‹ Traité des maladies des enfans, jusqu'à la pubertéChapitre 2 sur 19 · PRONONCÉ SUR LA TOMBE · texte numérisé non relu

PRONONCÉ SUR LA TOMBE

DE M. BAUDELOCQUE,

Le 3 mai 1810,

Par M. J. J. LEROUX ,

Professeur de Clinique interne.

Messieurs ,

La mort vient de frapper M. Jean Louis Baudelocque , âgé de soixante-trois ans et demi , né à Heilly , canton de Corbie, département de la Somme , membre des cidevant Collège et Académie de Chirurgie, professeur d’accouchemens à la Faculté de Médecine de Paris , professeur de l’hospice de la Maternité , et membre d’un grand nombre de Sociétés savantes , nationales et étrangères.

En vous entretenant de M. Baudelocque , je raconterai des faits , et son éloge sera tracé.

Levret étoit dans la tombe , on avoit perdu Smellie ; l’Europe entière étoit privée de ses deux plus célèbres accoucheurs. Solayrh paroît ; il étonne par sa manière d’enseigner les accouchemens , il brille par son génie ; mais , comme Bichat , il n’est que montré au monde

savant Consolons-nous de sa perte; Baudelocque ,

son élève et plus encore son ami , s’est pénétré de ses principes , a médité sa doctrine , a saisi le secret de sou Tome I. a

art. Baudelocque étoit dès lors l’intime ami de Desault ; il étudioit avec lui: ils ouvroient ensemble, avec u# succès prodigieux , cette carrière où Desault s’est tant illustré.

Baudelocque eût pu briller dans l’enseignement de l’anatomie, il eût pu prétendre à une grande réputation dans la pratique de la ebirurgie ; mais il réuuit ces deux parties si essentielles de l’art de guérir , pour les appliquer aux accouchemens.

Il est un exemple frappant de ce que peut un homme qui concentre sur un seul point de la science tout son savoir , tous ses moyens , toute son expérience ; qui en fait l’unique objet de son ambition ; qui lui sacrifie tous ses goûts ; qui lui consacre sa vie entière : oui , M. Baudelocque, dans son lit de mort, s’occupoit encore d’un grand ouvrage , fruit d’observations recueillies pendant quarante années. Ses amis ne trouvoient point de plus sûr moyen de le retirer du délire singulier qui s’est manifesté pendant sa dernière maladie , que de fixer ses idées sur un art qu’il avoit exercé àvec tant de gloire.

En effet, Messieurs, quel homme a rendu plus de services à ses concitoyens , a versé plus de bienfaits sur l’humanité entière ? S’il n’eut été qu’un habile accoucheur, ceux qui le connoissoient lui payeroient un tribut de reconnoissance ; mais que penser de celui qui s’est livré à l’enseignement pendant plus de quarante ans ; qui a joui , jusqu’à son dernier jour , de la réputation du plus savant professeur ; qui a procuré des élèves instruits à toutes les villes de l’Empire , à tous les pays de l’Europe P Les étrangers affluoient à ses cours, les Souverains entretenoieat à Paris des pensionnaires pour suivre les leçons de M. Baudelocque. Que penser de celui qui a pris tant de soins pour former des sages-femmes, pour les renvoyer dans les campagnes exercer de vrais talens , d’autant plus précieux qu’il favorisent la population , qu’ils contribuent à conserver la vie aux mères et aux enfaus, trop long-temps victimes de l’ignorance et de la maladresse P Que penser de l’auteur des Principes des Accouchemens , espèce de catéchisme par demandes et réponses , dont il y a eu trois éditions : du Traité intitulé : L'Art des Accouchemens , dont la qua-

irième édition a paru il y a peu d’années ; de l’auteur de tant de mémoires , de tant de dissertations et rapports , faisant oartie de la collection des Mémoires de l’Académie de Chirurgie, ou insérés dans plusieurs Journaux de Médecine ? Ouvrages traduits dans presque toutes les langues de l’Europe , et sur lesquels le jugement, si juste et si favorable des contemporains , est l’annonce de celui que portera la postérité.

