PYIÎIÎTOLOGIE DlîS PAYS CHAUDS
La médecine ancienne ne faisait aucun cas de la recherche des causes externes ou éloignées des maladies ; elle pensait que ces causes, ayant cessé d'agir dès que la maladie est déclarée, ne pouvaient donner aucune indication diagnostique ou thérapeutique *. A partir du dix-huitième siècle seulement, et à mesure que la pathologie humorale, éhranléc parla découverte delà circulation du sang, perdait de son crédit, coiinnenca à prévaloir l'idée que l'agent morbide venu du dehors reste présent et efficient dans l'organisme pendant tout le cours de la maladie. L'attention des médecins se porta dès lors avec plus de soin sur les conditions extérieures d'où dépendent les maladies; et l'étiologie vint apporter son utile concours à la connaissance de celles-ci. C'est ainsi qu'à l'étude purement clinique des fièvres périodiques se substitua l'étude plus large des maladies engendrées par l'air marécageux.
R. Morton ne s'engagea qu'avec timidité dans cette voie nouvelle. Il considère toutes les fièvres aiguës, à l'exception de l'éphémère, comme produites par des poisons {a veneno or/œ);mais ces poisons, qui peuvent venir du dehors, peuvent aussi se développer dans l'organisme par la corruption des humeurs. L'origine externe est cependant assez nettement indiquée pour les fièvres intermittentes et synèques, dont les causes évidentes sont pour Morton : 1° l'air palustre, chargé de particules hétérogènes et vénéneuses, inspiré et mêlé avec les esprits; 2° la saison d'automne, pendant laquelle les matinées et les soirées sont fraîches, tandis que le milieu du jour est chaud. C'est pourquoi les fièvres sont endémiques dans les contrées marécageuses et maritimes, et épidémiques en automne.
Lancisi (5). — Si l'observation clinique ne sut pas éviter la confusion entre les fièvres maremmatiques et les fièvres typhiques , l'étude étiologique et épidémiologique de ces pyrexies rencontra à ses débuts la même difficulté, parce que ces deux ordres de fièvres ont souvent des foyers communs. C'est ce qui arriva, pensons-nous, dans les épidémies estivales de Rome et des petites villes de la Romagne, de 1C95 à 1709,
* (( NiiUam cxlernarum causarum curalionis inclicalricem esse Nam a nullo
eoruin niun acUiuc non permanent indicalio sumi, ejus quod ex usu sit, polest. » (Galien, Melh.-med., \\h. IV, cliap. m).
dont l'éminenl médecin du pape Clément XI, Lancisi, eut mission de rechercher les causes et d'indiquer les remèdes. Ces causes étaient le débordement des rivières, l'existence, au voisinage des villes, d'eaux stagnantes où macéraient le lin et le chanvre, l'envasement du ruisseau qui traverse la ville, les immondices des rues, etc. Dans ces conditions complexes, nous voyons naître aujourd'hui encore des fièvres maremmatiques, des fièvres typhoïdes et des dysenteries. Les traits caractéristiques de ces maladies peuvent être reconnus dans les épidémies dont Lancisi nous a laissé le tableau; on y voit en effet des fièvres pernicieuses avec leurs suites habituelles, rate volumineuse, teint terreux, etc. ; des dysenteries et une fièvre continue appelée ^èvre des camps, dont les principaux symptômes sont : l'aspérité et la noirceur de la langue et du gosier, des papules à la peau, de la diarrhée, la tension de l'abdomen, le délire et le sopor, les parotides, etc.
Lincl {&) et Pringle. — Un demi-siècle plus tard, pendant les grandes entreprises coloniales et militaires de l'Angleterre, deux médecins doués à. un haut degré de l'esprit libre, judicieux et pratique propre à leur nation, trouvèrent, dans les circonstances variées de leur carrière navale et militaire, matière à des observations étiologiques plus étendues et plus analytiques.
