PROPORTION POUR 1000 HOMMES D'EFFECTIF
Malados Morls
Nègres ? i,i
Hindous 376 4,5
Malais 337 6,7
Natifs de Ceylan 441 7,0
Anglais 485 24,6 (107)
Si aucune race ne possède l'immunité vis-à-vis de la malaria, il semble cependant que l'aptitude à contracter cette dernière varie de l'une à l'autre. Il est à peu près démontré que la race éthiopienne résiste plus que toute autre à l'imprégnation palustre, au point que l'on a pu dire qu'elle y était réfractaire. C'est une exagération dont nos collègues de la flotte ont fait justice par de nombreuses preuves contradictoires (108). La vérité est que les noirs jouissent d'une immunité relative, non seulement dans leurs pays d'origine, mais aussi dans les contrées où ils sont transportés.
Il n'y a donc pas d'acclimatement absolu contre la fièvre, pas plus pour les indigènes que pour les Européens, mais immunité naturelle pour quelques-uns, et une sorte de tolérance relative pour un grand nombre. A ce dernier titre, les indigènes sont moins frappés que la population européenne flottante, mais ils le sont, à l'exception des nègres, à peu près dans la même proportion que les étrangers sédentaires et les créoles.
11 est à remarquer que cette immunité relative se perd pendant les épidémies intenses, comme celle du nord-ouest de l'Indoustan en 1829 (Hirsch, p. 174), ou par suite d'un éloignement prolongé des foyers palustres. Hirsch raconte, d'après Frichelt et William, que sur 158 nègres qui prirent part à l'expédition du Niger, 11 seulement, qui venaient de faire un long séjour en Angleterre, contractèrent les fièvres. Enfin, il semble que la tolérance ne soit efficace que pour les foyers où elle a ete acquise et non pour d'autres. La compagnie des volontaires créoles levée aux Antilles en 1862 pour faire le service des Terres-Chaudes du Mexique, fut anéantie en peu de temps par les fièvres palustres (109). Des Indiens et des Malgaches, trans-
portés de leur climat à Mayotte pour y être employés aux travaux d'installation, furent autant éprouvés par les fièvres pernicieuses que les Européens non acclimatés, et ce n'est qu'au bout de deux ou trois ans, qu'ayant acquis l'assuétude pour le nouveau foyer, ils rentrèrent dans les conditions de résistance relative qu'ils présentaient dans leur pays (Dutroulau).
Influence de l'altitnde. — Les modifications de forme et de fréquence que subit la malaria à travers les climats se retrouvent sur une plus petite échelle dans sa distribution suivant les hauteurs. Il nous reste à signaler l'influence de ces dernières dans un paragraphe terminal qui servira en quelque sorte de complément à chacun des chapitres précédents.
D'une manière générale, quelle que soit la latitude, l'extension et la gravité de la malaria décroissent à mesure qu'on s'éloigne de la mer pour s'élever en altitude. Cette proposition se vérifie toujours da»e les pays montagneux. Les pentes, en favorisant l'écoulement des eaux, préviennent leur infiltration dans le sol ou leur collection en marécages. En Algérie, l'endémie palustre atteint son plus haut degré sur les côtes. Au Mexique, nos troupes, après avoir été cruellement éprouvées par la malaria dans les Terres-Chaudes, s'en virent délivrées quand elles se furent élevées sur le plateau de l'Anahuac.
