II. — Conditions étiologiques
A. Cavactèrcis infectieux et orig^inetelluriqne. — Lind avait déjà montré par des exemples choisis que dans les pays chauds on rencontrait fréquemment des régions salubres à côté déterres extrêmement malsaines. L'enquête géographique précédente est la confirmation sur une vaste échelle de la remarque de ce pénétrant observateur. Elle nous apprend en effet que, si la malaria est la maladie la plus répandue dans les climats chauds, elle ne s'observe cependant point dans toutes les localités ; elle y est répartie en foyers plus ou moins étendus et d'une inégale intensité. Partout, sur la côte occidentale de l'Afrique comme dans les Indes, dans l'ximérique du Sud comme aux Antilles, nous trouvons dans un même climat des zones très rapprochées, dont les unes sont des foyers de fièvre redoutables, tandis que les autres sont exemptes de la malaria, ou du moins ne la présentent pas sous la forme endémique. On oppose, sous ce rapport. Madras au Bengale, la rive de Gorée aux rives du Sénégal, Barbade et les Bermudes à la Guadeloupe et la Martinique, les îles du Salut à la Guyane, etc.
On peut justement inférer de ce contraste, que la cause de la fièvre ne réside point dans le climat météorologique, mais dans les conditions restreintes de localité; que par conséquent elle
est de nature infectieuse et d'origine telkirique. Et s'il en fallait un autre témoignage, on le trouverait dans la préservation des navires stationnés en face des côtes les plus insalubres, ou dans l'atteinte presque exclusive de ceux des hommes de l'équipage que leur service oblige à passer la journée à terre (97).
Nulle part d'ailleurs la gravité des fièvres n'est plus manifestement en rapport avec la constitution physique et géologique du sol que dans les climats torrides. Rares dans les régions constammentarides et pauvres enhumus, elles se montrentsous une forme peu sévère dans les pays exempts de marais, mais couverts d'une riche végétation dont les détritus, en s'accumulant dans le sol, forment un premier degré d'infection (fièvres des hauts plateaux des Antilles, du Deccan). C'est dans les plames marécageuses qui bordent le littoral des îles et des contments que l'endémie palustre acquiert son summum de gravite. Formées de dépôts d'alluvion charriés par les rivières qui descendent des montagnes ou des plateaux constituant le noyau central du pays, ces plaines, à peine élevées au-dessus du mveau de la mer, sont soumises pendant la saison des pluies a des inondations périodiques qui entretiennent au loin des marécages, des étangs, des eaux stagnantes. D'autre part au niveau des côtes basses et plates, le sol, alternativement couvert et découvert par la marée, expose deux fois par jour à l evaporation de vastes surfaces vaseuses. Enfin, aux embouchures des rivières, la rencontre des eaux douces et des eaux salées augmente l'étendue des marécages et porte le dano-er -i son comble par la création de marais mixtes, de lagunes communiquant à la fois avec les eaux douces d'une rivière et les eaux salées de la mer. Telle est à peu près la constitution géo^ logique et physique du littoral de l'Afrique, de l'indouslan de 1 Amérique cenlrale et des Guyanes. C'est là aussi que nous avons eu à signaler les foyers les plus étendus et les formes les plus graves de la malaria; lorsque l'endémie se rencontre avec une pareille intensité dans l'intérieur du continent, c'est toujours dans des conditions telluriques semblables, c'est-à-dire au milieu de plaines marécageuses, de forêts humides qui bordent le cours des fleuves, de terrains d'alluvions péla giques, qui représentent, quand ils sont inondés, de véritables marais salants. Partout l'étendue et la nravité do
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g34 . ÉTlOLUGlli DE LA MALAIUA.
l'endémie sonl en rapjDort avec la conslilulion physique du sol.
D'autre part, les bouleversements profonds subis par ce dernier ont maintes fois fourni, ici comme ailleurs, l'éclatante démonstration de l'origine tellurique des lièvres. On sait que jusqu'en 1867 la malaria était presque inconnue à Maurice et à la Réunion. Depuis celte époque, les fièvres sont devenues endémo-épidémiques et graves dans ces deux îles ; ce changement s'est produit à la suite de déboisements étendus qui ont donné iieuàdesmodifications profondes dans le régime des eaux, à des déplacements de masses considérables de dépôts alluvionnaires vers l'embouchure des rivières, et finalement à la formation de nombreux marais sur le parcours de ces dernières et sur le littoral (98).
