PYRÉTOLOGIE DES PAYS CHAUDS. — MALADIES PROPORTIONNÉES
mérerons cnsuile les caractères cliniques généraux de ces maladies, différentes à bien des égards des maladies simples que comprend le cadre nosographique.
A. Épidcmiolo^ic tics maladies proportionnées. —
a. Armées. — Les vicissitudes de la guerre font naître presque fatalement un cerlain nombre de maladies, toujours les mêmes, qui, ayant toutes une grande prédilection pour les organismes épuisés par les fatigues et les privations, se réunissent souvent deux à deux ou trois à trois chez un grand nombre d'individus.
Les grandes luttes d'autrefois, comme celles des temps modernes, nous offrent de nombreux exemples de ces associations morbides. Un des plus anciens est celui de la maladie pestilentielle qui détruisit l'armée de Lautrec devant les murs de Naples en 1528. Il est généralement admis depuis les recherches de Haeser qu'il s'agissait du typhus exanthématique. Mais les historiens du siège racontent qu'un grand nombre des victimes de la maladie épidémique présentaient, indépendamment des symptômes caractéristiques, une fièvre avec paroxysmes, des vomissements bilieux, une teinte jaunâtre de la face et du gonflement des pieds ou du ventre. De pareils traits appartiennent à l'impaludisme, et vraisemblablement il s'agissait souvent d'un processus mixte; l'association de deux maladies est d'autant plus probable que l'armée était campée au milieu de plaines couvertes de marais se desséchant au soleil, et que le typhus pétéchial avait été précédé d'inondations et de fièvres palustres graves (1).
Pendant la lutte trois fois séculaire que la maison d'Autriche soutint contre les Turcs dans l'insalubre vallée du Danube, les troupes impériales furent maintes fois décimées paiunefièvrepestilentielle si différente des pyrexies ordinaires de l'Europe, que celte maladie, qui a exercé la sagacité des meilleurs médecins du temps, n'est guère connue dans l'histoire que sous le nom de « fièvre de Hongrie » ou d' « hémitritée de Dacie k Comme les soldats atteints de l'épidémie semaient au retour de la campagne le typhus tacheté sur leur chemin, les médecins qui pratiquaient dans les grandes garnisons de l'Allemagne ne virent que cette dernière affection dans la fièvre hongroise. Mais, si l'on s'en rapporte au témoignage de
ceux qui observèrent l'épidémie sur place, on demeure convaincu que malgré la conlagion et l'exanthème caractéristique, elle différait à bien des égards du typhus tacheté. Les différences les plus frappantes consistèrent dans le type intermittent ou rémittent de la fièvre au début, dans les symptômes gastriques et les vomissements bilieux très communs dans le décours. Sennert et Borsieri déjà avaient insisté sur ces anomalies ; de nos jours Heeser {loc. cit., p. 378) en a précisé la signification en montrant que la fièvre de Hongrie fut un typhus modifié par la malaria, la dysenterie ou le scorbut, une maladie hybride qui se dédoublait lors de la rentrée des troupes par la transmission de celui des deux éléments susceptible de se communiquer.
Les souvenirs que nous venons d'évoquer ne se rapportent pas à des épisodes isolés. Maintes fois le typhus des armées est né dans les foyers d'encombrement nosocomial que créaient les explosions de fièvre intermittente, et s'est associé ensuite les diverses manifestations de l'impaludisme. C'est sous l'influence de la malaria que se développèrent les fièvres des camps qui apparurent au milieu de nos Iroupes après l'envahissement du Palatinat en 1689. Ce furent les fièvres palustres et la dysenterie qui préparèrent et compliquèrent les deux typhus dans l'armée anglaise pendant ses campagnes de Hollande au milieu du dernier siècle. Soixante-dix ans après, les mêmes associations morbides décimèrent à nouveau les Anglais en Hollande. La fièvre de Walcheren, objet de nombreuses études comme la fièvre de Hongrie, était le plus souvent une maladie hybride, constituée par la réunion de deux et même de trois éléments pathologiques distincts : intermittente dans ses premières périodes, elle revêtait ultérieurement les caractères d'une fièvre continue typhoïde marquée par le délire calme, la petitesse du pouls, la sécheresse de la langue, des selles diarrhéiques et parfois sanglantes. L'autopsie révélait fréquemment, en outre des lésions de la dysenterie ou de l'impaludisme, des tubercules enflammés et partiellement ulcérés dans l'ilôum et le jéjunum (2).