Avec tant de titres est-il étonnant que notre confrère ait acquis une réputation que ces hommes dont l’âme est pétrie de fiel et de boue , appeloient colossale P II en jouissoit de cette réputation acquise par de grands talens , établie sur le jugement équitable de tous les hommes de l’art : il jouissoit d’une fortune que personne n’envioit , parce qu’elle éloit due au mérite : il en jouissoit avec celte simplicité , cette candeur que donue un cœur pur , avec la modestie vraie d’un homme qui sent sa force , avec cette bonté d’âme qui le portoit à répandre ses connoissances , à les partager avec tous ceux qui réclamoient de lui l’instruction.

On pouvoit dire de M. Baudelocque : Il est le premier accoucheur , il est un des plus habiles chirurgiens pour les opérations relatives à son art , il est un des plus sa— vans médecins dans les maladies des femmes et des enfans , il est le plus illustre professeur d’accouchemeus , il est le meilleur écrivain qui ait traité de cet art qui influe si puissamment sur l’existence des hommes.

Eh bien ! c’est au milieu de ce concours d’hommages que lui rendoient les Français et les étrangers , que la calomnie , qui n’osait point encore attaquer ses talens , l’avoit accusé d’être sévère dans l’exercice de son art , d aller même jusqu’à une certaine dureté Je vous at-

teste , femmes sensibles qui lui accordiez une confiance méritée ; je vous atteste , vous tous , ses confrères , qui pouvez le juger : vous qui , dans ces momens terribles et doux qui nous procurent le bonheur d’être pères , étiez tranquilles quand vos épouses chéries étoient confiées aux soins de M. Baudelocque ; peut-on offrir plus de consolations, prouver plus de sensibilité , montrer plus de complaisance et de douceur , avoir plus de gâité franche , que ne faisoit l’homme de mérite que nous regret-

tons , l’ami que pleureront long-temps les femmes qui ont eu l’avantage de le connaître ?

La calomnie ne faisoit que préluder; c’étoit le murmure sourd , précurseur de l’orage. L’envieux , dont la gloire de M. Baudelocque éblouissoit la vue , essaie d’établir sa réputation en attaquant le célèbre professeur ; il veut se délivrer de l’importun sentiment d’admiration qu’il est forcé d’avoir pour lui , et qui fait le malheur de son âme atroce. En vain les tribunaux font justice , le coup est porté; nous en verrons bientôt les funestes effets.

La cause de M. Baudelocque est devenue celle de tous les honnêtes gens. Des Princesses illustres , en lui conservant leur confiance, le vengent de l’injure que lui faisoient quelques petits esprits soumis aux préjugés ; il reste l’accoucheur ou le médecin de la reine d’Espagne , de la reine de Hollande , de la reine de Naples , de la grande duchesse de Toscane , de la duchesse de Guastalla ; il reste celui de toutes les dames de la Cour. La reine de Naples se fait un plaisir de lui attacher ellemême la décoration de l’ordre des Deux-Siciles , qu’a— voit portée le Roi son époux. Elle y met tant de bonté, tant de grâces , qu’elle double , qu’elle quadruple aux yeux de notre confrère le prix du bienfait. •

Une auguste alliance place sur le trône , à côté de Napoléon , une héritière du nom et des vertus de la maison d’Autriche. M. Baudelocque est désigné pour être l’accoucheur de l’Impératrice . Le juge éclairé de tous les genres de mérite et de talens , le père de son peuple , pouvoil-il confier les jours de M a rie- Louise , et de ses enfants , à d’autres qu’à M. Baudelocque.

