V. — Théorie météorologique (F. Jacquot, Rouis, Morehead
Dans l'intervalle de dix années qui sépare la publication du Traité des maladies de l'Algérie de celle des Recherches sur les suppurations endémiques du foie de Rouis (1860), et de celle des Recherches cliniques sur les maladies de l inde de Morehead (2^ éd., 1860), un notable progrès avait été réalisé, dû en grande partie à la vive polémique de F. Jacquot.
a. Théorie de F. Jacquot. — Cet esprit singulièrement doué, plutôt critique et spéculatif qu'observateur, plus intéressé par la recherche des causes et par l'examen des doctrines que par l'étude des phénomènes, exerce, durant toute cette période de l'historique de la pathologie des pays chauds, une influence décisive sur l'opinion médicale. Dialecticien consommé, il apporte dans la recherche des causes des maladies populaires une telle puissance d'analyse, d'abstraction et de généralisation, que les questions étiologiques depuis longtemps agitées se simplifient et se précisent sous sa plume.
Dans ses premières publications (12), la malaria est dégagée de ses apparentes connexions avec les autres maladies endémiques des pays chauds. La cause qui est supposée l'engendrer n'est plus cet agent banal également propre à produire la dysenterie, le choléra et la fièvre jaune; c'est un miasme spécifique qui prend naissance, dans des conditions déterminées du sol, sur toute la surface de la terre, et qui acquiert seulement, dans les climats torrides, une concentration ou une activité morbide particulière.
^ Plus tard, appliquant son procédé d'analyse des éléments etiologi(|ucs à l'étude de fcndémo-épidémie annuelle de la zone méditerranéenne, il cherche à établir que les pyrexies se
,,go ABCÈS DYSENTÉIUUUES DU l'UllC.
dévcloppciiL sous rinfliicncc de deux causes, agissant isolément ou siinullanément, la malaria d'une part, l'élévation excessive de la température d'autre part; elles seraient ainsi tantôt paludéennes pures, tantôt climatiques pures, tantôt mixtes ou proportionnées (13).
Quant à la dysenterie et à l'hépatite, l'ensemble de leurs caractères géographiques, épidémiologiques et cliniques les différencie absolument des pyrexies .
La malaria et la dysenterie ont des foyers endémiques distincts; leurs recrudescences saisonnières ne coïncident pas exactement, ordinairement la dysenterie précède; dans ses foyers endémiques, la fièvre paludéenne est permanente, tandis que la dysenterie est, par moments, silencieuse, par moments, étendue en vastes épidémies ; son extension est en rapport avec les faits de guerre et diminue avec le régime de
paix. , .
D'une manière générale, la dysenterie est climaterique, puisque sa fréquence et sa gravité sont en rapport avec la chaleur et les vicissitudes du climat; elle est nettement saisonnière dans les pays tempérés. Elle est aussi, jusqu'à un certain point, indépendante du climat, « comme si certaines conditions,' dont l'appréciation nous échappe, étaient nécessaires, en outre de l'élévation de la température et de l'inclémence du climat pour l'engendrer ». Parmi ces conditions, un rôle important semble appartenir aux agents hygiéniques et, notamment, aux vices de l'alimentation.
Les causes invoquées pour séparer la dysenterie des fièvres paludéennes s'appliquent à l'hépatite. La dysenterie et 1 hépatite sont réunies par l'auteur sous la même désignation de 7naladies endémo-épidémiques à déterminations localisées; mais il conclut à leur non-identité, parce que leurs foyers endémiques ne lui paraissent pas coïncider.
Cette rupture entre la malaria et la dysenterie hépatique est désormais acquise à la science, et il est à remarquer que la dysenterie et l'hépatite restent indissolubles, au moment où le faisceau de l'endémie est rompu.
b. Théorie de Rouis. - La dysenterie et l'hépatite, dont Haspel annonçait la prochaine disparition en Algérie, étaient tombées à des chiiïres relativement faibles. Il n'avait paru depuis une dizaine d'années, sur les abcès du foie, que
REVUE HISTOlUaUE ET CRIÏIUUE DES OPINIONS. 161
quelques thèses et mémoires de peu d'étendue, lorsque Rouis jugea le moment venu de réunir dans un travail d'ensemble les travaux de ses prédécesseurs et ses propres recherches sur une affection qui devenait rare.
