INTOXICATION PALUD. CHRONIQUE. — CACHEXIE PALUDÉENNE
territoire môme des acini on voit de nombreux îlots de cirrhose complètement isolés ou reliés par un isthme aux travées interlobulaires.
Les acini présentent la régulière distribution de leurs trabécules ; on n'y voit pas de groupement nodulaire. Les trabécules sont par places élargis; il n'y a pas d'hypérémie ; les réseaux capillaires sont plutôt amoindris.
On remarque dans la préparation des espaces circulaires, à contour nel, sans paroi propre, correspondant à des perles de substance disséminées soit dans le territoire des acini, soit dans les traînées cirrholiques. Les plus grands atteignent les dimensions d'une tête d'épingle ; ils sont souvent groupés au nombre de cinq ou six, et donnent alors l'image d'un tissu caverneux.
Le caractère le plus frappant des coupes est l'accumulation soit dans le parenchyme, soit dans le tissu de cirrhose d'un pigment jaune brun donnant les réactions des sels ferriques. La préparation traitée par le sulfure ammonique prend immédiatement une teinte noire et montre par transparence un pointillé noir très serré; ce pointillé est bleu sombre, lorsqu'on a fait agir sur la préparation une solution de ferricyanure de potassium additionnée d'une goutte de H CI.
L'examen à un fort grossissement fait connaître les détails suivants.
Tissu hépatique. — Toutes les cellules hépatiques renferment un plus ou moins grand nombre de granuLations pigmentaires, assez grosses, jaune brun, ou de grosses gouttes réfringentes d'un jaune plus clair; c'est ce pigment qui est coloré en noir par le sulfure ammonique et en bleu par le ferricyanure. Les caractères des cellules hépatiques sont profondément modifiés. Elles sont en général augmentées de volume et d'autant plus qu'elles sont plus chargées de pigment. Leur protoplasme, quelquefois réduit à une mince bordure, est très pâle et transparent, et dans les préparations traitées par le picro-carmin, a une coloration rosée, au lieu de la coloration jaunâtre ordinaire. Le noyau, souvent masqué par l'abondance du pigment, est à peine plus coloré par le carmin que le proloplasma; il est en général petit, jamais hypertrophié, rarement multiple. Ces caractères indiquent, malgré l'hypertrophie du corps cellulaire, une nutrition moins active qu'à l'état normal.
Sur les préparations fraîches, quelques cellules renfermaient aussi des gouttes verdâtres de pigment biliaire; et dans l'axe de quelques trabécules on distinguait çà et là un thrombus ramifié de pigment biliaire occupant les canalicules de Mac Gillavry; mais ce pigment, soluble dans l'alcool, a en grande partie disparu dans les coupes faites après durcissement.
En général, le pigment ferrugineux est surtout abondant à Iapé''iphérie : es acini et au pourtour de la veine centrale. Mais on remarque aussi des territoires mal circonscrits, situés dans l'intérieur des acini ou occupant une portion de deux acini voisins, dans lesquels l'infiltration pigmentaire atteint son plus haut degré. Dans ces foyers complètement opaques, il n'existe plus de x'éseau trabéculaire, mais un amas de cellules hépatiques disjointes, remplies de grosses granulations jaunes, sans noyau distinct, mélangées avec des blocs de pigment libre et des granulations graisseuses (Pl. V, fig. 2, Thp.).
C'est à une pareille dégénéralioii que les cavités aréolaires mentionnées plus haut doivent leur formation. Ces cavités en effet sont limitées par des Irabécules brusquement interrompues, et dont les cellules opaques et chargées de pigment sont déjà plus ou moins disjointes.
Sur d'autres points les foyers de cellules dégénérées sont encombrés de petites cellules rondes entre lesquelles commence à se dessiner un tissu fibreux délicat. Telle est l'origine des îlots cirrhotiques d'abord isolés, qui plus tard se relient à la cirrhose périacineuse.
Tissu de cirrhose. — Nous avons déjà indiqué que la cirrhose progresse soit par la formation des petits foyers interacineux dont il vient d'être question, soit par l'agrandissement de la charpente fibreuse de la glande; on voit en effet des carrefours de Glisson partir des prolongements qui s'insinuent dans les fissures interacineuses ou pénètrent en forme de coin dans l'intérieur des acini.
