étrangers que l’on a trouvés dans le tissu cellulaire sous-synovial , ni à ceux qui contiennent des productions osseuses à leur centre , car les cartilages d’incrustation ne s’ossifient pas ; ni à ceux , en très-grand nombre , qui ■ ont plus de deux ou trois millimètres d’épaisseur. Il pourrait se faire, il est vrai, que sans produire tous les corps étrangers des articulations, la séparation des cartilages donnât naissance à quelques-uns d’entre eux. Mais, s’il én était ainsi, oh aurait dû trouver quelquefois des corps étrangers formés de fibres blanchâtres, juxtaposées les unes aux autres, et jamais l’on n’a rien trouvé de semblable ; loin de là, dans le cas cité par Monro , et
(1) Lisfranc, Gaz. deshôpit., 31 août 1839,.
(2) Revue méd., 1830, t. II, p. 405.
(3) Robert, Revue wed. de 1830..
dans lequel la coexistence d’un corps étranger du genou avec la disparition d’une partie des cartilages de cette jointure , fit penser que ce cartilage , en se séparant, avait produit le corps étranger , au lieu de trouver dans celui-ci la structure des cartilages , on ne trouva qu’une masse au centre de laquelle existait, dit l’auteur, une matière graisseuse.
Qu’on le remarque , du reste , dans les Cas où les cartilages se séparent des os, ils se détachent sous forme de lames plus ou moins étendues, jamais sous forme de masses arrondies, comme les corps étrangers. L’idée qui attribue la formation de ces derniers à la séparation des cartilages n’est donc admissible dans aucun cas , ni. comme règle , ni comme exception.
Ceux qui regardent les corps étrangers des articulations comme des productions nouvelles , diffèrent singulièrement dans leurs interprétations ; suivant les uns , le corps étranger est formé par une concrétion du liquide synovial; suivant les autres, c’est du sang épanché dans l’articulation qui s’est coagulé et s’est organisé ; enfin, quelques-uns pensent que les corps étrangers sont des productions nouvelles qui résultent de la sécrétion et de l’organisation de la lymphe plastique, et que, formés au-dessous de la membrane muqueuse, ils offrent toutes les variétés que présentent les polypes au-dessous des muqueuses, les loupes au-dessous de la peau.
Supposer que les corps étrangers des articulations soient le résultat de substances tenues en dissolution dans la sérosité , c’est assimiler leur formation à celles des calculs biliaires et dés calculs urinaires ; or, ces calculs sont formés de couches concentriques , et les corps étrangers des articulations n’ont pas cette structure. Les calculs urinaires et biliaires ne sont pas vivants ; les calculs articulaires jouissent de la vie, puisqu’on y trouve des vaisseaux, puisqu’ils peuvent passer de l’état cartilagineux à l’état : osseux. L’opinion qui attribue la formation des corps étrangers à la concrétion du liquide synovial, n’est donc admissible dans aucun cas.
John Hunter , à qui l’on doit de si remarquables travaux sur le sang , et dont les écrits féconds ont fourni tant d’inventions aux auteurs modernes , a pensé que les corps étrangers des
DES COBPS ÉTRAKGERS DES ARTICULATIONS. 475 articulations dépendaient de la coagulation du sang. Yoici comment Everard Home rend compte des opinions de John Hunter (1) ;
« Dans le cours de ses expériences et de ses observations , qui avaient pour but d’établir la présence du principe vital dans le sang, Hunter fut naturellement conduit à étudier les phénomènes qui se produisent quand ce liquide est extravasé], soit par suite d’une violence extérieure accidentelle , soit sous l’influence de toute autre circonstance. Il remarqua que le premier changement qui s’opère dans le sang, c’est sa coagulation ; que le coagulum ainsi formé , lorsqu’il est en contact avec des tissus vivants , ne produit point d’irritation comme font les corps étrangers,, et n’est point non plus absorbé et reporté dans la constitution ; mais que dans beaucoup de cas , il conserve son principe vital, et devient vasculaire , rejl^t pour sa nutrition des branches qui lui viennent des vaisl|^H||anguins du voisinage , et qu’ ensuite il subit des cbang^^sèpar suite desquels il devient semblable aux parties auxquelles il est attaché, et ' qui lui transmettent les matériaux de sa nutrition.