Dans cet ouvrage, l'hépatite suppurée n'est plus envisagée comme une maladie populaire, connexe avec les grandes manifestations épidémiques de la dysenterie, mais comme une maladie isolée et sporadique, développée sous l'influence des hautes températures estivales, principalement chez les individus non acclimatés.
Les hautes températures agiraient sur l'économie, et particulièrement sur le foie, en raréfiant l'air atmosphérique, et diminuant la quantité d'oxygène destinée aux besoins de l'hématose. Le foie, ainsi atteint dans sa nutrition, deviendrait le siège d'une hypérémie active, que des conditions secondaires, telles que fatigues, mauvaise nourriture, etc., accroîtraient encore chez la plupart des malades. « Des lésions congestives ainsi produites à celles qui caractérisent la fonte pyogénique, il n'y a plus qu'un degré à franchir, et il l'est infailliblement, pour peu que l'économie continue à subir l'action des hautes températures. » Pour rendre compte des cas développés pendant la saison froide, l'auteur emprunte à Haspel la distinction des hypérémies actives et passives. Le foie, relâché dans sa texture par les hypérémies actives de la saison chaude, se laisserait distendre passivement par le sanodans la saison où l'action du froid contracte les vaisseaux de la périphérie et refoule le sang dans les viscères.
La relation qui unit dans les neuf dixièmes des cas* l'hépatite à la dysenterie s'expliquerait de la manière suivante Si la dysenterie est initiale, elle peut agir comme une cause occasionnelle de suppuration hépatique, en faisant affluer vers les branches de la veine porte une quantité démesurée de sang. Si, au contraire, l'hépatite est initiale, elle peut pro voquer secondairement la dysenterie, par suite de l'action irritante exercée par la bile altérée sur le gros intestin. Ces considérations de physiologie pathologique ne sont appuyées d'aucune preuve directe. ^ppuyces Les preuves directes de l'action pathogénique de la ch-ilenr sont déduites: 10 de la répartition gé^^i ue e^it:
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années les plus chaudes ; 3" de l'influence des saisons ; 4" de la prcdisposilion observée chez les anciens résidents et chez les hommes du Nord. Outre que les preuves ne sont pas décisives, on peut objecter à la méthode numérique sur laquelle elles sont fondées, que les supputations sont toujours rapportées, non à un efl'ectif déterminé de population, mais à un nombre déterminé d'abcès du foie.
c. Théorie de Morehead. — Si l'on veut se rendre compte de la pathologie de Morehead, il est bon de se souvenir d'Annesley, de même que, pour juger les opinions de Rouis, nous avons dû les mettre en parallèle avec celles de son prédécesseur immédiat Haspel. Les ouvrages publiés à différentes époques, dans un même lieu et sur un même sujet, sont comme les fragments d'une conversation dont le sens nous échapperait, si nous ne les rapprochions les uns des autres. La manière de voir de Morehead est, à divers égards, la contrepartie de celle d'Annesley.
Les causes les plus ordinaires de la dysenterie hépatique étaient pour Annesley, on s'en souvient, la suractivité fonctionnelle du foie et les troubles de la sécrétion biliaire, résultant de l'action de la chaleur, de la malaria et de l'intempérance chez les Européens pléthoriques. Morehead reconnaît que chez les nouveaux arrivés, généralement pléthoriques et exclusivement chez ceux qui n'adaptent pas leur manière de vivre aux exigences du climat, la théorie de la fonction hépatique vicariante de la fonction pulmonaire, thème constant des auteurs, peut être vraie. Mais cette théorie ne s'applique qu'à une faible catégorie d'individus ; les dérangements biliaires sont rarement observés chez les natifs et chez les Européens sobres.