Tout le tissu conjonclif de nouvelle formation a une structure embryonnaire, étant formé de cellules rondes et de fibrilles délicates. Dans ces territoires on rencontre quelques conduits biliaires de nouvelle formation résultant de la transformation des cellules hépatiques en petites cellules cubiques, par un processus purement atrophique et sans prolifération appréciable. Ces conduits biliaires sont rares; le plus ordinairement les trabécules déjà profondément atteintes dans leur nutrition disparaissent dans le tissu de cirrhose en ne laissant d'autres vestiges que des amas pigmentaires. Lorsque la cirrhose dans son envahissement progressif atteint des territoires creusés de vacuoles par le processus dégénératif décrit plus haut, ces vacuoles persistent et ne sont pas comblées par la néoplasie fibreuse.
Le tissu conjonctif ancien des carrefours de Glisson a conservé sa structure fibreuse, mais il est infiltré de leucocytes et fortement chargé de pigment; ce pigment est disposé en fines traînées dans les interstices des fibres conjonctives et souvent déposé dans l'intérieur des cellules rameuses qui sont alors dessinées par un fin pointillé jaunâtre jusque dans leurs prolongements. Le cheminement du pigment dans les interstices du tissu conjonctif, montre qu'une partie est entraînée par le cours de la lymphe. On voit d'ailleurs çà et là des amas irréguliers de pigment, qui paraissent occuper la lumière des vaisseaux lymphatiques.
Les conduits biliaires contenus dans les carrefours, ainsi que les conduils de nouvelle formation siégeant dans les territoires cirrhotiques, sont généralement dilatés ; dans les préparations fraîches on remarquait dans leur lumière des concrétions vertes dues à la stagnation de la bile, qui ont en partie disparu dans les coupes obtenues après durcissement dans l'alcool. Dans ces coupes on voit parfois la lumière du conduit occupée par un amas de pigment ferrugineux ; d'oîi l'on peut conclure qu'une partie de ce pigment est entraînée sous forme solide par la bile.
Rein. — L'examen histologique du rein montre dans les tubes contournés et les tubes de Ilenle (pielques cellules colorées en jaune d'or par la matière colorante biliaire ; de plus des altérations inflammatoires diffuses et peu intenses pouvant être rapportées à l'irritation occasionnée par le passage des matériaux de la bile; pas de pigment ferrugineux.
6J8 INTOXICATION l'ALUl). CHRONIQUE. — CAGHIîXiK I'ALUDRKNNK.
I/épiplooii du même sujet montra les cellules do revêtement et les cellules endolliéliales des vaisseaux tuméfiées et infiltrées de granulations pigmentaires de couleur ocre; le sulfure ammonique colora en noir quelques-unes de ces granulations.
On peut concevoir des doutes sut* le diagnostic de l'affection aiguë qui a terminé, chez ce malade, une longue cachexie. Nous pensons qu'il s'agit d'une fièvre pernicieuse déterminée par un nouvel empoisonnement. Mais certains symptômes tels que l'absence de mélanémie, l'intensité de l'ictère, la tendance aux hémorrhagies, rappellent l'ictère grave et laissent soupçonner que les profondes altérations du foie constatées à l'autopsie n'ont pas été étrangères à la terminaison fatale.
Observation II. Cachexie paludéenne, terminée par fièvre continue rémittente, affaiblissement graduel, ictère, somnolence, pétéchies. Surcharge ferrugineuse du foie et des reins, avec lésions dégénératives. Raie scléreuse. Gastrite. Dysenterie. — Giorgi, quarante-quatre ans, habite l'Algérie depuis 1854 ; exerçant la profession de mineur et de carrier. Dans les dix premières années de son séjour, il eut de fréquentes atteintes de fièvres intermittentes, particulièrement dans la saison chaude. Il jouit ensuite pendant six à sept années d'une bonne santé. A partir de 1870, il ressentit une douleur continue à la région splénique, et s'aperçut que la rate formait une tumeur débordant dans la cavité abdominale. Depuis cette époque, il a été constamment souffrant, et a vu insensiblement ses forces décroître, ses membres maigrir, son teint devenir pâle et terreux ; il ne croit pas avoir eu d'accès de fièvre, mais il était sujet à la diarrhée et à des douleurs persistantes dans la région splénique ; et à plusieurs reprises, il a eu de l'anasarque.
Entré à l'hôpital de Philippeville le 12 septembre 1877. Emaciation ; teint sombre et terreux, sclérotiques jaunes ; œdème périmalléolaire.
