‹ Traité des maladies des pays chauds [electronic resource]Chapitre 15 sur 213 · II. — Dans la population militaire en temps de paix · texte numérisé non relu

II. — Dans la population militaire en temps de paix

L'étude de la dysenterie dans la population militaire en temps de paix, est une introduction nécessaire à la connaissance du rôle que cette épidémie est appelée à remplir dans les armées en campagne. A ce titre il convient de l'examiner dans les garnisons où le soldat est placé dans des conditions peu différentes de celles de la population civile, et dans les camps qui réalisent quelques-unes des conditions propres à la guerre.

A. De la dysenterie dans les garnisons. — La littérature médicale militaire, en ce qui concerne la France, ne nous fournit guère qu'une douzaine de relations utilisables dans l'histoire de ces épidémies. Mais nous en avons trouvé un grand nombre d'inédites dans les Archives du comité de santé qui nous ont été gracieusement ouvertes par M. le médecin inspecteur général Didiot.

Les épidémies de garnisons sont en général bénignes, soit par le nombre d'hommes atteints, soit par la gravité.

Ainsi l'épidémie qui régna sur la garnison de La Rochelle en 1874 (13), comprend 82 malades et un seul décès sur un effeclif de '1890 hommes. Et pour donner un exemple choisi parmi les épidémies les plus sévères, la garnison de Versailles en 184-2, comprenant 10130 hommes, eut 191 malades et 22 décès (Masselot et Follet).

Les épidémies de garnison sont au plus haut degré saisonnières; elles débutent invariablement dans la saison chaude, du mois de juillet au mois de septembre, et il est tout à fait exceptionnel qu'elles se prolongent jusqu'au cœur de l'hiver.

Une circonstance tout à fait digne de remarque, c'est que ces épidémies sont le plus souvent communes à la garnison et à la population civile qui l'entoure, et que dans bien des cas on a pu les rattacher à une origine rurale ; la dysenterie est arrivée de proche en proche jusqu'à la caserne, après avoir régné aux environs de la ville et envahi la ville elle-même. Ainsi, l'épidémie décrite par Trousseau et Parmentier (14), s'était développée dans les campagnes du Poitou et du Berry' vers le mois de juin 1826. Un mois après, elle fit son apparition à l'hôpital civil de Tours, d'où elle se répandit dans la garnison. L'épidémie de la garnison de Versailles, décrite par Masselot et Follet, avait eu son point de départ dans les fermes et villages avoisinant la ville. M. Lecard, à l'occasion de l'epidémie qui sévit sur la garnison de La Rochelle, en 1874 rapporte que le principe épidémique, « répandu dans les campagnes, avait plus tard envahi la ville, y créant des foyers principaux et des foyers secondaires ».

Mais s'il est rare que la dysenterie se développe primitivement dans la caserne, elle peut y trouver des conditions particulières de fixité et de renforcement. En général les cas ne se répartissent pas uniformément entre les divers corp. composant une garnison, ni entre les diverses fractions d'un même corps. Dans bien des cas, elle semble élire domicile dans une ou plusieurs casernes, où l'on voit les cas se multiplier pen-

rneiLT K ''^r'""' '^'"^^ autres casernes

sont a peine touchées. Cette circonstance a plusieurs fois

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causes locaUs d mfecUon. On les a trouvées soit dans le sol

soil dans les latrines, soit dans l'eau des puits contaminés par les germes dysentériques.

La dysenterie sévit à La Rochelle deux années de suite, presque exclusivement sur le 21" et le 34" régiment d'artillerie, occupant des baraques sur un emplacement imprégné journellement et depuis quelques années par les déjections des hommes et des animaux répandues à sa surface (13).

La caserne de Joigny avait des fosses d'aisances mal aérées, et dont le curage avait été négligé fort longtemps au moment où se déclara une sévère épidémie de dysenterie. L'épidémie commença à décliner après que l'usage de ces fosses eut été interdit, et cessa après leur curage complet (Aron). (Bibl., ch. II, 11.)