« Les maladies de l'Inde ont bien plus généralement un caractère asthénique et, loin d'exiger un traitement antiplilogistique et évacuant, réclament plutôt un régime et une médication toniques. »
Elles sont préparées par un ensemble de causes prédisposantes, telles que la chaleur, la malaria, les vices de l'alimentation, l'impureté de l'air et de l'eau, etc., dont les effets combinés aboutissent graduellement à l'asthénie et à la cachexie. Chez les sujets ainsi débilités par les multiples influences du climat tropical, la cause la plus commune de
maladies est le froid extérieur, « d'autant plus préjudiciable, dit l'auteur, que la production de chaleur animale est diminuée, en sorte que le refroidissement du corps peut être le résultat de circonstances extérieures qui seraient impuissantes à le produire dans des climats froids et chez des sujets sthéniques ». Les maladies qui dépendent le plus directement de ce refroidissement sont la dysenterie et l'hépatite.
Les preuves positives invoquées à l'appui de ces propositions sont peu nombreuses. C'est, d'une part, l'expérience faite dans les sanatoria hymalaïens et dans le poste de Mahubulewshur près de Bombay, qui durent être abandonnés parce que les cachectiques paludéens y prenaient presque à coup sûr la dysenterie. C'est, d'autre part, une statistique empruntée aux registres des hôpitaux européens et indigènes de Bombay, d'où il résulterait que les admissions pour dysenterie atteindraient leurs maxima dans les mois où se produisent surtout les changements atmosphériques, les mois froids, pluvieux ou venteux. Mais, en vérité, les chiflres produits sont peu probants; et le même genre de calcul, appliqué à l'hépatite, donne des résultats plutôt contradictoires avec l'opinion défendue par l'auteur.
En ce qui concerne les rapports de l'hépatite avec la dysenterie, la question paraît à Morehead de médiocre intérêt : ces maladies ont tant de causes communes qu'il est surprenant qu'elles ne coïncident pas plus souvent.
Cet exposé suffira, pensons-nous, à faire connaître la nature et la valeur des arguments produits par Rouis et par Morehead à l'appui d'une théorie qui attribue aux -seules- influences météorologiques le développement de la dysenterie et des abcès du foie. L'opinion ancienne, d'après laquelle la résidence dans les pays chauds détermine dans l'organisme des Européens une série de modifications physiologiques pouvant aboutir à des modifications déterminées, a trouvé dans cette théorie sa formule la plus simple et la plus précise, par cela même se prêtant le mieux à l'examen. Ces vues seront appréciées plus loin, lorsque nous parlerons de l'acclimatement en
gênerai
ABCtS DYSENTÉRIQUES DU FOIE.
Yl. — Causes bromalologiques . - Alcoolisme.
Les différentes théories sur la nature des abcès du foie que nous avons vu surgir au cours du développement historique de la question, depuis Annesley, ont chacune emprunté à l'étiolooie complexe et savante de ce grand médecin un de ses facteurs, celle-ci le transport au foie des liquides putrides de 1 mtestin celle-là le miasme paludéen, d'autres la chaleur ou le refroidissement. Restait un dernier ordre de causes, auquel Annesley attribuailune grande importance, l'alimentation trop substantielle et épicée, la nourriture grossière et msuffisante, enfin l'abus des boissons spiritueuses. Cette pathogenie bromatologique a aussi trouvé ses partisans ; elle est exposée notamment dans un mémoire du docteur Sachs (14.), sur 1 hépatite des pays chauds qu'il a observée au Caire. Nous donnerons une courte mention à cet ouvrage, qui, sans avoir 1 importance de ceux que nous avons examinés précédemment, ajoui cependant d'un certain crédit dans la littérature allemande.