Au reste, il n'est pas nécessaire de recourir à l'histoire pour retrouver de pareils lableaux; ils se sont déroulés autour de nous au milieu des puissantes et nombreuses influences patho^
3/2 PYRÉTOI.OGIE DES PAYS CHAUDS. — MALADltS PnOPOHTIONNÉES.
géniques de la guerre de Crimée. Comme dans les armées d'autrefois, la dysenterie, le scorbut el le typhus ont été les maladies les plus communes du corps expéditionnaire ; associées entre elles et compliquées des autres maladies régnantes, telles que les fièvres palustre et typhoïde, le choléra, la pneumonie, la diphthérite, la diarrhée, elles ont donné lieu à des processus très complexes, à des combinaisons de diverses espèces mordides s'entremêlant entre elles dans des proportions très variables, deux à deux, trois à trois, etc.
Ces faits ont dominé la pathologie de l'armée; ils sont signalés dans tous les écrits des médecins qui ont pris part à cette campagne. Sur deux cents malades en traitement par mois, dit M. Barudel (3), il y en avait toujours la moitié au moins qui présentaient des maladies complexes.
Au début de la campagne, des fièvres palustres plus ou moins graves apparaissaient souvent au cours de la diarrhée, de la dysenterie, de la fièvre typhoïde, du choléra, du rhumatisme. Un peu plus tard, ces diverses maladies, simples ou associées, reflétaient plus ou moins l'inlluence naissante du scorbut et du typhus. Mais ce furent ces deux dernières maladies et la dysenterie qui se montrèrent le plus fréquement réunies; le scorbut fut l'affection sur laquelle le typhus et la dysenterie parurent se greffer dé préférence.
Isolées ou réunies deux à deux, ces affections s'associaient souvent les autres maladies d'une expansion moins générale. Derrière leur double image, on pouvait distinguer en hiver et au printemps l'angine, la bronchite, la pneumonie, en été la fièvre intermittente, le choléra, en tout temps la fièvre typhoïde.
Rappelons enfin que de pareilles observations ont pu être faites à nouveau dans les temps actuels, sur un théâtre plus vaste encore que celui de la Crimée. Dans son rapport sur la guerre de la sécession, Woodward vise en maint passage des faits de ce genre, et il en a en quelque sorte marqué l'importance par les longs développements qu'il a consacrés à la lièvre lyplio-palustre qui peut bien être donnée comme le type de ces maladies hybrides.
b. Populaiions. — Ces maladies mixies ne sont pas exclusives aux armées. Elles dominaient la palhologie des populations dans les siècles derniers où les famines, les inondations,
la guerre engendraient la permanence de la misère et réunissaient les conditions palhogcniques les plus puissantes et les plus variées. Ce n'était pas seulement dans les camps et les villes assiégées que l'on voyait les fièvres intermittentes, putrides et malignes, le typhus pétéchial et la fièvre typhoïde régner ensemble et confondre leurs manifestations morbides. De°pareils tableaux se déroulaient aussi parmi les habitants des villes et des campagnes voués à la malaria endémique, aux épidémies incessantes de dysenterie, de scorbut, de fièvres putrides et exanthématiques. De nombreux exemples s'en trouvent rapportés dans le riche compendium de Hœser (p. 448 et suiv.).
De nos jours, ces processus complexes se montrent encore sur un cliamp plus restreint et sous des traits moins saisissants peut-être dans les localités où coexistent plusieurs affections endémiques ou épidémiques.
L'empreinte qu'une épidémie intercurrente imprime aux autres maladies régnantes, n'exprime-t-elle pas la combinaison de sa cause avec celle de ces dernières? Des pyrexies mixtes se sont manifestées dans une grande partie de l'Allemagne durant l'épidémie de fièvre intermittente qui a sévi dans ce pays de 1824 à 1827. Schmidt (4) rapporte qu'on observait des combinaisons de fièvre palustre avec le typhus, qui avait pris à ce moment une expansion presque pandémique. Ces formes mixtes évoluaient suivant la prédominance de l'un ou de l'autre élément «comme un typhus intermittent et subintrant, ou comme une fièvre intermittente typheuse ».
Dans les épidémies de suette et de choléra qui ont frappé simultanément de nombreuses localités en France de 1832 à 1878, on a signalé maintes fois l'union des deux affections chez le même individu, notamment dans les épidémies du département de l'Oise en 1832 (5) et en 1849 (6).