La rate soulève la paroi abdominale, occupe tout le côté gauche de la cavité jusqu'au ligament de Poupart, et déborde la ligne médiane à droile ; elle est dure et sensible à la pression. Le foie est également un peu tuméfié, déborde de deux travers de doigt le rebord des côtes, et est très sensible à la pression.
Le malade a de la fièvre, une langue sèche et dépouillée, de la soif, trois à quatre selles diarrhéiques dans la journée. Il est enrhumé depuis quelques jours et expectore des crachats muco-purulents ; les signes stéthoscopiques se bornent à une respiration rude et à quelques sibilances dans les parties déclives.
Il est très faible, essoufflé au moindre exercice. Un bruit de souffle rude, propagé le long de l'aorte, couvre le premier bruit du cœur au niveau de l'orifice aortique ; bruit de soufUet dans les vaisseaux du cou. La matilé du cœur n'est pas augmentée, pas de voussure notable, pas d'irrégularité du pouls. Le bruit de souffle paraît de nature anémique. Nuits sans soin-
DESCRIPTION CLINlQUli liT OHSKUYATIONS. 01!)
ineil, avec rêvasseries. L'urine est claire, sans sédiment ni coloration ictérique; elle ne renferme pas d'alhumine.
Dans les doux premières semaines de son séjour à l'hôpital, la situation no se modilie pas. La fièvre est continue rémittente, 38" à 38", 4, avec des périodes d'exacerbation et d'abaissement ; la diarrhée et la toux persistent ; l'œdème s'est étendu jusqu'à la hauteur des genoux el; est apparu aux deux poignets. Une nouvelle analyse de l'urine ne décèle ni albumine, ni matière colorante de la bile.
A partir du 24 septembre, affaiblissement progressif, somnolence, diarrhée plus fréquente, bouche fuligineuse, odeur putride du corps, coloration ictérique plus prononcée des téguments ; pétéchies de couleur feuille morte au niveau des avant-bras.
Mort dans la nuit du 5 au 6 octobre 1877 sans nouveau symptôme.
Autopsie le 6 octobre. — La cavité abdominale renferme environ un demi-litre de sérosité limpide. 11 n'y a pas de péritonite généralisée; mais des adhérences fibreuses, courtes et serrées, unissent fortement le foie et la rate au diaphragme et aux anses intestinales voisines. L'épiploon, parsemé de pelotons adipeux, ne paraît pas mélanémique.
La rate pèse 1610 grammes, épaisse, allongée ; capsule épaissie, adhérente aux organes voisins ; consistance ferme ; surface des coupes lisse, rouge brun.
Le foie pèse 2250 grammes, uniformément agrandi dans ses trois diamètres ; capsule épaissie, adhérente aux organes voisins; surface lisse, d'une coloration jaune-chamois ; bords minces ; consistance très ferme, coriace ; résistance à la pression et à la section. La surface des coupes est lisse, sèche, uniformément teinte d'une nuance jaune-chamois, analogue à celle de l'atrophie jaune aiguë ; la division lobulaire est à peine perceptible ; en examinant à contre-jour on voit les espaces interacineux sous forme de petites taches opalines. Çà et là sur les coupes, quelques nodules fibreux du volume d'un grain de mil, et quelques kystes biliaires très petits; les conduits biliaires ne sont pas en général dilatés. Le canal cholédoque et le canal hépatique ont leur calibre normal et leur lumière libre. La vésicule, à paroi épaisse, renferme une bile noirâtre, poisseuse. Rien de particulier dans le système porte.
L'estomac et le duodénum renferment une assez grande quantité de bile mélangée à une matière glaireuse.
L'estomac est contracté. A la partie moyenne de la grande courbure, existe une tuméfaction, large comme une pièce de 5 francs, intéressant trois ou quatre replis de la muqueuse ; chacun de ces replis, tumélié, a une coloration rouge vif, une consistance ferme, un aspect velouté, sans ulcération. Au voisinage de cette tuméfaction, on en rencontre trois ou quatre autres, plus petites, moins saillantes, moins hypérémiées , intéressant chacune un ou deux replis de la muqueuse. Le reste de la muqueuse est pâle ou légèrement rosé.
L'inteslin grêle n'a pas été examiné.
Le gros intestin a une muqueuse ardoisée. Au niveau du rectum, elle est parsemée d'ulcérations supcriicielles, lenticulaires ou irrégulièrement festonnées, à bords nettement taillés.