CHAPITRE X
DE LA GOUTTE
L’histoire de la goutte doit trouver sa place à côté de celle du rhumatisme chronique. Dans cette dernière maladie, on peut observer , comme dans la goutte , des gonflements et des déformations des jointures ; comme dans la goutte , il peut y avoir des altérations chroniques qui se prolongent indéfiniment, et auxquelles , à des intervalles plus ou moins éloignés, viennent s’ajouter tous les symptômes, de l’inflammation aiguë : ces ressemblances sont telles , que plusieurs auteurs ont donné à ce genre de rhumatisme le nom de rhumatisme goutteux ; et que d’autres auteurs , tels que MM. Bouillaud et Chomel , ont prétendu qu’il ne devait pas être distingué de la goutte.
o4{{ ' MALADIES DES ARTÎCULATIOKS.
Cette confusion ne saurait être maintenue. Dans le rhumatisme chronique , les lésions anatomiques se bornent constamment à des injections vasculaires, à des ulcérations de cartilages, des sécrétions de sérosité et de lymphe plastique, et aux produits vivants qui résultent de l’organisation de cette lymphe. En un mot , l’on n’y trouve que des altérations qui peuvent se former dans quelques parties du corps que ce soit, et chez les individus de tous les âges et de toutes les constitutions.
Dans la goutte , l’on peut bien retrouver les mêmes lésions , mais il y a de plus sécrétion d’une matière inorganique^ formée principalement d’urate de soude et de chaux, et qui appartient spécialement à la goutte. Cette sécrétion est loin d’être le seul caractère qui permette de^istinguer la goutte du rhumatisme ; sous le rapport des causes, du’ siège et des symptômes , ces deux maladies présentent entre elles les plus grandes différences; mais j’insiste surtout ici sur la différence anatomique, car elle est incontestable, évidente , et qu’elle résume en quelque sorte toutes les autres. Quand on réfléchit aux conséquences qui en découlent, il semble aussi étrange de confondre la goutte avec le rhumatisme, que de considérer comme identiques l’inflammation chronique des reins et la gravelle d’acide urique.
Poursuivant l’idée qui nous a servi de guide dans toutes les parties de cet ouvrage consacrées aux questions obscures sur lesquelles tant d’opinions divergentes existent dans la science , nous chercherons à spécifier nettement , à circonscrire autant que possible les sujets qui nous occupent ; dans cette pensée , réservant le nom de goutte à cette maladie des articulations , dans laquelle il y a sécrétion d’urate de soude dans les jointures ou tendance à cette sécrétion , nous éliminons par avance un grand nombre d’états morbides que l’on a confondus avec la goutte, tel est celui où il y a un épanchement de sang liquide dans les jointures , et qui , d’origine scorbutique , n’a de commun avec la goutte véritable que le siège ; telles sont les productions accidentelles de tumeurs cartilagineuses ou osseuses qui diffèrent si profondément des concrétions dont la base est l’urate de soude et de chaux.
Notre sujet ainsi circonscrit , nous pouvons aborder l’hiS'
DE LA GOUTTE
toire spéciale de la .goutte. Nous en ferons d’abord connaître l’anatomie patbologiq^ue ; cette partie de son histoire , remarquablement avancée , en fera mieux que toute autre apprécier le caractère spécial.
Anatomie pathologique.
L’anatomie pathologique de la goutte doit être étudiée :
1“ Dans les articulations qui sont le siège d’accès de goutte aiguë ;
2® Dans les articulations qui sont le siège de goutte cbronique ;
3“ Dans les organes internes.
Je ne peux citer aucune autopsie de malades morts pendant le cours d’un accès de goutte aiguë , et dès-lors je ne peux dire , d’après l’observation , quelles sont les lésions articulaires qui appartiennent à cet état morbide. Cependant , comme les symptômes que présentent les articulations pendant son cours offrent les mêmes caractères que ceux qu’on observe dans les arthrites aiguës , je crois pouvoir renvoyer à ce que j’ai dit sur l’anatomie pathologique de ces arthrites. Les observations que nous avons fait connaître sur les injections des membranes synoviales, les sécrétions de sérosité et de fausses membranes, les ramollissements des cartilages me paraissent applicables à la goutte aiguë.