Mais l’attentat criminel porté contre notre confrère avoit développé en lui une excessive mobilité nerveuse- Tout faisoit , sur ses organes fatigués, une impression vive et profonde. Depuis long-temps une alfectiou qui avoit son siège dans le cerveau , minoit sa santé , et lui causoit les accidens dont nous avons été témoins. De noirs pressentimens lui annonçoient sa fin prochaine ; il étoit frappé de l’idée d’une mort subite ; il le disoit à sa famille, il le disoit à ses amis. C’est dans ces circonstances qu’il voit s'e réaliser ce qüi étoit l’objet de ses plus ardens désirs.

Sur un homme dont le système nerveux est irritable, le plaisir , comme la peine , peut produire des eflels fâcheux. M. Baudehcque , au moment où tous ses vœux étoient remplis, éprouve une révolution subite , son aifection cérébrale fait une forte explosion ; il est attaqué de la maladie à laquelle il a succombé hier 2 mai.

Il ne me conviendroit pas, Messieurs, de vous entretenir de sa dernière maladie , dans laquelle je lui ai donné des soins assidus avec MM. Ané et Louis Abraham ; je me permettrai seulement de vous dire que si les talens , si les avis d’un de nos plus illustres confrères , M. Corçisart ; si les soins assidus de l’amitié; si les soins encore plus tendres d’une famille au désespoir; si les vœux ardens et sincères de nos collègues; si les prières élancées des classes les plus élevées de la société , réunies à celles des dernières classes , ayant les hospices pour asiles , avoient pu suspendre le coup fatal , nous ne pleurerions point M. Baudelocque , nous jouirions encore , nous aurions joui long-temps de cet homme vraiment étonnant pour tous ceux qui ont su l’apprécier , et si respectable pour ceux qui l’ont connu dans l’intimité,

C’est dans cette intimité , c’est au sein de sa famille qu’il suivoit ses goûts simples, qu’il menoit une vie sobre et tranquille. Une épouse chérie , et digne de l’elre ; des enfans qui lui rendoient amour pour amour ; des livres , l’étude , une société peu nombreuse , le délassoient des fatigues excessives attachées à l’exercice de sa profession. Il menaiAne vie patriarchale ; il 11e cherchoit point à afficher le bonheur; il savoit le faire naître et en jouir.

11 laisse une veuve inconsolable, parce qu’elle connoissait tout le prix de son époux ; trois filles , dont deux ont atteint l’âge de la jeunesse , et l’autre est sortie de* l’enfance ; et un fils de quatorze ans de la plus belle espérance. Ces enfans partagent la douleur de leur mère ; ils n’ont que ce moyen de la consoler.

Cet homme bienfaisant, cet habile praticien, ce savant professeur , cet écrivain distingué , nous lui rendons aujourd’hui les derniers devoirs. Ses pareils , ses confrères accompagnent de leurs regrets sa dépouille inanimée : les élèves entourent sa tombe , ils lui apportent un tribut

de regrets, de reconnaissance, de douleur Ils ne

pourront plus profiter de ses savantes leçons, mais il leur reste ses précieux ouvrages. Ils seront immortels ; ils seront , comme ils le sont aujourd’hui , le Code des Accoucheurs.

du Discours prononcé par M. J. -J. Leroux , dans la Séance publique de la Faculté de Médecine de Paris , & 1 4 novembre 1810.

Baudelocque avoitde la mémoire, du jugement, de la disposition à s’instruire ; il mit dans ses études de l’application , de la constance , je dirois presque de l’obstination ; il eut le bon esprit de les rapporter toutes à un objet unique. 11 se dit à lui même : Je veux être le premier accoucheur, il le devint.

Hippocrate , Galien, Aretée , Celse , Paul d 'Egine , chez les anciens, Lamothe, Devenler , Smellie , G. Hunier , Levret , parmi les modernes , sembloient avoir épuisé tout ce qu’il y avoit à faire et à dire sur l’artdes accouchemens.... Solayrès ouvre une carrière nouvelle.... la mort l’enlève ; et tout ce que cet homme de génie avoit créé étoit perdu, si Baudelocqae n’eût recueilli son précieux héritage.