Read, médecin de l'hôpital militaire de Metz, avait fait, en 1770, la remarque suivante : « Le régiment de Béarn, qui occupait alors le quartier de Chambierre, eut pendant les mois d'août et de septembre de cette année 91 dysentériques, tandis que les autres régiments n'en avaient que 7, 10, et les plus maltraités 13... Frappé de cette différence,' et n'en voyant aucune autre cause, j'examinai attentivement les quatre puits affectés à ces régiments pour y puiser l'eau qui servait à la préparation de leurs aliments et à leur boisson ordinaire. Par l'analyse exacte que j'en fis, je trouvai dans les deux puits supérieurs, qui étaient à l'usage du réo-iment de Béarn, une eau séléniteuse abondante en foie de soufre que lui fournissaient les matières fécales filtrantes des latrines placées vis-à-vis ces puits... M. le marquis d'Armentières ordonna la fermeture des puits suspects, et huit jours après cette opération, les dysenteries diminuèrent sensiblement dans ce quartier, et on ne remarqua presque plus de différence entre les rédments qui en étaient encore affliges (15). »

Cette obseïvation de Read est judicieuse et témoigne bien du rôle infectieux que peut dans certains cas remplir l'eau de boisson. M. l'inspecteur Colin (16) ajustement appelé l'attention sur ce rôle, et tout récemment M. le docteur Ch. Amat a cherché à rattacher à l'usage des eaux du puits du Pecq, les épidémies de dysenterie qui, depuis 1882, sévissent chaque année à Saint-Germain-en-Laye (17).

La contagion, dont nous avons pu trouver tant de preuves

dans les épidémies rurales, est moins facile à L.otlre en evi-

DE LA DYSENTERIE DANS LES PAYS TEMPÉRÉS. lU

dence dans ce milieu militaire, où toutes les conditions de la vie sont communes.

Le fait que les garnisons reçoivent fréquemment la dysenterie de la population civile environnante, et le fait que l'épidémie, bien que fixée dans une caserne, ne laisse pas que de laire quelques apparitions dans les autres fractions de la earmson, sont en faveur de ce mode de propao-ation. Mais la meilleure preuve à donner de la contagion, c'est le développement de cas intérieurs dans l'hôpital où les dysentériques sont traités. Ces cas intérieurs sont notés dans toutes les relations : 3 cas à l'hôpital de la marine à Brest (Gestin) • 2 cas à l'hôpital de Bourges (Moty) (18). Lorsque le nombre de dysentériques en traitement est considérable, et que l'hôpital est encombré, les cas intérieurs se multiplient : 7 cas à l'hôpital deJoigny (Aron), 8 cas à l'hôpital de Versailles (Masselot et

Quant au régime alimentaire, il n'a été noté dans aucune relation comme ayant été insuffisant ou défectueux.

B De la dysenterie dans les camps. - De même qu 11 existe pour la population civile des circonscriptions dZl

«Te " T r""^ '^"^^"'^^ renouvellent ince ! samment et sont hees entre efies de manière à constituer de véritables endémies, il existe aussi pour notre armée de véritables foyers endémiques : ce sont'les camp Tout ces agglomérations temporaires ou permanentes de tilupe sur la situation médicale desquelles il existe 1 H? ments précis le camp de la Giron'de en 1 45 f itl^ll Boulogne, 1851-1856 (20), le camp de Lannemesan mZ^^ ont compté la dysenterie parmi leurs maladie S nhi.

lalion du camp 1' ™ér .?' ^^F'""""-" '""^^e de l'mslalgarde, et for.e'de 2 ^oo' ZZV: "^''"^ cas disséminés de dia„-héeTu 1 "^"^ "^'"^'''"^^

L'année su.vante, M. ^^^C^l^^'!^^!

de décès. L w i^Xuoreit ï:z;;.:z

numérique de relTeclii', qui s'élève à 35000 hommes, el par la parLicipalion de troupes revenant de la guerre d'Italie, a été marquée par une épidémie assez sévère puisqu'elle a donné lieu à 8 décès. Désormais, la dysenterie prélève chaque année un nombre notable de victimes, 4, 7, 5, 2. Dans l'année 186/1-, pour laquelle nous avons le rapport détaillé de M. Goffres, la dysenterie est devenue la maladie prédominante dans tout' le cours de la saison chaude. La statistique relève 457 cas et 5 morts. Un peu moins sévère l'année suivante et ne donnant lieu qu'à un seul décès, la dysenterie n'en compte pas moins pour les deux tiers dans le nombre total des fiévreux restants à l'hôpital après la levée du camp.