« En étudiant les cas de cette espèce , il observa que lorsqu’un coagulum sanguin adhère à une surface qui change de position pour s’adapter aux mouvements de quelque autre partie, les adhérences diminuent nécessairement par le frottement , de sorte que , dans quelques cas , le coagulum était suspendu par un pédicule, et que dans d’autres il était entièrement séparé. Pour expliquer ces faits par un exemple , je citerai un cas qui s’est présenté à l’examen d’un cadavre. On ouvrit la cavité de l’abdomen pour examiner l’état des viscères , et l’on trouva à la surface du péritoine une quantité peu considérable de sangrouge récemment coagulé. Ge coagulum adhérait à la surface sur laquelle il avait été déposé, par un pédicule long d’un demipouce, qui s’était formé avant que le coagulum eût perdu sa couleur rouge. Ce coagulum fut plongé dans l’eau et devint complètement blanc ; il ressemblait alors à une tumeur pédiculée.
(1) OEuwes compl. de J. Hunter, édit, de M. Richelot, t. 5, p. 689.
MàLADIES DES ARTICULATIONS.
« D’après ce cas, il devenait facile d’expliquer le mécanisme de la formation des corps pédiculés que l’on rencontre quelquefois attachés à la surface interne des cavités circonscrites ; et , le principe une fois établi , il était également aisé pour Hunter d’en faire l’application à diverses espèces de faits. En effet , d’après une loi connue de l’économie animale , lorsque le sang extravasé s’organise , il peut revêtir la nature des parties dans lesquelles il est extravasé ; ainsi, le même coagulum, qui dans l’abdomen eût formé une tumeur molle, constitue plus ordinairement une tumeur dure , quand il est situé sur un os ou dans le voisinage d’un os. Hunter considéra donc les cartilages que l’on trouve dans l’articulation du genou comme ayant leur origine dans l’extravasation d’une certaine quantité de sang qui se dépose sur l’extrémité d’un des os de cette articulation, s’y revêt la nature du cartilage, et est*
ensuite séparé.
M. Velpeau alBI^Popinion de Hunter sur la production des corps étrangers des articulations.
Je n’oserais assurer que dans quelques cas, l’organisation du sang ne puisse être le point de départ de ces corps étrangers ; mais d’abord je n’bésite pas à dire qu’il est impossible de démontrer cette opinion, car on ne peut distinguer les produits de l’organisation du sang , laquelle en principe est problématique, de ceux qui peuvent dépendre de l’organisation de la lymphe plastique, qui est toujours sécrétée là où se fait un épanchement de sang.
Mais pût-on prouver que , dans quelques cas’, du sang, en s’organisant, forme des corps étrangers , ce mode d’origine ne se retrouverait que dans les cas où des contusions, des entorses, en un mot , des causes propres à produire des épanchements sanguins auraient agi à une époque antérieure de la maladie. Or, cette circonstance n’existe pas ou du moins n’est pas signalée dans la plupart des observations de corps étrangers ; il leur manque donc la circonstance commémorative la plus propre à fortifier l’opinion de Hunter. Pourquoi, du reste, supposer aux corps étrangers des articulations, c’est-à-dire à des productions nouvelles de tissus fibro-cartilagineux ou osseux, une origine
DES CORPS ÉTRANGERS DES ARTICULATIONS. 477 différènte de celle que l’on reconnaît à ces produits dans toutes les autres parties du corps ?
Si les corps étrangers des articulations ne sont formés ni par les débris des cartilages ^ 4i par des concrétions de la synorie , ni par du sang épanc^^ans les articulations et organise , quelle peut en être l’origine?
Elle est , sans aucün doute , la même que celle de toutes les tumeurs accidentelles et organisées ; ils sont formés par la lymphe plastique qui, sécrétée, soit sur la face libre, soit plutôt sur la face adhérente des synoviales , s’organise et , suivant des phases régulières , devient fibreuse, cartilagineuse ou même osseuse.
Cette opinion est fondée d’abord sur la nécessité d’interpréter la formation des corps étrangers , comme hpn interprète celle des productions nouvelles qui se forment d^^^mte autre partie du corps. Or , si l’on admet, comme qu’on doit le
faire , que c’est la sécrétion de lymph^WÇHmle qui est le point de départ de ces dernières , il faut aussi l’admettre pour les premiers.
Mais avant d’apporter les preuves de faits à l’appui de ces idées, je ferai remarquer que la considération du siège primitif des corps étrangers n’est point à négliger pour la solution du problème^
Avec A. Gooper, Laénnec, Béclard, M. Robert, je pense que les corps étrangers siègent primitivement en dehors de la membrane synoviale , dans le tissu cellulaire sous-muqueux ; puisque les autopsies faites par ces auteurs, et celles que j’ai faites moi-même, ont montré un grand nombre de ces productions véritablement placées dans le tissu cellulaire soussynovial, et soulevant peu à peu la membrane synoviale pour s’avancer jusque dans l’articulation.