Non moins curieuse est la combinaison du choléra avec les épidémies de fièvre palustre. M. Pauly remarque à la suite de Griesinger (7) et de Tlirsch (8) que les fièvres intermittentes, dans tous les pays où elles ne font que de rares apparitions, deviennent d'une fréquence et d'une gravité insolites à l'approche du choléra. C'est ce que l'ancien médecin divisionnaire d'Oran a observé à Saint-Denis-du-Sig, en 1854, ei au Maroc, en 1850. Dans les deux cas, des fièvres palustres graves précé-
371 l'YUÉTOLOGIK l)liS PAYS CHAUDS. — MALADIES I»R0l'01\T10NNÉES.
dèrent l'explosion du choléra, en'môme temps que les diarrhées et les dysenteries devenaient chaque jour plus communes. Pendant le règne du fléau indien, les fièvres intermittentes persistaient et s'associaient à la maladie nouvelle; très souvent le choléra succédait au premier stade du deuxième ou troisième accès de fièvre ; ou bien des accès pernicieux d'une gravité extrême éclataient à la fin de la période algide (9) du choléra.
Des observations semblables ont été faites dans l'été de 1854 à Batna, par M. Philippe (10). Pendant toute la durée de l'épidémie cholérique, le miasme cholérigène s'alliait au poison palustre, et de cette combinaison surgissaient des affections bâtardes où prédominait tantôt l'un, tantôt l'autre des deux éléments composants.
- Ces cas de transition ont été également signalés en 1852 par Ilaidenhain, à Marienwerder; en 1854 par Haîler, à Vienne; en 1855 par Tormay, à Pesth, et par Sneller sur la Yistule (Griesinger, loc. cit., p. 609).
De pareilles associations ne s'observent pas seulement entre les maladies épidémiques éventuelles d'une localité ; il n'est pas rare de voir les diverses influences constituant les grandes endémies d'une région s'unir une à une, deux [à deux, trois à trois pour former des maladies hybrides. Dans l'Indo-Chine, le choléra et la dysenterie, ou le choléra, la dysenterie et la malaria s'unissent souvent plus ou moins étroitement et en proportions variables. Dans les Indes occidentales, le mariage s'effectue entre la fièvre jaune et les fièvres palustres; la première, rencontrant la malaria, ne la déplace pas, comme elle déplace la dysenterie; elle s'unit à elle pour former des états morbides mixtes où le génie périodique de l'impaludisme est nettement marqué. Les deux endémo-épidémies coexistent pendant l'hivernage, l'une prédisposant à l'autre ; elles font trêve ensemble pendant la saison sèche et démasquent la dysenterie qui se déclare alors à l'occasion des refroidissements atmosphériques et frappe surtout les individus déjà débilités par l'une ou l'autre des deux endémies de l'hivernage (11).
Les combinaisons les plus fréquentes sont assurément celles qui se font entre l'endémicité palustre et les maladies communes. Dans les climats méditerranéens et dans les latitudes plus basses, le tableau classique d'une fièvre à accès pério-
cliques, suivie d'engorgement hépalo-spléniqueet de cachexie, ne donne qu'une idée insuffisante de l'impaludisnrie. Sous ces latitudes chaudes, les lièvres palustres, dans leur immense extension, s'associent très fréquemment les autres pyrexies régnantes, endémiques et épidémiques, et réalisent des processus morbides complexes qui ont été pendant longtemps l'écueil de la nosographie des fièvres de ce pays. C'est à ces formes mixtes qu'il faut rapporter une partie des pyrexies décrites par les Anglais sous le nom vague de fièvres méditerranéennes, fièvres où l'on trouve confusément mêlés les traits des affections palustres et ceux de la dothiénentérie (12). Peutêtre les types fébriles connus sous le nom de fièvre des montagnes Rocheuses (Amérique), de fièvre des bois (Chine) appartiennent-ils au même groupe morbide.
