IV. — Théorie paluslre (Haspel, Catteloup, Cambay
Tel était l'état de la question, lorsqu'un nouveau champ d'observation fut ouvert à la science par notre conquête de l'Algérie. Dans une contrée séparée de la nôtre seulement par la Méditerranée, notre armée allait se trouver en butte à ces maladies des pays chauds, que l'on connaissait bien imparfaitement à Paris, puisque Louis mettait en doute la fréquence des abcès du foie dans les colonies.
Durant les dix premières années de l'occupation, nos médecins eurent peu de temps à donner à l'étude, tout occupés qu'ils étaient à des expéditions, à des installations provisoires, à recevoir et à traiter leurs nombreux malades. Leur œuvre se résume en un tableau somujaire de l'épidémie, exposé dans des rapports au conseil de santé. Les faits sont présentés dans leurs grandes lignes, avec la préoccupation d'en donner une interprétation physiologique conforme à la doctrine broussaisienne. Ces travaux ont surtout en vue les fièvres; nous aurons occasion de les analyser dans une autre partie de cet ouvrage.
C'est seulement à partir de 1843 que parurent des travaux importants sur la dysenterie et l'hépatite; la dysenterie était à cette époque la maladie dominante dans l'armée, et de
beaucoup la plus meurtrière, principalcmenL dans la province d'Oran où s'accomplissaient les opérations militaires les plus actives. Dans les hôpitaux d'Oran, de Mascara et de TIemcen s'étaient rencontrés, échangeant leurs vues et travaillant de concert, trois observateurs de talent inégal et d'éducation médicale différente, Haspel, Gatteloup et Cambay.
Les mémoires publiés par Haspel en 1843 (8), et par Gatteloup en 1845 (9), sont de simples recueils de faits, accompagnés de courtes réflexions. La vérité que les deux auteurs se hâtent de proclamer, c'est la coexistence habituelle des abcès du foie avec la dysenterie. « Si en France, dit Haspel, l'hépatite est ordinairement liée à la gastro-duodénite, il n'en est plus de même en Algérie, où elle est presque toujours accompagnée de lésions graves du gros intestin. » — Gatteloup « a été tellement frappé de la fréquence de l'hépatite dans le cours de la diarrhée et de la dysenterie, qu'il s'est livré immédiatement à l'étude des deux affections ».
Il ne faut pas demander à ces mémoires principalement descriptifs une analyse approfondie des causes qui engendrent cette double affection. Pour les deux auteurs, la condition étiologique qui prime toutes les autres, c'est l'état de guerre, avec les fatigues et les privations qu'il entraîne. Dans leurs expéditions qui durent des mois entiers, campés sous la petite tente, et mal garantis par une demi-couverture, nos soldats subissent les alternatives de la chaleur du jour et du froid de la nuit; une ration insuffisante et souvent avariée compense mal les fatigues des marches forcées. Au retour des expéditions, ils sont logés dans des réduits obscurs, étroits et humides; trop souvent ils se dédommagent de leurs longues privations par des écarts de régime et' des excès alcooliques. — Ainsi naissent des embarras gastriques, des diarrhées qui dégénèrent en dysenteries, des congestions hépatiques qui se terminent par suppuration. Si l'alimentation défectueuse exerce de préférence son action sur la muqueuse du côlon, les fatigues et les variations de température ont pour conséquences plus spéciales les phlegmasies du foie.
Nos auteurs sont également sobres de considérations pathogéniques. Haspel ne se préoccupe pas d'élucider la nature de la relation qu'il a constatée entre la dysenterie et les maladies du foie. Gatteloup, qui paraît avoir eu connaissance des tra-
vaux de Budd, mais no le cilc pas, csl disposé à adinellre que les matières putrides, absorbées à la surface de l'intestin ulcéré, sont portées au Ibie par la veine porte et y déterminent la suppuration.
L'intérêt principal de ces premières études, c'est que, écrites sous l'impression immédiate des faits, elles ont le caractère de témoignages authentiques, et mettent en évidence, sinon les causes essentielles des maladies qui décimèrent notre armée, du moins les influences qui déterminèrent leur règne épidémique et leur gravité.
Le caractère de témoignage impersonnel se retrouve encore dans le recueil d'observations dont Cambay (10) a enrichi son traité de la dysenterie publié en 1847. Pour la plupart des hommes qui arrivent à l'ambulance de Tlemcen, atteints de dysenterie grave et d'hépatite, il est noté qu'ils sont tombés malades en expédition, que la dysenterie ou la diarrhée, simple au début, est devenue chronique ou s'est brusquement aggravée par le manque de soins, les marches et contremarches, le mauvais régime, le campement sous la neige, la traversée des rivières, le transport en cacolet. Ce sont ces observations, prises au jour le jour et racontant l'histoire médicale de la campagne, qui sont la substance même de l'ouvrage et qui en font la lecture attrayante et fructueuse.
Quant auK chapitres consacrés aux questions générales, ils n'éclairent d'aucune vue nouvelle l'étiologie et la pathogénie des maladies des pays chauds, et se bornent à reproduire la nosographie d'Annesley, avec moins de sagacité et d'ampleur.
L'interprétation libre et personnelle, les grands traits qui résument la physiologie des maladies de l'Algérie, on les chercherait vainement ailleurs que dans le traité d'ilaspel (11).