Si ces corps étaient le résultat de l’organisation des fausses membranes, sécrétées à la surface interne des synoviales, ils auraient une disposition membraniforme ; du reste , les fausses membranes qui s’organisent en tissus fibreux à la surface interne des séreuses adhèrent trop intimement à celles-ci pour se détacher jamais. '
En admettant , comme nous le faisons , que les corps étrangers prennent naissance dans le tissu|cellulaire sous-synovial , et qu’ils soulèvent graduellement la membrane articulaire pour devenir pédicules , on voit qu’ils offrent les plus grandes analogies , sous le rapport du siège , avec les loupes sous-cutanées et les polypes soüs-muqueus. Si plus souvent ils sont pédiculés et se détachent de leurs adhérences , il faut l’attribuer sans doute à la ténuité de la membrane synoviale et à la facilité avec laquelle cette membrane peut se rompre. Du reste , dans les mouvements qu’exécutent les os, de véritables tractions peuvent être excisées sur le corps étranger et arracher leur pédicule.
Dans l’opinion qui assimile la production des corps étrangers des articulations^yBelles des polypes sous-muqueux, il n’est aucun ordre d^^^Bnt cette théorie ne tienne compte.
Elle expliqx]B|B^Les variétés de structure des corps étrangers , dans lesquels otï trouve tous les degrés de l’organisation de la lymphe plastique , depuis l’état où la lymphe est sans vaisseaux, jusqu’à celui où^ par des transformations successives, elle se convertit en os. 2° Les diverses variétés de siège des corps étrangers , lesquels sont tantôt placés au-dessous de la synoviale, tantôt pédiculés et flottant dans l’articulation, tantôt complètement bbres dans la cavité de celle-ci. 3^* Elle fait rentrer dans une analogie lumineuse la formation des corps étrangers , auxquels on trouve ainsi tous les caractères des tumeurs fibreuses sous-péritonéales de la matrice.
Comme souvent les corps étrangers des articulations coexistent avec des hydarthroses ou avec des épaississements des membranes articulaires^ on peut les considérer comme produisant ces diverses lésions ; mais pour que cette opinion fût admissible, il faudrait que les corps étrangers eussent précédé le développement des hydarthroses et des indurations, et que la cause qui les produit ne pût pas avoir simultanément déterminé ces dernières lésions. Or, il n’en est point ainsi; le plus souvent lorsqu’on reconnaît les corps étrangers, le genou était depuis longtemps le siège d’une inflammation chronique. Ici, comme je crois l’avoir prouvé, ces corps étrangers ne sont qu’une des
DES CORPS ÉTRANGERS DES ARTICULATIONS. 479 formes de l’organisation de la lymphe plastique ; les causes qui produisent l’épanchement de cette dernière peuvent donc aussi les produire. Je ne doute pas que les corps étrangers puissent provoquer par leur présence des sécrétions de sérosité ou de lymphe plastique, mais, sans doute, il y a souvent entre leur présence et la production de ces produits morbides d’autres rapports que ceux d’une coïncidence.
Symptômes.
De tous les effets des corps étrangers dans les articulations, celui qui a le plus frappé les observateurs, est la douleur brusque, instantanée, accompagnée de l’impossibilité de continuer les mouvements qu’éprouvent de temps à autre les malades qui en sont affectés. J’ignore si ce phénomène a été observé au membre supérieur, mais il est certain qu’il se remarque presque constamment au genou ; on l’attribue à ce que le corps étranger se place de temps à autre entre les os, et à ce que la compression qu’il exerce produit une douleur-, qui ne cesse que lorsqu’il s’est dégagé d’entre les surfaces articulaires j et qu’il s’est porté dans la portion de la cavité synoviale située en dehors des os. Cette explication est très-admissible, et tous ceux qui se rappellent les recherches de M. Guérin et les nôtres sur l’agrandissement des cavités articulaires dans certaines positions, comprendront sans peine que dans certains mouvements les corps étrangers puissent trouver une place entre des os, qui dans d’autres mouvements sont trop serrés pour que ces corps étrangers puissent s’introduire entre eux.