L'auteur considère la dysenterie et l'hépalite comme des affections purement locales, dépendant de causes tout individuelles et physiologiques. 11 existerait, chez tous les Européens vivant dans les pays chauds, une atome des organes digestifs une conoestion permanente avec augmentation de volume du foie. Pour faire naître de cet état congestif soit l'hépatite, soi la dysenterie, il faut des causes spéciales directes ; l auteur 1 troule dansle régime de vivre, danslanourriture trop copieu^^^ ou trop excitante, dans l'abus des épices et des boissons al OO" liques^a dysenterie résulterait plutôt de la consommât n des fruits avant maturité. Les deux alfections seraient d adleurs indépendantes l'une de l'autre, bien que reconnaissanî
des causes similaires. „ ....«^
On s'expliquerait difficilement comment une théorie assM^ étroite pou. réduire la dysenterie et l'hépaute quences de l'indigestion eût pu être formulée par n m^ Lin contemporain (1876), si l'on ne tenaU compte d ^ conditions particulières dans lesquelles . a ol>se ve Le te leur Sachs a séjourné en Egypte neul hivers et detix , et a recueilli ses observations, partie dans sa chentele co , Ipolite du Caire, partie dans l'hôpital européen de cette
ville. Il a eu affaire le plus souvent à des malades vus à une époque éloignée du début de l'affection, recourant au médecin à de lointains intervalles, à l'occasion de recrudescences aiguës d'une affection chronique, et notamment à l'époque où l'abcès déjà formé réclamait un traitement chirurgical. Dans ces conditions d'examen, n'ayant à traiter que le reliquat, échelonné sur les mois d'hiver, des affections estivales passées à l'état chronique, l'observateur ne pouvait saisir les rapports qui rattachent le développement de l'hépatite à l'endoépidémie estivale. Nous savons par le témoignage du docteur de Castro (15), que la marche épidémique de la dysenterie et de l'hépatite en Egypte est telle que nous la connaissons en Algérie. Des relevés statistiques qu'il a faits dans les hôpitaux d'Alexandrie, il résulte que sur 78 cas d'abcès du foie, dans lesquels il a été possible de préciser le commencement de la maladie, 50 se sont déclarés dans les mois de juillet à novembre, et 28 seulement dans les sept autres mois. Ce praticien, qui a judicieusement mesuré les dimensions du foie chez un grand nombre de sujets atteints de maladies diverses, fait en outre la remarque intéressante que, contrairement aux assertions de Sachs et à l'opinion généralement admise, l'augmentation de volume du foie chez les anciens résidants en Egypte est tout à fait exceptionnelle.
En Egypte comme dans l'Inde, l'intempérance de la table et le surmènement de l'estomac par des mets de haut goût, ne sauraient être imputés qu'càune partie minime de la population et ne peuvent compter parmi les causes déterminantes d'une maladie aussi généralement répandue que l'hépatite. Annesley qui rencontrait ces habitudes dans la haute société anglaise de l'Inde, ne leur attribue cependant dans l'éliologie générale de la maladie qu'un rôle restreint à des cas déterminés.
Les médecins d'armée seraient plutôt disposés à mettre en cause l'hygiène alimentaire dans un sens tout opposé. L'alimentation grossière et souvent insuffisante du soldat en campagne compte, en effet, parmi les causes les plus efficaces qui développent la dysenterie des camps et en retardent la guérison; et elle devient ainsi indirectement une cau<;e d hépatite.
Mais il est une autre cause, moins exceptionnelle que l'intempérance et les privations, aussi répandue et plus redou-
^gg ABCÈS DYSENTÉRIQUES DU FOIE.
table peut-être dans les colonies que dans les contrées froides de l'Europe, c'est l'alcoolisme. Les témoignages sont à peu près unanimes pour attester la prédisposition des ivrognes aux abcès du foie (Brislowe, Gallard, Morebead, etc.). Waring trouve les habitudes d'ivresse notées dans 67.5 pour 100 des cas d'abcès du foie qu'il a relevés. Comment agit l'aicool ? Est-ce par une action irritante directement portée sur le foie? Cette opinion a été souvent émise, et l'on a dit que l'alcool était pour l'abcès du foie, dans les pays chauds, ce qu'il est pour le foie gras et pour la cirrhose dans les climats froids. Cette différence d'action d'un même agent, suivant les climats, nous semble peu probable, et Dutroulau nous paraît avoir mieux jugé lorsqu'il fait remarquer que le tafia ne détermme point la dysenterie, mais exerce l'action la plus décisive sur les rechutes et les récidives; c'est en entretenant la dysenterie à l'état chronique qu'il détermine indirectement l'hépatite suppurée.