L'époque du développement de l'épidémie dans les camps est celle que nous connaissons pour toutes les autres épidémies- bien que la période active du camp de Ghâlons s'ouvre d'ordinaire dans les derniers jours de mai, c'est seulement au mois de juillet que la maladie devient épidémique; elle attemt rapidement son acmé, et persiste à un haut degré d'mtensite jusqu'au moment de la levée du camp, en septembre.

Parmi les conditions étiologiques invoquées par les auteurs des rapports, figurent tantôt les chaleurs excessives et proloncrées tantôt l'humidité du sol, l'alternance des journées chaudes' et froides, l'abus des fruits verts, les fatigues résultant des travaux du camp, des manœuvres. Mais les conditions météorologiques varient d'une année à l'autre, et sont sans relation avec l'importance de l'épidémie. Les fatigues sont chaque année les mêmes. Si en 1864 M. Goffres remarque que les corps soumis aux plus grandes fatigues sont aussi les plus éprouvés, il constate, dans son rapport de l'année suivante, que ce mode de répartition ne s'est pas reproduit et que tous les corps ont été uniforméanent atteints dans la proportion de

leur effectif. ., - „

La bénignité de l'épidémie dans les deux premières années de l'installation du camp de Ghâlons, l'importance plus grande qu'elle acquiert dans les années suivantes, sa réapparition annuelle, semblent plutôt indiquer que la cause principale réside dans la formation progressive d'un foyer d in ection a la surface du sol, par les déjections accumulées des homme sains et malades. Dans ces dernières années, M. Czernicki (-o) -, pu observer un fait qui est bien probant à ce point de vue.

Les fermes de Vadenay et de Piémont, situées à A kilomètres l'une de l'autre dans l'emplacement du camp de Ghâlons, avaient été occupées dès le mois de juillet par le 4" régiment de hussards, qui cul quelques cas de dysenterie, et au mois d'août par le 1" régiment de cuirassiers, chez lequel se déclara une épidémie dysentérique assez sévère. Le 8" régiment de dragons vint occuper ces deux fermes les 26 et 27 août. Il y trouva des tranchées de 5 mètres de long sur 2 mètres de large, ayant servi de fosses d'aisances à ses prédécesseurs, et à demi remplies de matière fécale. La dysenterie se déclara chez les dragons sept jours après leur arrivée dans les deux fermes, et l'épidémie atteignit en peu de jours son apogée. Elle diminua rapidement lorsqu'on eut recouvert de terre ces fosses, et disparut dès que l'on eut quitté les fermes mfectées. Les réservistes qui arrivèrent au camp après que les fosses eurent été en partie comblées, et qui n'v restèrent que trois jours, furent préservés. Durant son déplacement e régiment reçut la pluie pendant deux jours, sans que 1 épidémie cessât de décroître.

Ainsi l'étude de la dysenterie dans les communes nous a montre que la maladie avait des foyers d'infection communs avec la malaria, les étangs, les mares, etc. ; l'étude des épidemies militaires nous met en présence d'un autre foyer d'infection qui recèle les miasmes de la dysenterie joints à ceux de la hevre typhoïde, nous voulons parler des latrines.

§ 2. De la dysenterie dans les groupes faméliques. I. — Dans la populalion civile.

En cludianl la dysenlerie dans nos campagnes, nous avons vu ma.nl observateur eo .-allacher Porigine aux souffrances du peuple, a la rareté des vivres, aux mauvaises récoltes Nou, n avons pu cependant reconnaître à l'insuffisance du réo-ime al.menla,re qu'un rôle secondaire dans le développement de ces ep,dem,es, puisque nous avons vu celles-ci apparaître

'z:::z!: p"'"-^"" «'-'"«'o-, ces,

DE l-A DYSENTERIE. - ÉTIOLOGIE.

dans les circonstances exceptionnelles de la famine qu'il convient de l'étudier.