Sept années se sont écoulées depuis la publication de son premier mémoire sur les maladies du foie. Dans cet intervalle, la province d'Oran avait été pacifiée; nos établissements commençaient à être pourvus des ressources indispensables aux premiers besoins; le régime des expéditions militaires avait cessé, les troupes étaient casernées, vêtues et nourries comme sur le pied de paix. La pathologie s'était heureusement modifiée; rapidement avaient décru les pestes meurtrières des époques troublées, la dysenterie et l'hépatite suppurée. « Peut-
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être se troiivera-t-on réduit dans quelques années, dit llaspel, à chercher, dans les travaux des premiers médecins, des maladies qui seront devenues rares, lorsque la culture aura fait son œuvre et transformé le sol et le pays. »
C'est dans ces conditions nouvelles qu'llaspel écrivit son traité. Les impressions des premières campagnes avaient eu le temps de s'eiîacer,pour laisser voir, dans la suite des années et des saisons, le retour périodique des maladies endémiques. Ainsi avait pu se développer dans un esprit philosophique, nourri de la doctrine hippocratique, plus accessible aux irapressions d'ensemble que disposé aux observations précises de détail, un système pathologique qui exprime le trait saillant de la pathologie algérienne. Un caractère propre à la zone méditerranéenne, ou du moins qui ne se reproduit avec la même netteté ni entre les tropiques ni dans les climats froids, c'est que « tous les ans, aux mêmes saisons, comme des oiseaux de passage, réapparaissent les mêmes maladies, se développant dans un même ordre y. A une telle pathologie, comme le fait remarquer Littré, s'adaptent avec une apparence de vérité les conceptions anciennes des constitutions saisonnières. Haspel en a fait l'idée maîtresse de son système.
Dans ce système, l'influence des saisons règle la succession annuelle des maladies, mais plus encore les aptitudes réactionnelles de l'organisme et, par conséquent, la modalité ou la forme des maladies. Au printemps, appartiennent les fièvres gastriques, les intermittentes franches, les dysenteries actives et mobiles, les affections catarrhales à résolution facile. Avec l'été apparaissent en grand nombre les rémittentes bilieuses accompagnées d'hypérémie active du foie; à mesure que la saison s'avance, les fièvres tendent à revêtir le caractère pernicieux, et les dysenteries, de plus en plus nombreuses, s'accompagnent d'hypérémie hypostatique du foie et souvent d'abcès. En automne, les maladies prennent un caractère adynamique et putride, et l'on voit se dérouler les suites des affections d'été passées à l'état chronique, les fièvres irrégulières, les anasarques, les engorgements et inflammations chroniques du foie et de la rate, les dysenteries chroniques. En hiver, ces diverses cachexies se compliquent d'états typhoïdes, scorbutiques ou gangreneux, et la mortalité est encore très grande, bien que la saison ait peu de maladies propres.
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Les inlliienccs saisonnières ne déterminent toutefois que la forme des maladies; au-dessus d'elles doit régner une cause qui rende compte de l'existence même et de la nature des maladies endémiques. Cette cause, déjà invoquée par les prédécesseurs d'Haspcl, est la malaria. Mais il ne s'agit plus d'une action banale, placée dans l'ordre étiologique sur le même rang que le refroidissement ou la constipation. Le miasme est la cause réelle et unique des fièvres et de la dysenterie, qu'elles soient épidémiques ou sporadiques. Avec une remarquable netteté pour l'époque, Haspel insiste sur la spécificité de cet agent, qu'il appelle un germe morbide, un ovum pathologique. Les vicissitudes atmosphériques, les fatigues, les écarts de régime concourent sans doute à la genèse des maladies, mais, réduites à elles seules, ces causes secondaires resteraient sans effet.
Cette notion d'une cause spécifique permet à l'auteur de montrer l'erreur de l'école physiologique et de fécole anatomo-physiologique qui ne voyaient dans la dysenterie, dans les gastro-duodénites et dans l'hépatite que des inflammations vulgaires. « La raison qui a empêché la plupart des auteurs d'apercevoir nettement le fait général qui domine tous les éléments morbides, c'est que, s'attachant particulièrement aux lésions anatomiques, ils ont étudié isolément chacune des formes pathologiques comme autant de maladies distinctes, et ont négligé, par conséquent, de remarquer la corrélation intime, fenchaînement qui existent entre elles, et qui auraient nécessairement jeté une vive lumière sur leur origine commune (p. 7o, t. I). »
Ce dédain de l'expression phénoménale des maladies avait son danger; il amena Haspel à méconnaître les profondes différences qui séparent finfection malarienne de la dysenterie, et la cirrhose du foie de l'hépatite suppurée. S'il entrevit quelques-unes de ces différences, il ne chercha point à en approfondir la signification, les réduisant à ces simples variations de forme qu'une maladie, unique dans sa nature, peut recevoir des influences de la saison.
Il serait injuste cependant d'attribuer uniquement à Haspel tous les excès ni tous les mérites de sa doctrine. Les esprits les plus originaux sont entraînés quelquefois inconscieranieul nar le courant des idées de leur temps. L'ouvrage d'Haspcl,
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comme celui de Budd, doit être rapporté à une date : il appartient à celte période de l'école algérienne que F. Jacquot a appelée \l\ période palustre, et la théorie qu'il expose avait déjà reçu son extension la plus excessive dans les travaux de Uoudin. Dès 1842 avait paru ce Traité' des fièvres intermittentes, rémittentes et continues, où, sous le nom d'affections limnhcmiques, l'auteur réunissait à la malaria, comme dérivant d'une cause identique, non seulement la dysenterie, mais encore la fièvre jaune, la peste et le^clioléra.