CHAPITRE PREMIER
Les fièvres, que les anciens appelaient essentielles, pour les distinguer des maladies aiguës à détermination locale bien apparente, sont réduites dans la pyrétologie moderne à un petit nombre d'espèces : la fièvre paludéenne, la fièvre typhoïde, les typhus exanthéraatique et récurrent, la fièvre jaune, toutes maladies définies par leurs causes que l'on suppose être des poisons spécifiques. Quelques auteurs ajoutent à celte liste, sous le nom de fièvre simple continue ou fièvre climatique, une pyrexie variable dans ses symptômes, suivant les saisons et les climats (gastrique, bilieuse, ardente) et dépendant exclusivement des influences météoriques.
Il a fallu plusieurs siècles d'observation et de discussion pour distinguer ces fièvres les unes des autres et les individualiser. L'historique de la malaria n'est autre chose que le récit de la lente et progressive séparation de cette maladie avec les autres fièvres essentielles et, notamment, avec la fièvre typhoïde. Nous essayerons de rendre compte des causes qui retardèrent ce résultat; elles nous paraissent tenir en partie aux difficultés du sujet lui-môme et, plus encore, à l'impuissance des méthodes qui furent appliquées successivement à son étude.
!à98 PYKÉTOLOfilE DES PAYS CHAUDS.
La malaria, répandue autrefois dans toute l'Europe, comme elle l'est encore aujourd'hui dans les contrées méditerranéennes, constituait, avec la fièvre typhoïde, la grande et permanente endémie de notre continent. Les recrudescences épidémiques des deux maladies ont lieu chaque année dans la même saison. Le type de la fièvre, intermittent dans l'une, continu dans l'autre, n'est plus qu'un caractère équivoque dans les cas nombreux où l'intermittente devient subcontinue, où la continue devient rémittente; parfois aussi les deux maladies, s'unissant chez un même individu, produisent une pyrexie hybride dont les allures indécises devaient entretenir le doute.
Bien qu'aujourd'hui nous ayons une notion très précise de la spécificité étiologique de chacune de ces maladies, bien que leurs symptômes et leurs lésions nous aient été révélés par des méthodes perfectionnées, nous devons reconnaître que les questions soulevées par nos devanciers n'ont pas toutes reçu une solution satisfaisante; il ne sera donc pas sans utilité de remonter à l'origine de ces débats et de mesurer les efforts accomplis. Nous distinguerons dans cet historique quatre périodes.
I. — Période ancienne, d'Hippocratc à Torti : la médecine est purement clinique.
Hippocrate (1). — Durant une longue série de siècles, la médecine ne connut les maladies que par leurs symptômes. D'après leur caractère le plus apparent, Hippocrate divisa les fièvres qu'il observait en Grèce en intermittentes et continues (auvaxésç); mais, comme le fait remarquer son commentateur Bosquillon, il n'établissait point entre les deux ordres une démarcation absolue. Sans s'arrêter aux distinctions subtiles des mots, il désigne indifféremment sous le nom d'intermittentes ou sous le nom de continues les fièvres qui présentent des rémissions et cxacerbations marquées. C'est parmi ces dernières que se rencontrent les maladies les plus aiguës, les plus considérables, les plus pénibles, les plus funestes. Toute fièvre continue qui prend un caractère franchement intermittent perd en même temps toute gravité.
Qu'étaient ces fièvres continues de la Grèce antique? Dans un
commentaire bien connu, modèle de pénétration, de logique et de clarté, Littré établit que les fièvres décrites aux premier et troisième livres des Épidémies étaient identiques à celles que Maillot avait observées récemment en Algérie, et Twining au Bengale, et présentaient les caractères généraux des fièvres de malaria: marche rapide, intermissions et redoublements de la fièvre, gonflement de la rate, tension douloureuse des hypochondres, fréquence des phénomènes d'algidité succédant à la fièvre chaude.
Mais, pour d'autres fièvres, désignées sous les noms d'hémitrilées et de tritéophyes, le tableau est différent. Elles s'annoncent d'une manière bénigne, avec une rémission peu sensible un jour et un paroxysme violent le lendemain; peu à peu les symptômes s'aggravent, et les redoublements deviennent obscurs. De toutes les fièvres, elles sont les plus longues et les plus graves; on y observe la diarrhée, le tympanisme, la douleur abdominale, la somnolence et le délire; elles laissent à leur suite une grande émaciation. Galien considère cette fièvre comme composée d'une continue à exacerbations quotidiennes et d'une intermittente tierce, et s'élève avec force contre ceux qui la rangent dans la classe des intermittentes. Parmi les modernes, plusieurs auteurs, notamment Bosquillon et Murchison, y ont reconnu les traits de la fièvre entéromésentérique ou fièvre typhoïde.
Mercatus (2). — La question ne fit aucun progrès jusqu'à la fin du seizième siècle, époque à laquelle Mercatus, médecin des rois Philippe II et Philippe III, enseignait à Valladolid la pure doctrine galénique. Dans le traité De fehribus, les fièvres sont divisées en éphémères, hectiques, putrides et pestilentielles ou malignes. C'est dans le groupe des putrides que sont comprises les fièvres dont nous nous occupons. D'après la marche de la fièvre, elles sont divisées en continentes ou synoques (cuvoxà?), qui ont une marche uniforme, sans périodicité appréciable; en continues ou synèques (auv£)(7]ç), qui présentent des exacerbations et des rémissions à jours fixes, et en intermittentes. Toutes ces fièvres sont de même nature, en ce sens qu'elles dépendent d'une altération putride des humeurs.
Le grand mérite de Mercatus est d'avoir reconnu qu'au type intermittent sont fréquemment liés des accidents particuliers, soudains et graves, qu'il appelle pernicieux pour les distin-