A en juger par les récits que leurs historiens nous en ont lai«^sé«= les grandes misères qui ont affligé les peuples en divers temps et en divers lieux ont montré une singulière uniformité dans les circonstances qui préparent la famine, dans la nature des maladies qu'elles occasionnent, et dans l'ordre de succession de celles-ci.

Le livre de Galien : De prohis pravisque alimenlorum succis (26), s'ouvre par une description des famines de l'empire romain, à laquelle un auteur du dix-huitième siècle n'aurait pas donné plus de précision. Parmi les maladies qui décimèrent les populations faméliques sont nommés les érysipeles les pustules et brûlures de figures diverses, les ahces putrides, les diarrhées acres et puantes, les dysenteries avec tenesme, et ceux qui échappèrent à ces divers maux, périrent de 1 inflammation manifeste de quelque viscère ou de la violence d une

fièvre maligne.

Nous allons retrouver tous ces détails dans deux relations choisies parmi les plus complètes et les plus saisissantes.

A. ïamînedu royaume de Maples (1764) - L'historien de cette famine, Sarcone (27), rapporte que la récolte de 1763 avait manqué. Dès l'automne, la misère commença a se faire sentir dans les campagnes. Au mois de janvier, les vivres étant devenus chers, le blé rare, on observa dans la ville même de Naples une série de maladies de caractère épidemique

La première maladie qui mérita quelque attention fut la diarrhée. Elle s'accompagnait de pesanteur à l'estomac, de vomissements, et chez plusieurs d'un ténesme pénib e, parfois propagé aux voies urinaires. Les rechutes étaient faciles les plus légers écarts suffisaient pour en provoquer le retour. Il n y eut qu'un très petit nombre qui tombèrent dans la dysenterie sanguinolente ; mais ceux à qui ce malheur arriva eurent beaucoup de peine à s'en tirer. On en vit qui, passant par degrés de la douleur à la diarrhée, et de celle-ci à la dysenterie putride finirent de vivre dans un état de colliquation et d aneanlissèment. En février et mars, sévit une fièvre rhumatique a manifestations diverses; pleurésies, pneumonies g^'aves terminées parfois par de nombreux abcès, lièvres maligne, que

l'on combattit utilement par le quinquina, etc. Au mois d'avril, les choses changèrent d'aspect. Ce fut alors qu'arrivèrent à Naples une foule nombreuse de misérables en haillons, qui, chassés par la faim, avaient abandonné leurs cahutes, espérant trouver dans les villes riches des ressources qu'ils ne trouvaient plus dans leurs campagnes. On les voyait errer dans les rues, semblables à des cadavres vivants, pâles, défaits, couverts de haillons, exhalant une vapeur rance, puante. Les uns tombaient évanouis de pure inanition, les autres mouraient dans les rues ou dans les hôpitaux, en vomissant un sang rare ou dissous. D'autres furent attaqués d'un érysipèle sec ou détruits par une gangrène sèche, ou enfin moururent subitement d'une syncope et en convulsions. Plusieurs furent victimes d'une fièvre fort semblable à celle dont il va être question et qui fut populaire.

Dès l'arrivée de ces misérables, on vit en effet se développer dans la ville une fièvre épidémique, qui sévit sur toutes les classes de la population. Cette fièvre, éminemment contagieuse, caractérisée par une éruption pétéchiale, se terminait fréquemment par des abcès internes, par un érysipèle aux environs du cou, par des parotidites, la gangrène au coccyx et aux parties sexuelles. Elle s'accompagnait d'affections aiguës de la poitrine, le plus souvent du genre putride, enfin de diarrhée ou de dysenterie.

B. Famine de l'Algérie (1867-1868). — Ce témoignage de Sarcone a reçu de nos jours mêmes une confirmation plus précise dans l'observation que les médecins militaires ont pu faire des effets de la famine qui a régné parmi les indigènes de l'Algérie en 1867 et 1868. On sait que les bandes faméliques, désertant les campagnes où elles avaient épuisé toutes les ressources alimentaires, affluèrent vers les centres européens où elles furent reçues dans des dépôts de mendicité créés à leur intention et soumis à des visites médicales régulières. Les rapports des médecins de ces dépôts nous donnent sur les diverses maladies et notamment sur la dysenterie dont les laméliques étaient atteints des documents nombreux et concordants qui sont consignés dans les rapports de M. Périer (28) pour ia province d'Alger.