La partie la mieux connue de l’histoire des altérations qui se forment dans le cours de la goutte chronique est celle qui, est relative aux concrétions tophacées. Ces concrétions sont constituées par une matière blanche , friable, dont l’aspect physique rappelle tellement celui du plâtre et de la chaux , qu’on la trouve désignée sous le nom de matière plâtreuse ou calcaire dans les auteurs qui l’ont décrite avant l’époque où l’analyse chimique en fit connaître la véritable composition ; tennant ,, le premier , découvrit qu’elle est essentiellement composée d’acide urique et de soude ; cette découverte, qui a jeté le plus grand jour sur la nature de la goutte , a été confirmée par «les analyses de Fourcroy , de Pearson, de Wollaæton , de Yauque-
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lin , Laugier, etc. Cependant, ces auteurs ne se sont pas bornés à confirmer la découverte de Tennant , ils ont signalé diverses substances combinées à l’urate de soude dans les concrétions goutteuses. Ainsi, Vauquelin, et après lui, Laugier et Wurtzer y ont trouvé de l’urate de chaux dont la proportion est moins considérable que celle de l’urate de soude, mais dont l’existence est presque aussi constante. John Wollastpn en a rencontré qui étaient formées en grande partie d’urate d’ammoniaque ; suivant Fourcroy , une matière animale mélangée â l’urate de soudé, peut constituer la moitié des calculs ; enfin, Laugier y a découvert des chlorures de sodium et de potassium.
Ces diverses analyses, tout en démontrant que la combinaison de l’acide urique avec la soude et la chaux forment la base des concrétions goutteuses, conduisent à penser, avec Berzélius, que la composition des calculs de goutte est variable. Il serait à désirer qu’un chimiste, employant toujours dans ses recherches les mêmes procédés d’analyse , examinât un grand nombre de concrétions goutteuses ; s’il trouvait , comme il est probable , des difierences essentielles dans leur composition , on serait ainsi conduit â admettre l’existence de diverses espèces de goutte et à déterminer les caractères de chacune d’elles. Jusqu’à ce qu’un semblable travail soit fait, on restera dans l’incertitude sur la question de savoir si les résultats différents obtenus par les analyses de Tennant , de Fourcroy, de Vauquelin, de Laugier, de Wollaston, etc. , tiennent aux méthodes diverses d’analyse qu’ils ont employées ou à des différences réelles dans la composition chimique des substances analysées»
Les infiltrations ou les agglomérations de matières goutteuses s’observent ordinairement dans l’épaisseur des ligaments et du tissu cellulaire extérieur aux jointures. Il résulte, toutefois, de l’ensemble des observations recueillies par Bonnet, Morgagni, Scudamore, Guilbert et Gruveilhier, que les concrétions tophacées peuvent se former à la surface et dans l’épaisseur des cartilages , sur les membranes et les franges synoviales , dans l’épaisseur même des os et du périoste , enfin dans les muscles voisins des articulations.
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Cependant , lorsque 'des articulations sont infiltrées d’urale de soude et de cliaux , les surfaces articulaires sont ordinairement privées de leurs cartilages , déformées ou rugueuses , souvent la superficie des os est détruite par une ulcération , les membranes synoviales sont rouges et recouvertes de végétations parcourues par un grand nombre de petits vaisseaux ; les ligaments et- le tissu cellulaire extérieur sont épaissis et convertis en tissu lardacé. De l’existence de ces lésions , il me semble résulter que les traces de l’inflammation chronique avec ulcération et sécrétion de fausses membranes peuvent coexister avec la production des urates de soude et de chaux.
Quoique les épancbements de ces urates autour ^des jointures forment le caractère distinctif de la goutte , on ne les observe point dans tous les cas. Sur 110 malades affectés de goutte , Scudamore n’a trouvé des concrétions que vingt-une fois. Ce résultat peut tenir ^ en supposant qu’aucune erreur de diagnostic n’ait été commise , à ce que la plupart des malades observés par Scudamore ont été examinés à l’époque où il n’y avait encore que prédisposition à la sécrétion d’urate de soude, l’affection générale ne S’étant point encore manifestée par les effets qui lui sont propres. Dans cette condition, qui est celle qu’on observe le plus souvent , le diagnostic offre de grandes difficultés.
Bien que la plupart des auteurs qui ont écrit sur la goutte aient considéré le principe de cette maladie comme susceptible de se transporter sur les organes intérieurs , il en est bien peu qui aient songé à constater anatomiquement les lésions matérielles qu’il peut y déterminer.
Musgrave (1) a bien donné quelques indications sur ce sujet, mais la forme dogmatique sous laquelle il les a présentées ne permet pas d’y ajouter une grande confiance. On ne peut décider, après l’avoir lu^ si ses opinions affirmatives lui ont été suggérées par l’observation cadavérique ou par la théorie. Quoi qu’il en soit , il affirme (p. 13) que le principe goutteux s’étant porté sur l’estomac , une masse impure et étrangère est
(l) De arlhrhide anormali sive interna.
MALADIES DES AETICÜL ATIOIf S .
contenne entre les tuniques de cet organe. D’après lui , dans la dyssenterie arthritique, les intestins sont ramollis, perforés, ulcérés, quelquefois les os sont cariés , les intestins oblitérés; enfin, on a vu, à la suite de cette affection^ s’étabKr des fistules stercorales (p. Ô4).
