CHAPITRE Y
Des maladies qui affectent le tissu cellulaire des nouveau-nés.
Le tissu cellulaire prédomine chez les enfans qui viennent de naître, et leur donne une apparence de Bouffissure et d’embonpoint. Il forme à la surface de leur corps une couche flexible, élastique , et plus ou moins épaisse , qui le garantit des impressions extérieures. C’est dans ses aréoles ou cellules que se dépose la graisse qui entretient la souplesse de tous les organes , et surtout celle des muscles , des membranes, des vaisseaux , et des nerfs. Ce tissu présente plusieurs affections remarquables chez les nouveau-nés. Quelquefois il s’engorge et se durcit en se refroidissant ; presque toujours il s’affaise peu de temps après la naissance, comme dans l’état de maigreur. A’estce pas aussi à la distension du tissu cellulaire qu’on doit attribuer le boursouflement des mamelles ?
ARTICLE PREMIER
De V endurcissement du tissu cellulaire.
Cette maladie des nouveau-nés pai’aît avoir été méconnue des anciens ; il faut arriver au commencement du dix-huitième siècle , pour en trouver quelque trace dans les auteurs. Ce n’est
qu’en 1718 qu’un médecin d’Ulm , Jean André Uzembezius, 1 observa pour la première fois. Elle fixa ensuite l’attention d’Underwood à Londres , et de Doublet a Paris ; mais ils la prirent pour un symptôme de la syphilis , de l’érysipèle , ou d autres maladies avec lesquelles elle se compliquait dans les hospices des enfans trouvés. C’est donc au docteur Andry qu’est due la gloire de l’avoir décrite le premier avec exactitude, dans son état de simplicité. Ses recherches ont même servi de base aux deux mémoires couronnés par par la Société royale de Médecine, l’un du docteur Auvity , et l’autre de Hulme.
En consultant les ditférens auteurs qui ont traité de l’endurcissement du tissu cellulaire, on trouve qu’ils sont peu d’accord sur les causes qui le produisent. Ainsi Doublet dit avoir observé que les enfans y étaient disposés , quand ils naissaient avant le terme de la viabilité , quand ils avaient des mères infirmes ou cacochymes , quand ils étaient faibles et misérables , quand les organes qui servent à la succion , à la digestion, et à la nutrition , n’étaient pas dans leur état d’intégrité. D autres mettent encore au nombre des causes prédisposantes , l’allaitement soit artificiel , soit mercenaire , ainsi que le dérèglement des mères.
Hulme , Underwood , Auvity , et Chambon, assurent, au contraire, que cette maladie attaque l’enfant robuste comme le faible , celui que
DES MALADIES DES ENFANS. 565 sa mère nourrit comme celui qui est confie à une étrangère , celui qui prend le lait à la cuiller ou au biberon comme celui qui le suce à la mamelle ; enfin celui qui est né d’une femme jeune , forte , bien constituée , réglée dans son régime et dans ses mœurs , comme celui qui a été conçu et mis au jour par une mère âgée, délicate, cacochyme , déréglée ou livrée à des excès.
Cependant il s’en faut bien qu’il existe la même diversité d’opinions sur les causes qui déterminent ou occasionent l’endurcissement du tissu cellulaire; car Andry , Souville , Auvity , etc. , considérant que cette maladie régnait principalement dans l’hiver , et disparaissait au printemps ou à l’arrivée des premières chaleurs , l’ont attribuée à l'impression du froid sur l’enfant qui vient de naitre. Cette cause paraît surtout exercer sa plus grande influence dans les hôpitaux où l’on apporte les nouveau-nés à peine couverts de haillons, quelquefois même api’ès qu’ils ont été exposés la nuit dans les rues. N’est-ce pas aussi le froid qui rend l’endurcissement du tissu cellulaire si commun, et pour ainsi endémique, dans les maisons des pauvres, tandis qu’on l’observe à peine chez les riches, dont l’habitation est à l’abri de l’intempérie de l’air? C’est encore de cette manière qu’on peut expliquer pourquoi la même maladie affecte les enfans qu’on abandonne après leur naissance , sans songer à les garantir du froid
et de l’humidité , pendant qu’on s’empresse de
secourir les mères qui courent quelque danger.
L’impression du froid paraît donc être la seule ou principale cause qui détermine l’endurcissement du tissu cellulaire chez les enfans nouvellement nés. Il agit d’abord sur la peau , et supprime la transpiration insensible ; de là résulte l’engorgement des glandes sous-cutanées , des vaisseaux absorbans, et du tissu cellulaire ; enfin la concrétion ou endurcissement de la lymphe qui en abreuve les cellules.