Dans le même ordre d'idées, on peut citer l'influence des travaux de terrassement dont nos marins ont tant de fois été victimes. Le petit corps expéditionnaire qui, en 1840, traiia de l'acquisition de Nossi-Bé, ayant débarqué près d'Helleville, les quelques travaux de campement et de défense qu'il fallut exécuter produisirent une telle explosion de fièvres, qu'en peu de temps on perdit 80 hommes (99).
Il résulte de l'ensemble de ces faits que malgré l'immense extension delà malaria sous les tropiques, ses étroites relations avec le sol n'y sont pas moins évidentes que sous les latitudes plus élevées. Mais les météores constituent ici un facteur palhogénique d'une puissance extrême, auquel les fièvres sont redevables de la permanence de leur règue et de leur gravité.
B. Influences météoriques et autres. — a. Chaleur. — La chaleur exerce une influence prépondérante qui se manifeste à la fois dans le développement et le caractère des fièvres. La température moyenne mensuelle de ces régions est comprise entre 20 et 28 degrés ; c'est le degré de chaleur qui réveille chaque été l'endémo-épidémie en Algérie; aussi les fièvres règnent-elles en permanence toute l'année sous les tropiques, et leur endémicité croissante, à mesure qu'on se rapproche de l'équateur, est moins due à l'aggravation des conditions pathogéniques du sol qu'à l'augmentation progressive de la température. Leur subordination à cette dernière est d ailleurs démontrée par leur mode de distribution dans les diiic-
rentes périodes de l'année. Dans ceux des climats tropicaux où il existe encore deux saisons suffisamment tranchées, c'est la plus chaude qui est la plus chargée de fièvres palustres. C'est ainsi qu'au Sénégal, climat septentrional dont la température moyenne du deuxième semestre est de 4 degrés au moins supérieure à celle du premier, le chiffre moyen des admissions a l hôpital bamt-Louis pour deux années (IcSSO et 1855) a été d après Dutroulau, de 325 pour les six premiers mois de l'année et de 841 pour les six derniers. A la Guyane, en Cochinchine au contraire, ou il n'y a plus de dififérenciation saisonnière, où la température moyenne des quatre trimestres oscille entre 27 et 28 degœs, les fièvres sont à peu près également réparties entre les différents mois de l'année
La chaleur extrême de ces climats renforce la puissance toxique du miasme; elle confère l'aptitude à engendrer la fièvre a des localités qui, avec des conditions tellurîques semblables, seraient salubres sous des latitudes plus tempérées. D autre part, par son action dépressive sur toutes les fonctions par 1 alanguissement général qu'elle amène, elle rend l'orc^anisme plus impressionnable au poison: c'est à elle en un mot que les fièvres sont redevables de la permanence de leur règne et de leur haute gravité sous les tropiques.
b. Pluies. - Les pluies torrentielles qui marquent la saison chaude accusent ici, comme en Algérie, leur haute influence pathogenique. La recrudescence annuelle des fièvres coïncide toujours avec les premières pluies; une légère rémission de
ont \ ? "^^^r ^^lors que les rivières
son débordées et que les plaines sont inondées au loin. Mais des k fin de la saison pluvieuse, l'endémie s'accroît de nouveau et atteint son maximum annuel au commencement de la saison fraîche, au moment du retrait des eaux et de l'assèchement du
0 Les moindres pluies qui, éventuellement, viennent à traversei la période de sécheresse, déterminent une recrudescence de
c. Vents. -Tous les médecins des colonies s'accordent à attribuer une influence fâcheuse aux vents d'ouest m i soif fient pendant l'hivernage : ils débilitent l'écon ^e Z^n ent la réceptivité morbide et aggravent le caractère des fièvres ; eur action est la même que celle du sirocoTn Al.éit Les vents d'est eux-mêmes, bien qu'en général u^"
deviennent parfois nuisibles par les rofroidisscmenls brusques qu'ils produisent sur l'organisme. Enfin, comme véhicule des miasmes, les vents peuvent avoir une influence funeste, quelle que soit leur direction, s'ils ont passé sur un foyer marécageux, et inversement ils exerceront sur ce dernier une action salutaire par la dissémination des émanations fébrigènes.
d. Aggravations iiériodiques de V endémie tropicale. — On a observé sous les tropiques, comme sous les latitudes plus élevées, de notables variations dans la gravité et l'extension de l'endémie suivant les années.