Ce livre, dans lequel chacune des affections internes produitès par la goutte est très-bien décrite au point de vue symptomatique, renferme un grand nombre d’observations, parmi lesquelles on compte plusieurs cas terminés par là mort. Dans aucun de ces cas^ les lésions anatomiques n’ont été constatées par l’autopsie.
Morgagni rapporte l’histoire de quelques goutteux dont il étudia après la mort les organes internes. Voici l’analyse de ces observations : ,
Un cardinal (1), sujet depuis longtemps à des douleurs arthritiques et à la gravelle, fut délivré subitement de cette dernière affection pendant plusieurs années, en même temps que les douleurs articulaires et les paroxismes goutteux persistèrent.
Vers sa 64® année, une attaque de goutte, fixée sur la main et sur le •genou, fut subitement interrompue par l’impression que fit sur lui une fâcheuse nouvelle. Aussitôt il éprouva de l’anxiété à la région précordiale, de la gêne dans la respiration; bientôt survint une véritable attaque qui fut promptement suivie de la mort.
À l’autopsie, on trouva l’estomac ample et aminci, le foie sain, la vésicule biliaire très-petite et entièrement remplie par un calcul arrondi et assez gros. Les reins étaient plus volumineux que dans l’état naturel, celui du côté droit était extrêmement hypertrophié et égalait presque le volume de la tête ; il renfermait jusqu’à onze pierres grosses, pour la plupart, et rameuses. Ces calculs ressemblaient à du corail noir, par leur couleur et par leurs veines. La substance des reins était dure et calleuse. On ne trouva rien d’anormal dans les poumons; le tronc de la trachée artère avait des cartilages très-durs, l’aorte et les artères iliaques présentaient de nombreux points d’ossification. Le cœur, à peu près vide dé sang, ne contenait aucune concrétion polypeuse. Le crâne contenait de la sérosité, la substance cérébrale était très-molle. Les articulations ne furent pas ouvertes.
La lettre 40 renferme, l’observation d’un abbé, sujet depuis longues années à la goutte, gui succomba rapidement à des douleurs néphrétiques suivies d’accidents cérébraux.
(1) Morgagni, lettre 57.
λB Lâ. GOUTTE.
À. l’autopsie, on trouva les intestins livides, l’estomac sain ; les reins renfermaient beaucoup de petits calculs, le cerveau contenait dans scs ventricules une grande quantité de sérosité. Les articulations des mains présentaient des concrétions tophacées.
Morgagni mentionne, à ce propos, la concomitance fréquente dans la goutte des affections des reins, des articulations et du cerveau.
Le même auteur {lettre 25) rapporte l’histoire d’un grand personnage, né de parents goutteux, et ayant eu de nombreuses affections vénériennes, qui, à la suite de la suppression de ses douleurs articulaires, fut affecté de congestions habituelles vers la tête, d’ophthalmie, d’épistaxis fréquents et alarmants. Cet état amena un affaiblissement considérable et une telle disposition aux défaillances que le moindre mouvement les provoquait. 11 y avait, en outre, des douleurs de tête intenses et opiniâtres.
A l’autopsie, on trouva dans le prolongement falciforme de la duremère cinq os de forme et de grandeur différentes, mais presque tous hérissés d’épines pointues ; le plus grand avait 5 lignes de long, 7 de large et 1 1/2 d’épaisseur; les autres plus petits et quelques-uns plus épais. Ils occupaient la presque totalité de la grande faulx du cerveau ; le cerveau était sain, ainsi que les organes de la poitrine et de l’abdomen, Morgagni attribue quelques-uns des symptômes observés pendant la vie à l’irritation produite sur les méninges par l’action des irrégularités que présentaient les concrétions osseuses^
La quatrième livraison da Traité d'ànàtomie pathologiqm de M. Cruveilhier contient l’observation d’un homme dans les articulations duquel toutes les altérations produites par la goutte existaient au plus haut degré, et dont tous les organes intérieurs, à l’exception du gros intestin, ne présentaient aucune lésion ; des ulcérations multipliées existaient dans le colon descendant, et surtout dans le rectum.
Cet homme était sujet, depuis dix ans, à des attaques de goutte régulières. La dernière avait amené la mort au bout de 45 jours, et avait été accompagnée de vomissements et de diarrhée.
Symptômes et marche des accès de goutte aiguë.
Lorsqu’un accès de goutte aiguë doit avoir lieu , il se manifeste certains synaptômes précurseurs qui en annoncent l’invasion prochaine. Le malade est irritable , impatient; il a des crampes , ses digestions sont troublées , son appétit diminué ;