^ M. Leplat, visitant le dépôt de mendicité de l'Oued-Sly, près d'Orléansville,où étaient réunis douze cents Arabes faméliques,

DE LA DYSENTEIUE. - ÉTIOLOOIE.

écrit que pas un n'est bien portant, tous ont des lièvres intermittentes, ou la diarrhée, ou la dysenterie, quelques-uns sont atteints de scorbut, d'autres de typhus.

A l'infirmerie du dépôt de Milianah, où étaient réunis une centaine de malades en moyenne, les maladies dominantes étaient, suivant le rapport de M. Delamarre, les diarrhées et les dysenteries; on y observait en outre des cachexies faméliques avec marasme ou anasarque, des fièvres intermittentes,

des varioles, etc. , j - •

M Yincens donne le tableau suivant des causes de deces au dépôt de mendicité de Gherchell, qui renfermait en moyenne de huit cents à mille individus, sauf en juin où ce chiffre tombe à deux cent trente.

Décès par

Typlms.

Dysenterie.

Variole.

Inanition et marasme

ADielfa M. Beauchamp observait des varioles, des rougeoles, des bronchites, des pneumonies, des congélations ; mais les causes les plus générales de la mortalité chez les faméliques furent l'entéro-colite chronique (75 pour 100) et la dysenterie

(15 pour 100). . . ,

Ajoutons à ces témoignages que nous jugeons mutile de multiplier, un extrait du registre des autopsies de 1 hôpital do Bougie, qui détermine ainsi le mouvement delà mortalité et les causes individuelles de mort pour une période de six mois:

Février 1868.

Cachexie famélique avec pleurésie J

Cachexie séreuse

Mars.

Cachexie séreuse avec pleurésie J

Cacliexic séreuse avec érysipèle

Avril.

Cachexie avec érysipèle ambulant et pneumonie. . 1

Cachexie avec tuberculose pulmonaire 1

Cachexie avec diarrhée 1

Mai.

Cachexie avec diarrhée 2

Dysenterie 14.

Dysenterie gangreneuse 1

'Juin.

Cachexie avec diarrhée 2

Dysenterie 27

Typhus exanth. (dont un Français, M. le docteur

Janvier) 4

Juillet.

Cachexie famélique; fracture humérus i

Typhus (dont un militaire français) 2

On voit par ces i^écits que des maladies nombreuses et diverses sont observées chez ces Arabes faméliques, mais que la maladie la plus commune, la plus caractéristique, consistait en une diarrhée aiguë ou chronique, que M. Périer désigne du nom d'enléro-colile de misère et qu'il décrit d'après ses propres observations et celles de ses collaborateurs. Ladiariiiée consistait en selles plus ou moins nombreuses, demi-liquides, jaunâtres et fétides. Le ventre rétracté vers le rachis était quelquefois douloureux, mais il n'y avait ni ténesme, ni selles sanguinolentes ; l'appétit était augmenlé ou diminué, les digestions laborieuses et imparfaites, la lientérie fi^équente ; lé plus souvent les tentatives d'alimentation échouaient, le repas étant l'occasion d'une recrudescence de la diarrhée avec lientérie. Cette diarrhée, après des alternatives d'amélioration et de recrudescence, amenait un état cachectique caractérisé par ramaigrissementexti^ême, la réfrigéi^ation, la faiblesse du pouls, l'extinction de la voix, assez fréquemment l'anasarque. La mort atteignait ces malheureux, tantôt brusquement, tantôt après une courte agonie, quelquefois au milieu de convulsions générales ou partielles.