En Algérie, c'est un spectacle bien remarquable que de voir au cours de l'année, défiler toute la série des maladies aiguës échelonnées dans les saisons, avec celte circonstance qu'elles sont accompagnées, comme doublées de la fièvre intermittente. Chaque série épidémique comprend des cas simples de la maladie régnante, des cas où celle-ci est doublée d'une fièvre intermittente qui joue le rôle d'élément accessoire facile à éliminer par le traitement spécifique; enfin des cas où la rémittente paludéenne, plus ou moins grave, s'accompagne au début de l'une ou de l'autre des maladies régnantes qui devient à son tour l'élément secondaire. Généralement le commencement et la fin de l'épidémie paludéenne estivale sont marqués par la fréquence de ces formes mixtes bien familières à nos collègues de l'Algérie (13) : au printemps et au début de l'été, on voit le rhumatisme, la pleurésie, l'ictère calarrhal se compliquer des fièvres palustres naissantes; plus tard vers l'automne, celles-ci s'associent à la diarrhée, à la dysenterie, à l'hépatite dysentérique, à la fièvre typhoïde; et enfin en hiver, elles viennent doubler la bronchite, la broncho-pneumonie, la pneumonie lobaire, et parfois la méningite cérébro-spinale.
Ces faits ne sont pas tous comparables entre eux. En hiver, ils concernent le plus souvent d'anciens fébricitants de l'été, atteints d'engorgement des viscères et prédisposés à des phlegmasies qui réveillent l'impaludisme et deviennent la cause occasionnelle du retour des accidents aigus. En automne, on voit souvent se dérouler le même enchaînement : la dysen-
376 PYRÉTOLOGIE DES PAYS CHAUDS. — MALADIES PHOPOKTIONNÉES.
terie ou la suppuraLion du foie se greffe sur l'inipaludisme chronique et le fait passera l'état aigu. — Mais il y a des cas, où les deux maladies se déclarent ensemble, chez un sujet jusqu'alors indemne de fièvre intermittente: le processus est mixte d'emblée, et les modifications que les deux composantes exercent l'une sur l'autre sont en général plus profondes que dans les cas précédents : les maladies intercurrentes sont plus ou moins masquées par la maladie épidémique, comme à leur tour elles modifient la physionomie et le type de celle-ci.
B. Caractères cliniques généraux des maladies proportionnées. — L'histoire des maladies populaires d'autrefois, si riche en exemples d'épidémies complexes, présente peu d'intérêt au point de vue des caractères cliniques propres à ces associations morbides. On entrevoit la réalité de ces dernières dans la malignité, les formes, les complications que revêtaient éventuellement ces maladies. Si nous éprouvons souvent une certaine difficulté à retrouver nos types pathologiques dans les descriptions de nos prédécesseurs, si ceux-ci admettaient si volontiers la transformation des maladies les unes dans les autres, c'est que très vraisemblablement des processus morbides divers s'associaient ou se succédaient souvent chez le même sujet, et grâce à cette apparence, en imposaient pour des affections identiques dans leur nature, différenciées seulement dans leurs manifestations extérieures par des causes secondaires. On ne saurait demander davantage à une époque où la pathologie spéciale n'était pas créée, où la distinction spécifique des maladies était à peine entrevue.
L'analyse des documents modernes donne des résultats plus précis. Elle montre que l'union de différents processus morbides est susceptible de donner lieu à des modalités cliniques variables, suivant le mode de l'association, la combinaison plus ou moins intime des facteurs pathogènes, ou la prédominance de l'un sur l'autre.
Au point de vue chronologique, les deux maladies peuvent être unies ensemble pendant toute leur durée (maladies concomitantes); ou indépendantes à leur début et à leur terminaison, elles se confondent pendant une partie seulement de leur évolution; ou enfin elles sont complètement disjointes: l'une marche sur les pas de l'autre (maladie consécutive); elle
se développe sur le terrain préparé par la première, elle est sa commensale pour nous servir d'une expression consacrée dans l'histoire des parasites (Van Bencden).
Cliniquement, elles accomplissent cette évolution sans exercer aucune action l'une sur l'autre, ou elles s'influencent et se modifient réciproquement. De kà des maladies complexes dont les éléments sont simplement juxtaposés, et d'autres où ceux-ci sont réellement proportion7ies. Deux mêmes maladies peuvent affecter tantôt l'un, tantôt l'autre mode d'association.
a. Maladies jw^toposées. — Chaque composante conserve sa physionomie propre et reste indépendante, dans sa marche et ses symptômes, de sa congénère. La vaccine peut se développer avec tous ses caractères sur un sujet en puissance de variole, les deux virus évoluent concurremment sans se gêner en apparence. En Crimée, le typhus s'est souvent uni aux autres maladies régnantes, sans les troubler dans leur marche et sans être modifié par elles ; tous les jours, en Algérie, nous constatons cette indépendance respective dans l'association entre les fièvres intermittentes et les différentes maladies saisonnières. De semblables faits sont communs : ils ne présentent qu'un intérêt médiocre pour le clinicien; il n'en est pas de même des suivants.