Mais cette immunité des lieux élevés n'a rien d'absolu. Lorsque éventuellement, par leur configuration physique, ils favorisent la stagnation des eaux, ils engendrent la malaria, comme les marais de la plaine. Joseph Frank rencontra les fièvres intermittentes sur le Saint-Gothard, à côté des marais qui bordaient les sources du Rhin et duTessin. Liebermann les a observées près des marécages de la vallée de Mexico, à 2277 mètres d'altitude; mais il fait remarquer que leur nombre et leur gravité ne sont nullement en rapport avec l'étendue des marais de la vallée, à cause de la faible élévation de la température moyenne (17 degrés), de plus de 8 degrés inférieure à celle des Terres-Chaudes (25%20). C'est en eflet à ce deuxième facteur que se trouve subordonnée l'immunité des lieux élevés. Les fièvres régnent encore à Tiaret, à 1300 mètres au-dessus du niveau de la mer, cette localité ayant une température moyenne de 13 degrés, c'est-à-dire supérieure de 2 degrés à
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celle de la Rochelle et de la Hollande. Sous l'équateur il faudra s'élever bien davantage, et dans les climats tempérés bien moins, pour rencontrer la zone salubre. En d'autres termes, toutes choses étant égales d'ailleurs, la limite enaltitude de la fièvre palustre sur un point déterminé du globe est en raison inverse de la latitude de ce point.
§ 4. — Nature et propriétés du poison palustre.
Après avoir déterminé les conditions pathogéniques essentielles de la malaria, il nous reste à envisager sa cause en ellemême, à dégager de l'ensemble des faits précédents sa nature et ses principales propriétés.
A. Sa spécificité. — L'agent fébrigène n'est point constitué par quelque produit de décomposition des matières organiques du sol. La preuve, entre autres, en est dans l'immunité de certaines localités qui réunissent cependant au plus haut degré les conditions telluriques favorables à la genèse de la malaria. D'après le témoignage de M. Dupont et de la plupart des médecins qui ont visité la Plata, les fièvres y sont inconnues, bien que les bords des rivières soient couverts de vastes marais, de lagunes étendues, qui se dessèchent en partie pendant les fortes chaleurs de fêté (110). M. Pauly attribue cette anomalie à la permanence des vents du large qui balayent la vallée et l'expurgent de ses miasmes. Mais de pareilles observations ont été relevées ailleurs, entre autres à Taïti et à la Nouvelle-Calédonie, dont nos collègues de la flotte s'accordent à signaler la salubrité, malgré l'existence de vastes surfaces noyées et une température à peu près tropicale. De Rochas (111) raconte que sur un effectif de quatre-vingt-dix à cent hommes employés à des travaux de terrassement et de culture à la Nouvelle-Calédonie, il n'a pas observé un seul cas de fièvre intermittente dans l'espace de trois ans. Il est hors de doute que les vents du large contribuent par la dispersion des miasmes à l'assainissement des plaines élevées et des vallées ouvertes. Mais il est difficile d'admettre que leur action protectrice va jusqu'à préserver des hommes travaillant au milieu des marais d'un sol vierge.
La malaria ne naît donc pas fatalement au sein de ces foyers
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de décomposition, pas plus qu'elle ne leur est subordonnée d'une manière absolue dans sa distribution géographique. D'où il est permis de conclure qu'elle est engendrée non par quelque produit direct de la putréfaction végétale, mais par une cause spécifique qui trouve dans un pareil milieu les meilleures conditions de son développement. L'immunité de certaines îles de rOcéanie doit être attribuée à l'absence de cette cause ou du moins à son peu d'énergie.
B. Propagation des fièvres palustres à distance. —
Les émanations fébrigènes sont susceptibles d'être entraînées par les courants atmosphériques. La réalité de ce transport est démontrée par le développement accidentel des fièvres palustres dans maintes localités, au moment où celles-ci subissent l'influence des vents qui ont passé sur des foyers insalubres situés dans le voisinage ; ou inversemment, par la préservation de ces localités, lorsque des obstacles assez puissants pour intercepter les courants atmosphériques les séparent des foyers voisins. Dans la Bresse, Nepple signale pour Montluel le danger du vent du nord qui a passé sur le marais du pays (p. 18). D'après Legendre, les collines du Médoc ne sont atteintes de fièvres que lorsqu'elles sont soumises aux vents qui soufflent des plaines marécageuses voisines (112). A la Rochelle, les casernes de Sainte-Glaire et des Corde! iers, ainsi que les habitations du centre de la ville, ne sont atteintes de fièvre que par les vents du nord-ouest qui ont passé sur le marais Lafond(113). C'est le relief des monts Albains qui préserve Rome des émanations des marais Pontins (Colin, p. 28). A Philippeville et à Bône, les vents qui ont rasé les plaines marécageuses du sud de la ville déterminent toujours une recrudescence des fièvres endémiques. Enfin maints faits de ce genre sont signalés sous les tropiques. Dans les îlots qui entourent Madagascar, les vents qui soufflent de la Grande-Terre et qui ont passé sur d'immenses marais, sont justement redoutés, tandis que ceux qui viennent du large exercent une influence salutaire (114).