La douleur produite par les corps étrangers est quelquefois si violente, et elle se déclaré en général d’une manière si inopinée, qu’elle force les malades de suspendre immédiatement leur marche, et provoque même parfois la syncope. Les simples mouvements, même pendant le décubitus au' lit, peuvent produire les mêmes résultats. Ainsi B. Bell a vu des cas dans lesquels la douleur éprouvée par les malades était si grande, lorsqu’ils plaçaient leurs jambes dans certaines positions, qu’ils perdaient connaissance, et üs redoutaient tellement le retour de
cette souffrance qu’ils préféraient rester dans un repos parfait que de se livrer à des mouvements qui pouvaient la reproduire. Il a même connu des personnes chez lesquelles le moindre mouvement du membre occasionnait une douleur assez forte pour les éveiller au milieu du plus profond sommeil ; toutefois, chez la plupart des malades, la récidive n’est point aussi facile, et le plus souvent la douleur ne se reproduit qu’à l’occasion d’un mouvement brusque ou d’un faux pas ; les mouvements de la jointure ne sont arrêtés que momentanément et peuvent bientôt être exécutés ; plus tard, par des circonstances semblables ^ les mêmes accidents se reproduisent plus ou moins souvent.
Les symptômes que nous venons d’indiquer peuvent faire soupçonner la présence des corps étrangers ; mais ils ne suffisent point pour en donner une certitude que le toucher seul peut faire acquérir. En explorant l’articulation et en promenant les doigts avec attention sur les points où la capsule offre le plus de laxité^ on arrive le plus ordinairement à sentir un corps dur, proéminent, qui gbsse et fuit sous le doigt et se cache sous la rotule, derrière le ligament qui s’attache à cet os-, ou bien derrière le tendon des extenseurs de la jambe. Quelquefois, les ligaments sont assez lâches, ou bien la cavité articulaire est assez agrandie par un épanchement, pour qu’il soit facile de faire voyager le corps étranger d’un côté à l’autre de la jointure. Desault a vu un cas de ce genre. La production morbide se présente tantôt au côté interne, tantôt au côté externe du genou; et le plus souvent c’est dans le premier sens qu’elle se porte, soit parce que ce côté est le plus étendu et le plus incliné, soit parce que le ligament capsulaire y est plus lâche. Chez quelques malades elle est tellement mobile qu’on peut la déplacer dans tous les sens, et la retourner dans ces déplacements alternatifs, de manière à ce que sa face antérieure devienne postérieure, et lui rendre ensuite sa situation primitive. Desault a rencontré un exemple où le malade lui-même pratiquait facilement cette manœuvre.
Dans un cas dont Fhistoire sera rapportée plus loin, j’ai vu un corps étranger du genou dont on pouvait à peine reconnat-
DES CORPS ÉTRANGERS DES ARTICULATIONS, tre la présence, lorsque la jambe était médiocrement fléchie sur la cuisse ; le calcul était alors placé entre les os. On le percevait, au contraire, très-distinctement lorsque la jambe était fortement pliée ou fortement étendue. Dans le premier cas, le corps étranger venait faire saillie sur les côtés du ligament rOtuîien. Dansle second, on le sentait derrière Farticulation en dedans du biceps. Il se déplaçait donc de manière à passer alternativement de, la partie antérieure à la partie postérieure de l’articulation eï î;îce versa. On pouvait aisément le suivre dans ses migrations d’un lieu à un autre.
Tandis que chez certains malades les accidents produits par les corps étrangers se renouvellent à peu de jours d’intervalle, ou même plusieurs fois par jour, il en est d’autres qui restent plusieurs semaines, plusieurs mois sans s’en apercevoir. Desault a fait cette observation chez un capitaine de dragons qui pendant six mois jouit de l’entière liberté de ses mouvements; il ne souffrait plus, se croyait absolument guéri, lorsque , le corps reparut tout-à-coüp par une extension brusque de la jambe. Lorsque les douleurs sont fréquentes et que le malade est néanmoins obligé par sa profession de se livrer à l’exercice de ses membres, la maladie\e&te rarement à l’état de simplicité, et c’est alors que surviennent des symptômes d’arthrite chronique^ d’hydarthrose ou même d’une affection articulaire plus grave. L’existence de ces complications ou leur absence est un des points les plus importants que doit embrasser le diagnostic ; car c’est souvent de là que peut dépendre le plus ou moins de gravité des opérations que la maladie réclame, et c’est ce qui peut rendre nécessaire l’emploi de certains moyens autres que l'extraction.
D’après toutes les différences que nous, avons indiquées, on comprend que le pronostic de cette maladie est aussi très-variable. On ne doit point compter sur la disparition des corps étrangers ni d’une manière spontanée, ni par l’emploi de simples résolutifs. Mais il faut savoir que quelques malades les ont gardés toute leur vie sans beaucoup d’inconvénients, afin de ne pas recourir sans nécessité à des operations dangereuses.