Dans ses ouvrages sur les maladies des gens de mer et des Européens aux pays chauds, qui sont le premier essai d'une géographie médicale, Lind fit connaître la vaste distribution des fièvres intermittentes et rémittentes à la surface du globe, leur liaison constante avec la constitution marécageuse du sol et l'élévation de la température, les formes diverses qu'elles affectent dans les pays chauds.
La pathologie de la malaria devait, sur ce nouveau théâtre, rencontrer un écueil semblable à celui contre lequel elle s'était heurtée en Europe. Lind ne sut pas distinguer la fièvre bilieuse paludéenne de la fièvre jaune et ne vit entre elles qu'une différence d'intensité; ce nouveau procès restera sans solution pendant plus d'un siècle.
Les observations de Pringle sur les maladies des armées ont une juste célébrité. Parmi les maladies qu'il put obsei'ver pendant les campagnes de 1742 à 1748 en Flandre, en Allemagne, en Ecosse et eu llullaiidc, il en est une qui reparaît
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chaque automne, en tous lieux, soit dans les camps, soit dans les garnisons, et qu'il appelle la fièvre rémillenle d'automne ou des camps; une autre également saisonnière, ayant avec la première une étroite ressemblance, mais plus grave, suivie de rechutes et de cachexie, fut observée particulièrement dans la région maritime de la Flandre et de la Hollande, et est décrite sous le nom de fièvre rémittente des pays bas et marécageux; une troisième enfin, de nature pestilentielle, se développa seulement dans des circonstances exceptionnelles, sans égard à la saison, prenant naissance dans les hôpitaux encombrés et se propageant par contagion à la population civile; on la nomma fièvre des hôpitaux ou des prisons. On reconnaît aisément, dans la description de ces deux dernières pyrexies, la malaria et le typhus exanthématique. Mais qu'était la rémittente d'automne ou fièvre des camps ? L'opinion de Pringle est qu'elle était de même nature que la fièvre des pays marécageux, que toutes deux étaient produites par les vicissitudes de température et d'humidité, auxquelles s'adjoignait pour la dernière l'influence pernicieuse des effluves marécageux; mais il y a plutôt lieu de penser que la description de la fièvre rémittente d'automne a été faite de traits empruntés quelque peu à la malaria et beaucoup à la fièvre typhoïde; l'intermittence et l'ictère sont en effet notés pour quelques cas seulement; en général, la fièvre prenait d'emblée un caractère continu, n'exposait point aux rechutes ni aux obstructions viscérales et ne cédait nullement au quinquina.
Cullen (7). — Les conséquences légitimes des belles observations de Pringle sont d'ailleurs clairement déduites dans un traité dogmatique contemporain, la Nosologie de Cullen. « En examinant, dit cet auteur, les causes éloignées de la [fièvre, on verra qu'elle est occasionnée par deux espèces de vapeurs : 1- par celles des marais; 2» par celles qui s'élèvent du corps humain. Les premières donnent naissance à la fièvre tierce et à ses différentes espèces ; les secondes donnent naissance aux maladies contagieuses ou typhiques, qui comprennent la fièvre lente nerveuse d'Huxam, la fièvre des prisons ou d'hôpital, la fièvre des camps et des armées, la fièvre jaune, etc. »
Baumes (8). — Ces vues étaient également adoptées en France, lorsque en 4785 et 1789 la Société royale de médecine proposa les questions suivantes : 1" déterminer quels sont les
avantages et les dangers du quinquina dans le traitement des diftercntes espèces de fièvres rémillentcs; 2" déterminer quelles sont les maladies qui résultent des émanations des pays marécageux, etc. Dans les mémoires qu'il écrivit pour répondre à ces questions, Baumes conclut aussi que les miasmes sont de deux ordres: (.< les uns, éminemment contagieux, provenant de la cohabitation des hommes et de la malpropreté, donnent lieu à des fièvres putrides, malignes et nerveuses (typhoïdes et ataxiques) d'un caractère essentiellement continu; les autres, émanant des lieux marécageux, donnent naissance à des fièvres intermittentes et rémittentes, curables par le quinquina, et laissent souvent à leur suite une cachexie spéciale, »