Il serait important pour la détermination exacte des limites des foyers d'endémicité, de connaître la distance maxima à laquelle peut s'efi'ecluer ce transport. Il nous est diflicile de la représenter par des chiff'res ; nous estimons seulement qu'elle doit être faible, si nous nous en rapportons à l'immunité
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absolue de cerlaines localités situées non loin de foyers redoutables. On peut citer surtout, comme témoignage à l'appui, la préservation des navires stationnés en face des côtes les plus insalubres, et mouillés assez près du littoral ou de l'embouchure des fleuves pour ressentir la brise de terre. La Caravane, placée en rade du Gabon, subissait sans inconvénient marqué cette dernière, tandis que sous son influence il se produisait toujours dans le comptoir bon nombre de fièvres graves (115).
Il y a d'ailleurs lieu de croire, toutes choses étant égales, que dans beaucoup de cas le rayon de propagation du miasme est eu raison directe de l'intensité du foyer fébrigène.
Le transport dans le sens vertical des émanations paraît également très limité. Sur le flanc des montagnes qui bordent l'Agro-Romano et les marais Ponlins, s'échelonnent une foule de localités qui jouissent d'un air salubre, bien que 200, 300 ou 400 mètres au plus les séparent des foyers de la plaine. La hauteur à laqueUe il faut s'élever pour atteindre la zone d'immunité est en général en raison directe de l'intensité de ces derniers. Les grands travaux d'assainissement accomplis dans les marais Pontins, ont tout d'abord abaissé l'altitude el raccourci la distance horizontale nécessaires pour créer l'immunité (116).
Dans la formidable épidémie de Bône de 1852-1853, provoquée comme nous l'avons vu par de grands travaux de terrassement exécutés autour de la ville, les hauteurs de l'Edough, habituellement préservées, ne conférèrent plus l'immunité à ceux qui l'habitaient. Cette singularité ne peut guère s'expliquer qu'en admettant que l'altitude suffisante pour assurer la salubrité dans les conditions ordinaires, cessait de l'être visà-vis d'émanations douées d'une énergie exceptionnelle (117).
En résumé, si les germes sont transportables par l'atmosphère, ce transport ne peut s'efi'ectuer qu'à de faibles distances. Ce n'est donc point à une propagation des miasmes loin des foyers fébrigènes que l'on peut attribuer ces vastes pandémies de malaria, qui surviennent en dehors de tout changement du sol. Il est môme peu probable, contrairement au sentiment de Boudin (118), que l'épidémie observée en Angleterre enl82G soit due aux miasmes apportés de Hollande parles vents d'est. Nous rappellerons à ce propos que cette année fut marquée non seulement par l'énorme extension que prit la malaria dans
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SCS foyers habituels, mais aussi par son apparition épidémique dans maintes localités qui en étaient habituellement indemnes.