Cette étiologie est sans contredit plus rationnelle , et cadre mieux avec les faits que l’opinion d’Underwood, qui regardait la maladie dont il est question comme contagieuse , et l’attribuait au méphitisme des hôpitaux. Suivant cette doctrine , il serait impossible d’expliquer l’endurcissement du tissu cellulaire dans les campagnes , où il règne fréquemment , comme Souville et plusieurs de ses confrères l’ont observé aux environs de Calais.
En général , l’époque où les enfans en sont affectés est assez variable. Quelques-uns 1 apportent, en venant au monde, sur tout le corps, ou aux pieds seulement ; il y en a chez qui il diffère de se déclarer pendant dix ou douze jours, et d’autres pendant tout le cours du premier mois, suivant Underwood. Cependant il arrive le plus communément quatre ou cinq jours au
plus tard après la naissance , selon le docteur Auvity. 11 attaque le vingtième des enfans trouves , mais à diflerens degrés. Il peut s’étendre sur presque toute la surface du corps , ou n’en occuper que certaines parties , comme les membres et le visage , ce qui est le plus ordinaire.
Au début l’enfant est agité, et pousse quelques cris plaintifs. Du reste , point de fièvre , ni de vomissemens précurseurs \ il y a quelquefois un peu de dévoiement.
Lorsqu'il n’y a que les membres qui sont affectés , ce qui suppose que la maladie est modérée , le tissu cellulaire s’y engorge et s’y durcit à un tel point, que les cuisses et les jambes en paraissent arquées. Lo docteur Naudeau a aussi observé qu’on soupçonnerait alors la fracture des membres, si on les agitait en divers sens, après avoir soulevé l’enfant sous les aisselles ; ce qui dépend du grand relâchement des muscles. Au reste, la jambe et l’avant-bras sont plus souvent engorgés que le reste des extrémités. La peau en devient d’abord rouge et purpurine, ensuite foncée, violette, et livide, comme ecchymosée en certains endroits , et semblable à celle des parties long-temps exposées à un froid violent. On remarque cette couleur jusque sous la plante des pieds, qui devient convexe. La tumeur des membres n’est point élevée en pointe , ni ronde ou circonscrite comme dans un phlegmon , mais unifor»
mément étendue, à peu près comme dans l’érysipèle. Elle ne s’enfonce point sous l’impression du doigt , mais on sent qu’elle tremblotte sous la main.
La maladie ne se borne point aux membres quand elle est violente , mais elle s’étend au visage , aux joues, au cou, à l’abdomen, au pubis, et aux aines; il n’y a que le thorax ou le tissu cellulaire qui n’ait point paru s’engorger.
Dans le cas où le visage est affecté , il offre un assez beau coloris , quoique les traits en soient retirés ou légèrement crispés ; mais on y sent une dureté qui n’est pas naturelle. Quelquefois la mâchoire inférieure se contracte avec tant de force , qu’elle est entièrement fermée ou seulement entrouverte ; l’enfant ne peut prendre le mamelon ; il avale avec difficulté ; sa voix se fait rarement entendre , mais elle a un son propre qui exprime un état de douleur et de souffrance ; elle est faible , plaintive , lamentable , sifflante.
Lorsque le tissu cellulaire s’endurcit à l’abdomen, on y observe une dureté et une rougeur qui se propagent jusqu’au scrotum. Toutes les parties engorgées sont froides ; et , quand on les approche du feu , elles acquièrent un léger degré de chaleur, qu’elles perdent aussitôt qu’on les en éloigne. On y a cependant trouvé dans quelques cas une chaleur à peu près naturelle.
D’après cette description, il est évident que
DES MALADIES DES ENFANS. 58; l’endurcissement du tissu cellulaire ne peut-être confondu avec l’œdème ou l’anasarque. L’un présente une tumeur dure et rougeâtre ou violette, l’autre un empâtement mollasse et blafard , qui conserve plus ou moins de temps l’impression du doigt.
Lorsque la maladie occupe le visage , elle à aussi quelque analogie avec le trismus ou tétanos de la mandibule, mais elle en diffère par le gonflement , la couleur , et le froid des parties qui en sont le siège.
L’issue de cette affection est d’autant plus dangereuse qu’elle est plus étendue , quelle attaque des enfans plus faibles , qu’elle se manifeste dans des saisons plus froides et plus humides. Elle guérit facilement quand elle n’affecte que les membres ; la dureté se ramollit alors , et disparaît insensiblement : la peau reprend sa couleur ordinaire ; comme dans une véritable résolution. Quelques faits attestent aussi que la tumeur peut se terminer par suppuration ; mais cette maladie est le plus souvent funeste quand elle gagne le visage , le cou et l’abdomen. L’enfant, qui refuse les boissons qu’on lui donne, meurt du troisième au quatrième jour, le plus tard le septième.