Cette part faite aux causes bromatologiques, disons en terminant que si la sobriété, une alimentation choisie, une installation intelligente et confortable, une force morale soutenue, peuvent, dans une grande mesure, atténuer les influences dépressives des climats, l'observation la plus rigoureuse des préceptes de l'hygiène n'est cependant pas un préservatif certain de la dysenterie hépatique. Témoin plusieurs cas de la collection de Waring, et entre autres celui bien connu de Yictor Jacquemont : « Nul n'a été plus sobre, dit Waring ; depuis longtemps il n'avait pas fait usage de liqueurs spiritueuses il évitait la nourriture animale et suivait le régime même des natifs, seulement en plus faible ration. Il faisait régulièrement des promenades à pied ou à cheval, matin et soir; mais, obligé de vivre principalement sous la tente, il fut expose pendant la saison chaude aux chaleurs excessives et à toutes les vicissitudes atmosphériques. Il fut atteint d'abord de dysenterie et d'accès de lièvre irrégulière; l'abcès du foie se déclara ensuite et il mourut à Bombay le 7 décembre 1832, labccs s'étant ouvert dans la cavité abdominale. ))
vu. — Traumatisme.
Nous n'aurions pas songé à mentionner le traumatisme parmi les causes éventuelles des abcès tropicaux du foie, si les laits
do cet ordre n'avaient été invoqués par quelques auteurs, comme une preuve de la tendance du foie à. suppurer, sous les influences les plus banales, dans les climats chauds. 11 s'agit tantôt d'un coup ou d'une chute sur la région hépatique; tantôt d'un corps étranger ayant pénétré dans le foie par les voies biliaires ou par le duodénum.
La violence extérieure est mentionnée assez souvent par les anamnesliques, sans que la relation de cause à effet entre cette violence et l'abcès du foie consécutif soit clairement établie; telles senties observations 104, 149, 171 de Morehead, telle encore l'observation rapportée par Haspel (p. 141) , où l'auteur se borne à indiquer que les premiers symptômes de l'hépatite se déclarèrent quelque temps après le coup reçu. D'autres fois, il s'agit d'un kyste hydatique du foie qui est amené à la suppuration par le traumatisme (16).
Des observations probantes semblent d'ailleurs établir que, même dans notre climat, et chez des sujets sains, l'abcès du foie peut se former à la suite d'une violente contusion de la région hépatique, et sans autre cause apparente. MacLean(17) cite le cas d'un soldat qui, étant ivre, tomba de cheval et vint heurter avec violence contre une porte; un énorme abcès du foie s'ensuivit, qui se termina par la mort. Une observation plus explicite encore est rapportée par Petit le fils dans le mémoire déjà cité; il s'agit d'une jeune femme qui tomba sur le rebord d'une table et éprouva une contusion violente de la région hépatique au défaut des côtes; un abcès s'ensuivit, et Petit fait remarquer que la suppuration peut, en pareil cas, être lente à se former.
On comprend que de pareils accidents puissent se produire chez des individus atteints de dysenterie, comme dans un cas rapporté également par Mac Lean, et l'on peut alors se demander si l'abcès hépatique, occasionné par le traumatisme, n'était pas réellement de nature dysentérique. Quoi qu'il en soit, les faits de cet ordre sont aussi rares que les abcès froids, les ostéites et arthrites tuberculeuses, consécutifs au traumatisme sont communs; ce qui tient peut-être à ce que la région hépatique est moins exposée aux violences extérieures que les membres.
Parmi les corps étrangers capables de produire l'abcès du fme, on a cité les lombrics. Morehead et Mac Lean {loc. cil.)
rapportent avoir rencontré ces vers dans des abcès du foie où ils avaient pénétré par les voies biliaires : étaient-ils arrivés dans le foie avant ou après la suppuration, c'est ce que les observations n'établissent pas; le sujet de Mac Lean était atteint de dysenterie; Morebead ne la mentionne pas. Ajoutons encore que Mac Lean a rencontré dans un abcès du foie communiquant avec le duodénum chez un tuberculeux une aiguille que ce dernier avait avalée deux années avant sa mort, mais ces faits n'intéressent que de loin notre sujet.
VllI.— Théorie du miasme dysentérique : la spéclflcité à deux degrés (Dutroulau).