C. niode fie pénétration du poison dans l'organisme. — La pénétration du poison palustre dans l'organisme par la voie pulmonaire ne fait l'objet d'aucun doute, et constitue certainement le mode d'infection le plus général, témoin ces nombreuses localités comme Rome, qui sont ravagées par la fièvre, bien que consommant de l'eau d'une pureté irréprochable. Mais quelques médecins pensent que l'absorption du germe peut s'effectuer aussi;àla surface du tube digestil par l'intermédiaire de l'eau de boisson puisée dans le foyer palustre. Or les faits produits à l'appui de cette assertion ne lui sont guère favorables, ainsi que cela résulte de la critique si lucide qui en a été faite par M. le professeur Colin (119). Presque tous en effet ont été recueillis dans les foyers palustres mêmes, c'est-à-dire dans les milieux où il est difficile de décider si le malade a été infecté par l'air qu'il respire ou par l'eau qu'il boit. On ne saurait considérer comme décisives que les observations d'infection réalisée en dehors de toute zone fébrigène, dans une localité suffisamment éloignée de cette dernière, ou à bord d'un navire en pleine mer, au moyen d'une eau potable puisée dans un foyer palustre. Mais on ne cite guère qu'un fait de ce genre, celui de VArgo, rapporté par Boudin (120) : une épidémie de fièvre palustre grave éclata à bord de ce navire dans son trajet de Bône à Marseille, parmi des militaires faisant usage d'eau embarquée dans la première de ces villes. Or des objections graves ont été formulées contre l'interprétation de ce fait par M. Colin, qui est porté à y voir plutôt une de ces épidémies de fièvre typhoïde qui font souvent explosion à bord des navires encombrés, et nous reconnaissons sans peine combien ses doutes sont légitimes {loc. cii., p. 2G2).
D'ailleurs en Algérie, les troupes en expédition ne consomment souvent que de l'eau saumâtre, chargée de matières organiques, sans être plus éprouvées par les fièvres que dans les camps, où elles disposent d'une eau pure; et si réellement les eaux provenant de terrains marécageux étaient capables de donner la malaria, celle-ci devrait sévir bien souvent à bord des bâtiments que les nécessités de la navigation obligent de
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faire leur provision dans les rivières insalubres, telles que celles de la côte occidentale d'Afrique. Au surplus, M. Colin nous apprend que les localités situées sur les hauteurs qui entourent la campagne romaine, à une distance verticale assez grande pour échapper aux miasmes de la plaine, jouissent d'une santé excellente, bien qu'elles consomment l'eau puisée dans cette dernière.
La croyance à l'identité de nature entre la malaria et la dysenterie dont la transmission par l'eau est au moins probable, a sans doute contribué à faire accepter une pareille origine pour la première de ces maladies par certains médecins de l'Algérie (121). Mais il résulte de ce qui précède, d'une pari qu'aucun des faits invoqués en faveur de cette thèse n'exclut la possibilité de l'infection par une autre voie, et d'autre pan que les eaux marécageuses ont pu être consommées impunément dans maintes circonstances.
Dans ces conditions, nous ne pouvons que nous rallier aux conclusions de M. Colin, qui dénie à ces eaux toute propriété spécifique, et les range, au point de vue de leur action sur l'organisme, parmi les agents banals qui ont pour effet de diminuer sa résistance aux influences morbides.
D. Période de latence. Incubation. — Il a été souvent possible de déterminer avec précision l'intervalle écoulé entre le moment où l'organisme subit l'impression morbide, et celui où il réagit. Des étrangers visitant la campagne romaine sont frappés quelques jours , parfois déjà quelques heures après leur arrivée. Sous les tropiques, on voit la fièvre éclater en pleine mer, au milieu d'équipages qui viennent de faire un court séjour sur une côte insalubre. D'après des faits très précis de ce genre, observés sur la côte occidentale d'Afrique par M. Fallier en 1848 (122), et quelques autres relevés par nos collègues en Algérie (Sorel, loc. cit.), une période de deux à douze jours s'écoulerait entre l'absorption du poison et l'explosion des accidents. Mais d'autres observations non moins concluantes prouvent que cet intervalle peut être beaucoup plus long. Au témoignage de Dutroulau, il n'est pas un médecin des colonies qui n'ait observé des fièvres de première invasion chez des sujets ayant quitté depuis plusieurs mois le foyer palustre, et les médecins de l'armée ont de leur côte