b. Maladies proportionnées j^roprement dites. — Il n'y a plus ici simple juxtaposition, mais enchevêtrement des deux maladies constituantes; elles se pénètrent réciproquemenl, et exercent l'une sur l'autre une action plus ou moins profonde qui se traduit par des syndromes cliniques complexes, parfois étranges, dont l'analyse ne laisse pas d'être délicate. C'est à de pareils faits seulement qu'il faut réserver le titre de maladies proportionnées ; nous en avons déjà cité un certain nombre à propos delà dysenterie; mais ce mode d'association a été observé entre les maladies aiguës les plus diverses. Tantôt les deux affections, surtout lorsqu'elles ont un foyer générateur commun, naissent simultanément el évoluent ensemble, se modifiant réciproquement pendant toute leur durée. D'autres fois, elles débutent et se terminent h des périodes différentes; mais, bien qu'indépendantes à leur origine et à leur terminaison, elles s'inlluencent mutuellement dans la période qui leur est commune.
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D'ordinaire, les deux allections conjointes se renforcent dans leurs symptômes similaires, et s'atténuent ou se contrarient dans leurs manifestations opposées. En Crimée, le typhus associé au scorbut différait souvent du typhus simple par l'intermittence de sa marche, par l'alternance du coma et du délire, par l'absence de l'exanthème, enfin par sa durée généralement assez courte, quelle que fût d'ailleurs sa gravité. L'adynamie du scorbut était sans doute une cause d'aggravation temporaire de la prostration typhique, qui cédait brusquement la place à l'agitation et au délire bruyant (14) lorsque l'action excitante du poison typhique sur les centres nerveux reprenait momentanément le dessus. Quant à la marche irrégulière et intermittente de la fièvre, elle relevait vraisemblablement de la profonde altération du sang scorbutique, impuissant à pourvoir aux frais d'une combustion fébrile soutenue.
Le typhus prenait parfois les mêmes allures dans son association à la dysenterie. L'union des deux maladies était annoncée par l'apparition de sang presque pur dans les selles; la fièvre, contrariée par le poison athermique de la dysenterie, affectait une marche intermittente ou irrégulière; l'exanthème faisait défaut et les symptômes nerveux étaient moins prononcés (Marmy, loc. cit.).
Nous avons vu plus haut déjà que, dans l'association dysentérico-scorbutique, certains symptômes dysentériques, en contradiction avec l'adynamie du scorbut, tels que le lénesme, les coliques, les névralgies, s'atténuent, tandis que la tendance commune des deux maladies aux hémorrhagies et à la putridité renforce les flux sanguins et le caractère putride des selles.
Il résulte également des observations citées au livre II, que dans l'union intime de la dysenterie et de la fièvre typhoïde, les selles muco-sanglantes, lorsque la première débute, sont de bonne heure remplacées par les évacuations séro-bilieuses de la seconde. Sous l'action stupéfiante du germe typhoïdique, les coliques et le ténesme s'effacent; la fièvre s'allume, mais elle est souvent modérée, avec de grandes oscillations diurnes ; les extrémités se refroidissent par moments, la dolhiénentérie, qui contrarie les symptômes intestinaux et les manifestations douloureuses de la dysenterie, est contrariée à
son tour par l'action hypothermique du poison de celle der-
nière.
Inversemenl, les troubles de la sensibilité propres à la dysenterie peuvent être renforcés par sa combinaison avec des affections où l'élément douleur prédomine. L'observation de M Girard-la-Barcerie nous a montré combien le rhumatisme exaltait les coliques, le ténesme et l'éréthisme nerveux de la dysenterie.
La fièvre intermittente, qui traverse si souvent les autres maladies sans les modifier sensiblement, n'est pas cependant sans introduire parfois dans leur décours une perturbation profonde. Nous savons, par l'histoire de la typho-malarienne, et par des exemples cités plus haut, que les fièvres^ palustres peuvent s'unir intimement à une autre maladie, l'iiggTaver, la modifier et même en suspendre le cours.