Il reste, pour achever cette étude historique, à examiner un ouvrage conçu dans un esprit vraiment moderne et devenu à juste titre classique, le Traité des maladies des Européens dans les patjs chauds de Dutroulau. L'auteur déclare, dans sa préface, que « bien que traitant des sujets très connus , il s'est placé à un point de vue particulier et peu usité, et qu'il ne sortira pas du cercle de ses propres observations » . Son œuvre est, en effet, personnelle, et l'on n'y saurait trop louer l'excellence de la méthode, la sûreté des renseignements, l'intérêt des observations.
Ayant pu se convaincre, tant par sa propre expérience que par les rapports des médecins en chef de nos diverses colonies, que les maladies qui atteignent les Européens dans les régions tropicales ne sont pas les mêmes partout, Dutroulau jugea que la climatologie médicale de chaque région devait se lier à l'histoire des maladies qui lui sont propres, comme la cause à l'effet. Comparant entre elles les six colonies les plus importantes que la France possédât de son temps sous les tropiques, il appliqua à l'étude de leur pathologie la méthode étiologique brillamment inaugurée par F. Jacquot, et montra que chaque colonie présente des conditions climatériques spéciales, une salubrité propre, un régime endémo-épidémique particulier.
Les conditions météorologiques ne sauraient rendre compte de cette distribution des maladies, ni de la salubrité inégale des contrées. La chaleur moyenne est peu différente à Taïti e au Sénégal, et cependant ces deux colonies occupentles degré extrêmes de l'échelle de la salubrité. Le régime des vents
la pluie est absoliunent différent, si on compare le Sénégal et la Guyane; les fièvres paludéennes et la dysenterie régnent cependant côte à côte dans les deux colonies, affectant une gravité inégale et une répartition saisonnière différente. Parfois, comme on le voit aux Antilles, deux localités voisines, soumises par conséquent aux mêmes météores, sont des foyers intenses l'une de dysenterie, l'autre de malaria. D'où l'on peut conclure que les agents météorologiques peuvent bien influer sur la fréquence, la gravité, la distribution saisonnière des maladies, mais sont insuffisants à développer celles-ci.
Les causes hygiéniques expliquent encore moins que les météores, l'existence des maladies endémiques et leur inégale répartition dans les climats partiels. Si les graves perturbations de l'hygiène, créées par l'état de guerre, ont eu une grande influence sur l'extension et la gravité de la dysenterie et de l'hépatite en Algérie, les mêmes effets ne se sont pas produits à Taïti, où cependant l'occupation a aussi nécessité des actions de guerre. Aux Antilles, où la vie du soldat est calme et régulière, les deux maladies n'en régnent pas moins avec une grande intensité.
Il faut donc chercher dans des conditions moins générales que les météores, moins temporaires que les infractions à l'hygiène, l'explication des foyers morbigènes. La constitution du sol peut seule rendre compte de l'existence de conditions pathogéniques aussi localisées et aussi permanentes; et l'on doit admettre que la dysenterie et l'hépatite ont, comme la malaria, pour cause spécifique, un miasme émané du sol. Cette conclusion est corroborée par la clinique et l'anatomie pathologique qui assignent à leurs symptômes et à leurs lésions les caractères propres aux maladies infectieuses. Gomme d'autre part les foyers endémiques de l'une et de l'autre maladie coïncident partout, l'auteur est porté à croire qu'un seul et même principe infectieux les engendre toutes deux.
Mais il ne faut pas se méprendre sur la signification de la spécificité attribuée par Dutroulau cà la dysenterie hépatique des pays chauds. Elle ne s'applique pas à la dysenterie et à l'hépatite en général. Ces alfections ne sont que de simples phlegmasies de la muqueuse intestinale et de la glande hépatique, reconnaissant des causes banales; elles ne deviennent spécifiques que lorsque le miasme tellurique se surajoute à
leurs causes ordinaires ; et celte spécificité de deuxième ordre se manifeste en ce que la dysenterie devient gangreneuse, et en ce que l'hépatite suppure.
Telles sont, dans leur enchaînement, les principales considérations sur lesquelles est étayée la notion d'une cause spécifique, d'origine tellurique, commune à la dysenterie et à l'hépatite des pays chauds.