Baudelocque , encorejeune . avoitdéjà toutela maturité de la raison : il sentit, qu’il n’y avoit aucune gloire à acquérir pour celui qui se contentait du manuel des accouchemens; il voulut embrasser toutes les connaissances qui avoient rapporta l’art qu’il ailoit exercer : il devint bon anatomi^, habile chirurgien; il étudia toutes les maladies des femmes qui ont une liaison intime avec la menstruation , avec la gestation , avec l’accouchement , avec ses suites ; il apprit également à connoître les maladies des enfans. C’est alors qu’il commença à faire des cours sur l’art dont il a reculé les bornes , qu’il a pratiqué avec des succès si constans.

Baudelocque , dans ses leçons , n’avoit point cette éloquence brûlante mais véritable de Fourcroy ; il étoit également loin de ce clinquant que des esprits faux et légers prennent ponr de l’éloquence ; il ne clierchoit point à entraîner ses auditeurs par des pensées sou vent, plus hardies qu’ingénieuses, par des phrases ambitieuses, par des expressions recherchées; son élocution étoit simple et grave comme les sujets qu’il traitoit. 11 n’enflammoit point l’imagination, il n’excitoit point l’enthousiasme , mais il commamloit le respectet l’attention ; ilnefaisoit pointde secta-

teurs, mais il formoit îles élèves instruits; il leur inspiroil le goût du travail , l’amour de l’art j il en faisoit des accoucheurs recommandables, ou des sages-femmes utiles.

Portons les yeux sur Baudelocque pratiquant les accouchemens. Je ne donnerai point la liste des femmes d’un nom illustre qui lui ont accorde' une confiance absolue qu’il mëritoit si bien. Souventle hasard, j’oseraidirerintrigue, la mode même, établissent la réputation ; mai* ce qui assure la gloire de Baudelocque , c’est quarante a «nées de travaux ; c’est l’estime que ses confrères ont conservée pour lui jusqu’au dernier moment de sa vie ; c’est l’opinion si honorable que les étrangers avoientde son habileté; c’est enfin le suffrage unanime de tous les jeunes médecins qui sont en même temps et les élèves et les juges de leurs professeurs. Ses connaissances profondes , son coup-d’œil prompt et juste , sa longue expérience, la sûreté de son toucher, son adresse dans l’art opératoire, étoient si généralement reconnus, qu’il étoit consultédans tous lescas’embarrassans , et sa décision avoit en quelque sorte force de loi ; qu’il étoit appelé dani les accoucliemensdifficiles , etdes milliers d’individus lui doivent la conservation de leur existence.

Et cet hommeque la fortune avoit favorisé , cet homme que la calomnieaoséattaquer, se faisoit undcvoir, se faisoit un plaisir de donner les soins les plus assidus , les plus délicats aux femmes infortunées que le besoin réunit à l’hospice de la Maternité. Les temps les plus rigoureux, la saison desfrimats,les chaleurs excessives de l’été ; les infirmités dont il fut accablé au commencement de la vieillesse, rien ne put jamais ralentir son xèle , diminuer son exactitude.

Les talens reconnus de Baudelocque lui avoient procuré une vie utile et glorieuse ; son ambition étoit satisfaite ; il étoitsans contredit le premier accoucheur de son siècle. Ses nombreux élèves en France , chez l’étranger , conservoient un tendre respect pour leur maître ; ils l’auroient fait survivre à lui-même pendant un certain nombre d’années ; le souvenirde son mérite éminent se seroit conservé. Dans quelques écrits sur les accouchemens , on aurait cité un professeur aussi célèbre , un praticien aussi distingué Baudelocque , jugeant qu’une simple tra-

dition , que des extraits de ses leçons ne feroient connoître qu’imparfaitement sa doctrine , a transmis son nom à la postérité dans des ouvrages , dépositaires du fruit de ses travaux et de ses utilesméditations. Ces monumens attesterontcombien il étoitdigne de la vénération de ses contemporains , combien il a d» droits à la reconnaissance de nos neveux.

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