Après la mort , les parties conservent le même état de gonflement et de dureté ; et à l’ouverture des cadavres on trouve les vaisseaux lymphatiques et les glandes de la peau engorgés ; il en découle
une sérosité abondante , jaunâtre, foncée, concreseible dans l’eau bouillante ; le tissu cellulaire est compacte , grenu , semblable à la graisse des cochons ladres. D’après les recherches de Camper, si l’on fend les joues, quand elles sont endurcies , on y trouve de chaque côté deux espèces de tubercules de la grosseur d’une aveline , situés audessous des os de la pommette , durs , rénitens , et qui opposent une certaine résistance au tranchant du scalpel. Dans quelques cas le mésentère a paru aussi engorgé ; et Hulme dit avoir rencontré trois fois des traces d’inflammation dans les poumons ; d’autres ont observé le même phénomène dans le foie et le cerveau , qui étaient plus volumineux qu’à l’ordinaire , et gorgés d’un sang noir.
Dans le traitement de cette maladie on doit se proposer de ramollir et de résoudre l’endurcissement du tissu cellulaire ; ce qu’on obtient en baignant les parties affectées dans des liquides capables d’en augmenter la chaleur, et d’en ranimer la circulation. Ainsi, quand l’endurcissement est local , simple , superficiel et peu étendu , le docteur Andry conseille de baigner l’enfant, matin et soir, dans une décoction aromatique chaude , telle que celle de sauge, de lavande , de marjolaine; de lui donner quelquefois à l’intérieur du sirop de salsepareille, de recouvrir les parties avec des linges piqués , garnis de coton , et
d’étendre le malade sur un oreiller , près du feu , pour entretenir une chaleur convenable sur tout le corps.
Le docteur Auvity dit avoir constamment reconnu les avantages de cette méthode curative.
11 veut seulement qu’on commence par des fomentations émollientes et par des bains d'eau tiède , avant de recourir aux décoctions de plantes aromatiques ; il recommande même d’animer ces dernières avec de l’eau-de-vie , du sel ou du savon : ce qui est très-conforme à la pratique d’Underwood, qui avait substitué la décoction de quinquina , l’eau-de-vie camphrée , et autres lotions toniques h l’eau végétô-minérale , employée d’abord en fomentation ou dans des cataplasmes.
Ne pourrait-on pas aussi , à l’exemple de Galien et des Grecs, essayer les fumigations avec la dissolution de gomme ammoniaque dans le vinaigre , qu’on verserait sur une brique rougie au feu , et dont on dirigerait la vapeur sur la partie engorgée recouverte d’un drap de laine ? Ce fut avec ce médicament que Lassus vint à bout de résoudre en peu de temps une tumeur lymphatique ou albumineuse de la jambe.
Enfin l’expérience a prouvé qu’on pouvait tirer une grande utilité du vésicatoire appliqué sur les parties engorgées. Mais cette espèce d.’exutoire est surtout bien indiqué , lorsque l’induration du tissu
3go TRAITÉ
cellulaire est très-étendue , generale , profonde, et qu’il se manifeste des signes de congestion à la tête ou à la poitrine, telle que l’assoupissement ou la disposition au sommeil , la difficulté de respirer ; il ne suffirait pas alors de ramollir et de réchauffer les parties par les fomentations et les bains , que nous avons exposés ci-dessus ; il faudrait encore , comme l’observe Chambon , se hâter d’opérer une dérivation ou révulsion salutaire par l’application des vésicatoires à la nuque ou au bras ; par celle des sangsues derrière les oreilles.
Tant que l’enfant peut avaler , ou dès que la déglutition est rétablie , il faut lui faire sucer le lait d’une bonne nourrice , et le fortifier avec des cordiaux , tels que le jus de viande coupé avec le vin,
ARTICLE II
De V amaigrissement apparent des nouveau-nés .
C’est une observation constante , que les nouveau-nés perdent la bouffissure qu’ils apportent en venant au monde ; leur tissu cellulaire s’affaisse , et semble se dégorger ; ils tombent dans une sorte de maigreur apparente , qui inquiète quelquefois les parens , et qu’on attribue ordinaiment , mais sans raison , à la négligence de la nourrice. La véritable cause de ce phénomène
DES MALADIES DES ENFANS. 3gi dépend toujours des changemens que la nutrition, éprouve après la naissance ; car cette opération se fait alors au moyen du lait que le nouveau-né est obligé de sucer , d’avaler, et de digérer, tandis qu’elle consistait auparavant dans une simple assimilation de sucs ou de fluides préparés par la mère. Il n’y a donc point ici de maladie, ni de danger pour l’enfant. Son corps ne maigrit point; il ne fait que prendre le volume qui lui est naturel en quittant un embonpoint , qui n’était qu’apparent. Mais en peu de temps il rependra plus de fermeté dans les chairs, s’il est bien nourri et bien soigné.