Nous avons montré, dans notre étude de la dysenterie, que le sol peut, en effet, dans certaines conditions géologiques et climalériques, recéler et multiplier les germes de celte maladie. Mais ce n'est point là un caractère exclusif ni même prépondérant dans l'étiologie de la dysenterie. Elle n'est pas, comme la malaria, étroitement liée à la constitution du sol : et il ne serait pas possible d'assigner des caractères constants au sol qui recèle le miasme dysentérique, comme on peut le faire pour le sol fébrigène. « Tout ce qu'on peut constater, dit Dutroulau lui-même, c'est que, lorsque les deux maladies sont séparées, c'est là où le sol est accidenté, plus ou moins incliné ou élevé, et parcouru par des eaux vives, que se rencontre la dysenterie. » Ces caractèrres étant négatifs, et généralement plutôt liés à la salubrité d'une contrée, il serait plus juste de reconnaître que la genèse et la multiplication des germes de la dysenterie peuvent s'accomplir dans des conditions auxquelles la qualité du sol reste étrangère.
Si son observation s'était étendue en dehors des régions tropicales, Dutroulau n'eût pas manqué de reconnaître que les foyers de la dysenterie n'ont ni la permanence ni la fixité des endémies palustres; qu'elle se développe temporairement dans des lieux qu'elle n'avait point encore visités et où elle n'apparaîtra de longtemps, dans un camp, dans un vaisseau, dans un village ; qu'elle suit dans leur mouvement les masses humaines ; qu'elle est transportable au loin, transmissible dans le commerce immédiat, et que dans toutes ces circonstances, elle est la même maladie, partout meurtrière, partout gangreneuse, partout compliquée d'abcès du foie ; et qu'elle possède, en un mot, aussi bien que la fièvre jaune et la malaria, ce qu'il appelle la spécificité de premier rang.
§ 2. — De l'acclimatement dans ses rapports avec la dysenterie hépatique.
L'idée persistante que l'on retrouve au fond de toutes les théories, — à part celle de Budd, née dans nos climats, — c'est que la cause productrice des abcès du foie est avant tout la chaleur tropicale. Quelques auteurs font intervenir à côté de cet agent des facteurs secondaires, variables suivant les circonstances, malaria, fatigues de la guerre, infractions à l'hygiène des fonctions digestives, etc.. Mais à mesure que l'expérience démontre le rôle effacé de ces causes secondes, l'action de la chaleur tend à subsister comme dernier résultat de l'analyse étiologique.
Il est de toute évidence que la dysenterie hépatique est plus commune dans les climats chauds que dans les climats tera-» pérés et froids, et l'on ne peut moins faire que d'attribuer à la chaleur un rôle considérable dans l'étiologie de cette affection. Mais quel est ce rôle?
L'idée la plus ancienne et la plus communément adoptée est que la chaleur, avec ou sans le concours d'autres causes hygiéniques, exerce sur l'individu lui-même une action morbifîque et est la cause directe de la dysenterie hépatique. Comme d'autre part, dans les contrées tropicales, les Européens sont plus incommodés par la chaleur et plus sujets à contracter les maladies endémiques que ne le sont les individus de race indigène, on a été amené à penser que la dysenterie hépatique, comme aussi les fièvres, ne sont que l'expression, exagérée chez quelques personnes, d'une série de modifications physiologiques engendrées dans l'organisme de l'Européen par le changement de climat; ce qui revient à dire que ces maladies sont avant tout des maladies d'acclimatement. Cette notion est implicitement comprise dans le titre de « Maladies des Européens dans les pays chauds », adopté, depuis Lind jusqu'à Dutroulau, parles ouvrages traitant de la dysenterie, de l'hépatite et des fièvres, bien que ces maladies soient cosmopolites et n'épargnent pas complètement les indigènes dans les pays chauds.
Sans embrasser dans son ensemble cette question vaste et complexe des effets de l'acclimatement, nous rechercherons
seulemenl ici dans quelle mesure racclimalemenl peut concourir à la production des abcès du l'oie. Après avoir indiqué, d'après les travaux les plus récents, les effets généraux de la chaleur tropicale sur l'organisme de l'Européen, nous apprécierons l'influence delà longue résidence dans les pays chauds, et, inversement, nous dirons quelques mots de l'immunité pathologique des indigènes.
Cet examen servira de conclusion aux études historiques exposées dans ce chapitre.