‹ Traité des maladies des yeux, avec des planches coloriées représentant ces maladies d'après nature, suivi de la description de l'œil humain (volume 2)Chapitre 70 sur 84 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De l'Amaurose.

L'amaurose (1) est une lésion plus ou moins grave et plus ou moins o ipaa des fonctions du nerf optique.

Je dis plus ou moins apparente; car, dans les cas rares ou la pupille conserve ses mouvements de contraction et de dilatation, malgré l'amaurose la plus compléte (2), le praticien reconnait encore, p un examen attentif, quelques symptómes qui lui font prononcer que la maladie est réelle ou simulée, comme un léger strabisme, si un œil seul est malade, et, en général, un mode différent dans l'exécution des mouvements de la pupille, qui, elle-méme, dans ces cas équivoques, se trouve ordinairement ou un peu plus large ou un peu plus étroite que dans son état

(x) Synonymie. 4maurosis. Apaisow , obscuro. Paul d'Égine. Rei med. lib. III, cap. 22.

(2) Voyez une notice relative à des recherches faites récemment par M. Larrey , sur la mobilité de l'iris dans certains cas d'amaurose , Bulletin des sciences par la Société philomatique de Paris, aoüt x817.

364 SECTION VII, CHAPITRE I, | naturel, état qui peut être évalué par approximation, d'après l’âge, le sexe, le volume du globe, et la couleur de l'iris. Ce n'est pas toujours par un examen spécial que l'on découvre le strabisme presque insensible dont je viens de parler; cest plus ordinairement pendant une conversation établie avec le malade, et au moment où il ne songe point à son œil paralysé.

On sait assez que le symptóme pathognomonique ordinaire de cette maladie est une diminution plus ou moins marquée, ou méme une suppression absolue des mouvements de l'iris, par lesquels la pupille est alternativement dilatée et resserrée. Les Arabes la croyaient due à une goutte d'humeur qui, en laissant l'oeil serein, obstruait une cavité qu'ils supposaient dans le nerf optique, et c'est de-là que vient le nom vulgaire de goutte sereine.

Ce n'est que dans une pratique trés- étendue que lon peut connaitre, aussi exactement du moins que le permet l'état actuel des connaissances, les différents caractéres de cette maladie. Mais, à défaut de lexamen des malades, on pourra, j'espére, connaitre les variétés que présente l'amaurose, en comparant entre elles les observations relatives à cette maladie, que l'on trouvera dans le tome III, et celles dont je ferai une mention sommaire dans le cours de ce chapitre.

J'ai classé dans mes manuscrits, d'apres les divisions que je vais établir, plusieurs centaines

AMAUROSE. | 365 de Mémoires à consulter, avec les minutes des réponses qui leur sont relatives et un grand nombre d'observations, le tout concernant cette névrose; je me ferai un devoir d'en communiquer la lecture aux gens de l'art, qui auront intérét à approfondir en particulier cette matière, et je répète ici ce que jai déja dit : si certaines observations, dont je n'ai pu donner que des extraits (1), laissent quelque chose à desirer à un praticien ayant un cas analogue à traiter, à un ' écrivain qui voudrait approfondir le méme sujet, ou méme à un lecteur studieux, chaque observation comprise dans cet ouvrage lui sera communiquée directement par moi, sil est à Paris, ou à son correspondant, s'il est régnicole, ou ranger, non-seulement dans son intégrité, mais encore avec toutes les piéces accessoires, s'il en existe, et avec celles dont j'ai parlé plus haut. ]

En lisant et méditant ces observations, en étudiant la marche de la maladie dans ma pratique journaliére, et en comparant ce qui a été dit à son sujet par les auteurs anciens et modernes, il m'a paru que le siége de l'amaurose ou de l'obstacle qui s'oppose à la libre communication

(1) Telle observation comprise dans une page, en aurait rempli plus de vingt, si j'avais donné textuellement les lettres et mémoires qui lui sont relatifs, et cependant j'entrevois déja que je serai entrainé beaucoup au-delà des limites que je m'étais prescrites. :

entre la rétine et le cerveau, était, le plus ordinairement, dans l'intérieur du globe, quelquefois dans la substance méme du nerf optique; que plus rarement cet obstacle reconnaissait pour cause une compression éprouvée par ce nerf dans son trajet, et que souvent son siége était la substance du cerveau dans les couches optiques ou dans leur voisinage.

Cette division, relativement au siége de la maladie, qui m'a paru la plus fondée sur sa nature, et que je me crois autorisé à donner, en m'ap- : puyant sur la collection la plus nombreuse de faits, ne s'écarte pas essentiellement de celle qui a été proposée par Boerrhaave (2).

Je ne prétends cependant point établir des règles certaines d’après lesquelles on puisse résoudre, dans tous les cas, la question suivante : Quel est le siège d'une amaurose d’après les symptómes qu'elle présente ? mais j'offre à de plus habiles une quantité immense de matériaux. J'espére qu'on les coordonnera de plus en plus utilement aux connaissances acquises, à mesure qu'elles feront des progrés; et ces progrés ne sont point douteux pour moi, d'apres les efforts que font chaque jour, d'un bout de l'Europe à l'autre, tant de savants estimables qui consacrent à l'avancement de la science, leur fortune, leurs veilles, et leur existence.