Les autopsies faites par MM. Beauchamp, Ilattute, Lavigne,

montraient la diminution de volume et de poids des viscères. L'estomac, ordinairement rétracté, présentait des parois décolorées et une muqueuse tellement ramollie que le simple frottement ou l'eau versée au moyen d'une éponge suffisait pour l'entraîner. L'intestin grêle était également diminué de calibre, et si peu résistant, qu'à la moindre traction il s'allongeait en cordon ou se déchirait. La muqueuse amincie^ ramollie, décolorée, ressemblait à une couche de matière gélatiniforme que le moindre frottement réduisait en bouillie. Les ulcérations étaient rares, et ne siégeaient que dans le gros intestin, dit

M. Beauchamp.

S'agissait-il d'une entérite ou d'un catarrhe gastro-intestinal, ou d'une simple atrophie de la muqueuse? C'est ce que nous ne saurions décider en l'absence d'examen histologique.^ Nous ne déciderons point davantage si ces troubles intestinaux étaient le résultat direct d'une alimentation grossière ou insuffisante, ou se rattachaient aune affection générale de nature spécifique. Ce qui est hors de doute, c'est que la diarrhée famélique est absolument distincte de la dysenterie, et que les ulcérations rencontrées parfois dans le gros intestin étaient en rapport avec une complication.

Très fréquemment, aux symptômes et aux lésions que nous venons de décrire, se joignaient les manifestations d'autres maladies. Au premier rang, il convient de mentionner la dysenterie, comme on l'a vu dans les extraits des rapports particuliers reproduits plus haut. La dysenterie développée chez les faméliques paraît en général effacée dans ses symptômes. Elle se réduit le plus souvent à une simple diarrhée chronique avec ténesme et rechutes. Les selles ne deviennent sanguinolentes que chez un petit nombre, d'après Sarcone. Les lésions ellesmêmes, d'après le docteur Beauchamp, se réduisent à des ulcérations éparses, sans épaississement de la paroi ni eschare gangreneuse. Les lésions profondes, gangreneuses sont cependant signalées dans les autopsies de Bougie. Nous verrons plus tard comment cette atténuation des caractères propres à la dysenterie et leur superposition à ceux de la diarrhée famélique ont amené certains observateurs à élablir une confusion dans les deux ordres de faits, et à rattacher la diarrhée famélique à la dysenterie.

Tout en faisant partie intégrante du groupe des maladies famé-

liques, la dysenterie ne saurait être considérée comme résultant directement de l'insuffisante alimentation ou de l'usage d'aliments variés. On voit, en effet, dans les mêmes conditions, se développer à côté d'elle une foule d'autres maladies, parmi lesquelles les plus constantes sont le scorbut, la plithisie pulmonaire, les pneumonies, les pleurésies, les affections septicémiques telles qu'érysipèle et gangrène, le muguet et la diphthérie, éventuellement la rougeole et la variole, et la plus redoutable de toutes, en raison de son caractère hautement contagieux, le typhus.

La famine ne produit directement aucune de ces maladies spécifiques, elle prépare seulement un terrain de culture aux germes d'une foule de maladies, parmi lesquelles la dysenterie occupe un des premiers rangs.

G. liCs prisons et les bagnes. — L'insuffisance du régime alimentaire a des formes et des degrés. Elle ne se présente point toujours avec ce caractère de misère excessive et transitoire de tout un peuple que nous venons de voir dans les famines. On en peut aussi observer les effets à l'état permanent et sous une forme atténuée dans des milieux plus circonscrits.

Dans les prisons et les bagnes, où des causes complexes joignent leurs effets à ceux de l'insuffisance du régime alimentaire pour débiliter profondément les organismes, la pathologie reproduit dans ses traits principaux celle des populations faméliques.

Les documents relatifs à la pathologie du bagne de Toulon (29) nous montrent la diarrhée, la dysenterie et le scorbut régnant à l'état permanent, la pneumonie et la phthisie pulmonaire faisant des ravages considérables, le typhus apparaissant à intervalles presque réguliers dans une série d'épidémies.

M. Boisgard (30) parmi les détenus de la Commune au fort Boyard, MM. Normand, Delacour, Jublin, sur les détenus transportés en Nouvelle-Calédonie, à bord de la Néréide et de la Sibylle, observent la même série de maladies, et dans un ordre de succession presque constant : la diarrhée, la dysenterie, le scorbut...

Enfin chez nos malheureux prisonniers à bord des pontons anglais de 1808 à 1825, étiolés par le manque d'air et de lu-

mière, et soumis à une alimenlalioii grossière el insuffisante, les maladies décrites par les médecins qui avaient partagé leurs souffrances, sont encore la diarrhée, la dysenterie, la pneumonie et la phlhisie, le typhus et quelquefois le scorbut.

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