Ces recrudescences périodiques sont tantôt restées localisées à certains foyers; d'autresfois, véritables pandémies, elles se sont produites simultanément sur de vastes zones, et, dans ce cas, ont coïncidé ordinairement avec les pandémies européennes mentionnées plus haut (Hirsch). Elles ontpu être rapportées dans certains cas aux défrichements, aux bouleversements du sol sur de grandes étendues ; mais le plus souvent il a été impossible de leur assigner une cause précise.
e. Circonstances prédisposantes. — Les écarts de régime, l'alcoolisme aigu et chronique, les maladies antérieures sont mentionnés fréquemment à titre de causes prédisposantes.' Mais on trouve rarement signalées parmi ces dernières, les souffrances, les privations de toute sorte, dont l'influence est si prépondérante dans la genèse des autres endémies tropicales, telles que la peste, le béribéri, la dysenterie.
G. De racclîmatemcnt au miasme palustre sous les tropiques, luflueuce des races. — Si l'Européen ne devient pas réfractaire au miasme palustre chez lui ni en Algérie, c'est en vain qu'il espérerait acquérir l'immunité sous les" tropiques, où la cause fébrigène est douée de sa plus haute puissance et où l'homme subit en outre les influences du climat météorique. Dans nos colonies, la morbidité et la mortalité des troupes par malaria augmentent avec la durée du séjour; souvent, dès la troisième année, il faut renvoyer en France bon nombre d'individus épuisés par les récidives, et dans certaines stations, comme Mayotte, Sainte-Marie de Madagascar, on a dû renouveler la garnison tous les ans, au lieu de tous les quatre, sous peine de voir succomber la plus grande partie de l'efl"ectif à la cachexie palustre (Dutroulau, p. 174
et 175). « Il n'y a point d'acclimatement possible pour le soldat, » dit Thévcnot (100).
Il est permis cependant de se demander si celte tendance aux récidives finirait par s'épuiser chez ceux qui ne sont pas emportés par les premières atteintes. Pour répondre avec précision à cette question, il faudrait pouvoir suivre pendant plusieurs années un groupe d'individus qui ne subit dans cet intervalle aucun changement ni dans sa résidence ni dans sa composition primitive, ce qui n'a jamais lieu pour les troupes; mais cette épreuve est réalisée jusqu'à un certain point par les Européens sédentaires; or on trouve toujours parmi ces derniers un assez grand nombre d'individus ayant guéri sur place de fièvres anciennes et récidivées. Mais cette population ne laisse pas que d'être éprouvée par la malaria ; celle-ci toutefois y sévit avec moins de violence que dans la population flottante, ce qui prouve qu'à défaut d'immunité, les Européens peuvent arriver à un certain degré de tolérance. Mais ce qui démontre aussi l'impossibilité de l'assuéfaction complète, de l'acclimatement au miasme palustre, c'est que les créoles lui payent un tribut à peu près égal à celui des Européens sédentaires ; les cachexies ne sont pas rares parmi eux, non plus que certaines formes de fièvres pernicieuses, notamment la bilieuse hématurique.
Les différentes races colorées qui vivent sous les tropiques subissent d'ailleurs, elles aussi, plus ou moins l'influence de la malaria, soit dans leur pays d'origine, soit dans les contrées où elles sont transportées. Il n'y a d'immunité absolue pour aucune d'elles. Les affections palustres sont communes parmi les Indiens du Mexique et de l'Amérique du Sud (iOi), les noirs de la Martinique, de la Guadeloupe (102) et de la côte occidentale d'Afrique (103), parmi les indigènes de Sainte-Marie de Madagascar (104) et de Nossi-Bé (105), enfin parmi ceux de la présidence de Bombay, de Madras, de Calcutta et de Pondichéry (106).
Mais, semblables aux natifs des foyers palustres de nos climats et aux Arabes de l'Algérie, les races indigènes des tropiques bénéficiant du privilège de l'habitude, sont moins éprouvées et subissent des formes moins graves de la malaria que les étrangers. Des troupes de cinq races différentes, en garnison dans l'île de Ceylan, ont fourni pendant des périodes qui
m KTIOLOGIE DlC LA MALAHIA.
ont \arié de trois à dix-neuf ans, les proportions respectives suivantes de malades et de morts :