L'influence réciproque que deux maladies exercent l'une sur rautre,se traduit d'une manière très saisissante dans l'association des fièvres éruptives entre elles. 11 s'en faut qu'unies deux à deux, elles restent toujours indépendantes l'une de l'autre, comme nous l'avons trouvé mentionné dans certaines épidémies. Rilliet et Barthez (15), qui ont observé plusieurs fois chez les enfants l'union de la scarlatine et de la rougeole, ont toujours remarqué dans ces cas que les deux éruptions étaient modifiées dans leurs caractères et leur durée. D'ordinaire, féruption scarlalineuse prédominait sur celle de la rougeole; dans une des observations rapportées par ces auteurs, les deux exanthèmes étaient tour à tour prépondérants.
Les autres symptômes propres à chacune des deux affections sont également modifiés : fintensilé de l'angine et de la bronchite caractéristiques est, dans la grande majorité des cas, en raison inverse de celle de chaque éruption ; c'est-à-dire que lorsque l'éruption scarlalineuse domine, la bronchite est plus grave; si l'exanthème rubéolique l'emporte, c'est l'angine qui sera plus intense.
La rougeole ou la scarlatine s'unissent parfois à la variole. Ces associations ont été signalées par Gaspard Roux (16), Guersantet Blache (17), Rilliet et Barlhez {loc. cit., p. 513). Les deux maladies se modifient presque toujours quand elles se développent simultanément. Dans une intéressante observa-
380 PYRl'/rOLOGIIi DES PAYS CHAUDS, — MALADIES PROPORTIONNÉES.
lion rapportée par Rilliet et Barthez, l'éruption variolique commençante a été suspendue dans sa marche par la rougeole, puis la variole, reprenant le dessus, a fait disparaître l'exanthème morbilleux.
Quand une affection à évolution rapide et tumultueuse s'unit à une autre dont les symptômes sont plus effacés et la marche plus lente, elle peut en masquer les traits plus ou moins complètement. En Crimée, le typhus, qui effaçait si souvent la physionomie ordinaire du scorbut, était contrarié dans son évolution et masqué à son tour par le choléra. A l'hôpital de l'École, à Constantinople, ce dernier éclate dans une salle contenant trente typhiques; dix malades sur ce nombre furent pris, au cinquième jour de la période exanlhématique, de vomissements et de crampes; l'algidilé et la cyanose survenaient en quelques heures, et souvent les malades succombaient au bout d'un ou deux jours sous les atteintes de l'affection nouvelle (Barudel, loc. cit.). Les symptômes caractéristiques du typhus, tels que la fièvre, la turgescence de la face, étaient remplacés subitement par les manifestations contradictoires du choléra, l'algidité et la cyanose; le poison athermique de ce dernier triomphait momentanément de l'agent pyrogène du typhus.
C'est ainsi encore que le choléra reste prédominant, tout en subissant des modifications sensibles dans ses caractères, lorsqu'il se combine à la fièvre palustre. Dans la double épidémie de Batna (Philippe, loc. cit.), des selles diarrhéiques survenaient tout à coup au cours de la fièvre, les traits se cholérisaient, les extrémités devenaient froides, le pouls imperceptible; mais il n'y avait ni aphonie, ni crampes, ni anurie, ni anxiété précordiale, comme dans le choléra simple, et souvent on observait du délire et du coma qui sont étrangers à ce dernier.
Lorsque la mort ne survient pas dans ces conditions, la maladie première, momentanément entravée, reprend sa physionomie, ses caractères et ses allures ordinaires après le passage de la seconde. Dégagés des étreintes du typhus ou du choléra, le scorbut, la dysenterie, la fièvre intermittente reprennentleur cours avec des symptômes toulelbis plus graves et une terminaison plus souvent funeste que dans les cas simples.
CARACTÈRES GÉNÉhAlîX DES MALADIËS PROPORTIONNIÎES. 381
Des maladies éoalement tumnltiieuses dans leurs allures, peuvent cependant marcher de front, et se modifier réciproquement; mais il est rare que, dans ces cas, l'une des deux composantes ne l'emporte à un moment donné sur l'autre.
Des faits de celte catégorieont été observés dans les doubles épidémies de suetle et de choléra en France. Le choléra se montrait aux divers temps de l'évolution de la suette, la remplaçant ou s'unissant étroitement à elle. Dans ce dernier cas, la diaphorèse excessive était remplacée brusquement par le flux intestinal; l'oppression, l'angoisse et la céphalée de la suette se dissipaient ou ne se montraient plus que par intervalles; mais les battements du tronc cœliaque s'exagéraient et augmentaient la douleur épigastrique qu'éprouvent les
cholériques (18).