ARTICLE III
Du marasme.
Le marasme ou extrême maigreur n’est point une maladie proprement dite, mais le résultat de plusieurs autres maladies qui dégénèrent et passent à l’état de phthisie ou de consomption. Chez les enfans , cet état de dépérissement peut tenir à une diathèse ou disposition dont le germe leur a été transmis par les parens ; tels sont les scrophules, la syphilis , les dartres, etc. Il peut dépendre aussi d’un défaut de nutrition , comme chez les enfans qui sucent un mauvais lait, qu’on gorge de bouillie ou d’autres alimens indigestes , qu’on sèvre de trop bonne heure. On l’a vu sur-
venir après le travail d’une dentition orageuse , à la suite d’une petite-ve'role ou d’une rougeole négligée ou mal guérie. L’insalubrité de l’air, le froid et 1 humidité , le défaut d’exercice , la malpropreté , les mauvais traitemens, les affections morales, peuvent encore conduire les enfans au > marasme. On en a vu succomber à la jalousie, parce qu’ils se voyaient délaissés ou traités avec plus d’indifférence que les autres.
Dès que la nutrition vient à languir ou ne se fait plus comme à l’ordinaire chez les enfans , ils ne profitent plus , mais dépérissent sensiblement. Leur visage pâlit et se ride ; leur peau devient âpre et terreuse ; tout leur corps se dessèche ; nul aliment n’excite leur appétit ; s’ils mangent quelquefois avec voracité, ils ne digèrent point, ils s’affaiblissent de plus en plus. Enfin ils gardent continuellement le lit ; la fièvre hectique les dévore ; ils s enflent et tombent dans l’hydropisie ; bientôt après, la sueur et la diarrhée colliquative terminent leur chétive existence.
Le traitement du marasme doit varier suivant les causes qui le produisent. Attaquer la maladie dont il est la suite , voilà l’indication principale. Tantôt ce sont les anti-vénériens , les anti-scrophulcux , les anti-psoriques, etc., qui conviennent; tantôt le changement d’air, de nourriture ou de régime , les soins de propreté , le goût et la récréation suffisent pour rétablir la nutrition
et arrêter le dépérissement. On devine bien ce qu’il faut taire pour prévenir ou faire cesser le marasme , qui dépend de la jalousie ou de quelque autre passion. Ce sont les parens ou les instituteurs qui doivent être ici les vrais médecins ; en prodiguant leurs soins et leurs caresses aux en fans, ils doivent toujours observer une certaine justice, et ne leur laisser apercevoir aucune marque de préférence ou de faveur.
Alphonse Leroi, pour traiter les enfans atfectés de marasme , leur mettait une sangsue derrière chaque oreille, lorsque la tête était chaude et brûlante. Il les plongeait ensuite dans un bain aromatique un peu chaud, et faisait de légères frictions sur le corps. Il les retirait huit ou dix minutes après, les enveloppait de linges chauds, et continuait les frictions sur toute la face postérieure du tronc. Il y répandait même une farine très-fine qui, ramassée en rouleaux, détergeait mieux la peau. Il frottait aussi toutes les articulations avec un liniment où entraient le camphre et l’éther. L’enfant était ensuite bien essuyé et mis dans son lit. On lui donnait une soupe succulente et on le laissait dormir. Ce traitement était coutinué, et on insistait principalement sur les fortifians, tels que les bouillons, le suc de viande rôtie, les gelées animales, le vin, etc. Mais on voit que ce traitement ne pouvait point convenir ni suffire dans tous les cas.
ARTICLE IV
Du boursouflement des mamelles chez les nauveau-nés.
11 y a des enfans dont les mamelles s’engorgent, se distendent et se durcissent après la naissance. Ces organes présentent alors des tumeurs plus ou moins volumineuses, ordinairement de la grosseur d’une aveline ; mais ils ne contiennent qu’une humeur séreuse et lymphatique qui suinte par le bout du mamelon dès que le relâchement survient.
Cette légère affection tient vraisemblablement à la première impression de l’air. Voilà pourquoi il convient alors de mettre les mamelles à l’abri du froid. Du reste point de topiques; si le boursouflement est trop considérable , on peut avoir recours à la succion , ou à une pression modérée,