D'autres fois, les symptômes se succédaient dans un ordre inverse : la maladie mixte débutait par des selles bilieuses et liziformes, sans vomissements ; il n'y avait ni crampes ni cyanose, mais un profond anéantissement des forces; au bout de quelques heures, la chaleur revenait, et avec elle des sueurs abondantes qui arrêtaient les selles et, à partir de ce moment, il était difficile de distinguer l'afl'eclion d'une suette ordinaire (19).
Nous pourrions rapporter bien d'autres témoignages de ces associations morbides ; mais nous bornons ici cette enquête, car leur mention n'y ajouterait aucun trait nouveau.
La fréquence de ces processus mixtes dans le passé, leur développement toujours commun dans les milieux où plusieurs facteurs morbigènes, endémiques ou épidémiques se trouvent réunis, l'influence réciproque que les maladies associées ensemble exercent l'une sur l'autre, influence qui se traduit par la combinaison étroite, l'effacement ou l'aggravation de leurs symptômes, tels sont les traits que nous avons essayé de mettre en relief dans cet aperçu général.
Il résulte de cette enquête qu'il n'y a guère de maladie aiguë qui ne puisse s'unir à une autre dans des conditions déterminées; mais nous y avons rencontré cependant des associations qui, par leur fréquence, témoignent d'une affinité réelle entre certaines afleclions. Une telleaffinilé, par exemple, existe entre la dysenterie et le scorbut, entre le scorbut et le typbus, entre
382 PYRÉTOLOGIE DES PAYS CHAUDS. — MALADtÉS PROPORTIONNÉES.
la suette et le choléra. Mais de toutes ces alliances, la plus commune et la plus importante pour nous est celle que la malaria contracte avec la fièvre typhoïde, et cette considérationjustifie, entreautres, la place que nous avons donnée dans ce livre à la fièvre typhoïde palustre.
(1) H^SER, Gesch. der Medic, etc. Iena,1882, p. 358. — (2) J.-B. Davis, A scientif. a. popular view of llic fevcr of Walchcren. London, 1810. — (3) Barudel, Notice sur quelq. maladies mixtes observées dans les hôpitaux de Constantinople (Rec. de mém. de méd. milit., 2° série, t. XIX, p. Ui). — (4) Schmidt, Ueber das curop. Sommerfieber. Paderborn, u. Ausb., 1830. — (5) Menière, Note sur l'épid. de suette mil. qui a régné dans roise (Arch. de méd., 1832, t. XXIX, p. 98). — (6) Vernecil, Note sur l'épid. de suette obs. en 1849 dans l'Oise (Gaz. méd. de Paris, 1853, t. XXIII, p. 134). — (7) Griesinger, Traité des maladies infect., annoté par Vallin, 1877, p. 608.— (8) Hirsch, Handb. der Histor. Geogr. Patliol. Erlangen 1» Auflage Band I, p. 34. — (9) Pauly, Esquisses de climatologie comparée, p. 028-630. — (10) Philippe, Épid. de choléra et de fièvres cholériques qui a régné pend. Pélé de 1854 à Batna (Gaz. des hôp., 1856, p. 94). — (11) Delioux de Savignac, Traité de la dysenterie. 1863, p. 37. — (12) Burnet, A pract. account of tlie Mediierranean Fever, 1«I6. — (13) Abeille. Du rôle des divers états morbides régnants ou intercurrents dans les épid. de fièvre palud. (Gaz. des hop., 1851, p. 594). — (14) Mar- MY, Études cliniques pour servir à l'histoire du scorbut et du typhus épidémiques de l'armée d'Orient (Rec. de mém. de méd. et de chir. milit., 1859, t. I", p. 71). — (15) RlLLiET et Barthez, Traité clinique et pratique des maladies des enfants, t. II, p. 731 et suiv. — (16) G. Boux, Traite de la rougeole. Paris, 1807, p. 37. — (17) Guebsant et Blache, Dictionn. en 30 vol., art. Rougeole. — (18) Boinet, Séance de TAcad. de méd., oct. 1849 et Gaz. méd., Paris, 1849, p. 824. Voy. aussi Memère, Verneuil, loc. cit. — (19) Dubun-Peyrelongue, Transact. med., 1832, t. IX, p. 197. Voy. aussi Verneuil, loc. cit.