(1) Lecons publiques sur les maladies des yeux, page 96.

Il serait superflu de faire remarquer que la maladie peut, dans des cas rares, avoir son siége dans plusieurs des points assignés. Dans la pratique, je me trouve bien d'examiner d'abord, sous un point de vue général, les cas d'amaurose qui se présentent à mon observation, et ensuite d'assigner pour chacun le siége où se trouve la maladie, lorsque toutefois cette distinction est possible, et malheureusement elle ne l'est pas toujours. Je suivrai ici la méme marche.

Les causes prédisposantes de l'amaurose sont: la pléthore sanguine et tout ce qui peut favoriser la formation de l'apoplexie (1); une disposition héréditaire, et une certaine idiosyncrasie. Les causes occasionnelles sont : les liaisons sympathiques; les embarras gastriques; l'impression d'une vive lumière; une ophtalmie interne; les céphalalgies; les blessures à la téte, sur-tout celles du sourcil, de la paupiére supérieure, et du globe; les maladies générales d'un systéme; la colère ou une autre vive affection morale; la suppression des menstrues, des lochies, du flux hémorrhoidal, d'un catarrhe périodique de la membrane pituitaire, de l’excrétion du lait, d'un ulcére naturel ou artificiel, de l'action du tissu cutané ; l'accouchement; la rétropulsion d'exanthèmes ; l'abus des plaisirs vénériens; la masturbation ; les

7) GERE RS ES pi mM SEV Mec rU epa RIRE os B TELE PRINCES EU SE SU IND:

(1) Voyez l'excellent article 4poplexie du dictionnaire des Sciences médicales , par M. le docteur Lullier-Winslow.

368 SECTION VII, CHAPITRE I, convulsions; les fiévres ; les hémorrhagies; l'abus des saignées; l'application excessive de la vue, surtout aux lumiéres; et les lésions organiques dans l'intérieur du crâne (voy. ci-dessus, p. 67 et suiv.).

L'amaurose due à une pléthore sanguine est constamment, pour moi, une annonce d'apoplexie imminente; il ne m'arrive jamais d'étre consulté dans ce cas sans donner au malade une note que je l'engage à communiquer au médecin qui lui donne des soins habituels, et c'est ici le lieu de rappeler ce que dit Boerrhaave, qu'on a regardé à tort l'amaurose comme incurable, puisque personne ne guérit l'apoplexie qu'il ne guérisse en méme temps cette maladie (1). Je vois la réplétion trop considérable du systéme vasculaire sanguin porter le plus souvent son action dans l'intérieur du crâne, lorsqu'elle occasionne une amaurose (obs. 339); quelquefois cependant on peut reconnaitre que le siége de la maladie est dans le globe.

La disposition héréditaire ne se rencontre pas trés- fréquemment dans la pratique; toutefois je suis dans l'usage de demander au malade, s'il se rappelle que sa nourrice ou quelqu'un de sa famille ait été attaqué de cette maladie ( obs. 332 ).

J'a plusieurs exemples de fréres et soeurs qui en ont été affectés plus ou moins. Quatre soeurs ne yoyaient point ou voyaient trés- peu de l'œil

(1) Quvrage cité, page 94.

droit ; la pupille toutefois conservait un peu de mobilité, mais celle du père n'en avait presque aucune : il n'avait Jamais vu de cet œil que trèsimparfaitement. Heureusement son fils unique ne se ressentait point de cette imperfection héréditaire , et il n'a transmis cette disposition à aucun de ses quatre enfants.

Mademoiselle de B'**, riche héritière, refusa de se marier pour tenir compagnie à sa mére, devenue aveugle par des amauroses completes.

Cette nouvelle et respectable Antigone perdit un œil à l’âge de trente-deux ans, par la méme maladie, et l'autre ne fut sauvé qu'à l’aide des précautions les plus suivies.

Par une espèce d'idiosyncrasie, certaines personnes semblent destinées à tomber dans l'aveuglement; elles ne peuvent se permettre le plus léger excés sans éprouver de laltération dans la faculté de voir, et méme d'autres symptómes plus alarmants.

C'est encore une espèce d'idiosyncrasie acquise, que celle qui résulte, soit de la perte d'un ceil par une amaurose, soit d'une fatigue extréme de la vue. Dans le premier cas, l'oeil sain est, par sa liaison sympathique avec l'autre, continuellement menacé du méme sort. | !

Cette sympathie ne s'exerce pas seulement d'un œil perdu à un oeil sain; l'amaurose a souvent pour cause une correspondance entre le nerf optique et les nerfs de l'oreille, des dents, et

370 SECTION VII, CHAPITRE I, même ceux qui se distribuent à des parties beaucoup plus éloignées ; ainsi l’hypocondrie et l'hystérie sont des causes d'amauroses. Une des causes les plus ordinaires de cette névrose est l'embarras gastrique; de-là les bons effets qu'on obtient souvent des émétiques, dont il ne faut cependant point faire, dans tous les cas, un usage irréfléchi. Les relations qui existent entre les nerfs de l'organe de la vision et l'intercostal (1), donnent encore naissance à beaucoup d'amauroses, par la correspondance que ces relations établissent entre les viscéres abdominaux et les yeux. Un jeune homme mourut à l'âge de vingt ans dans un état de cécité qui reconnaissait pour cause, depuis plusieurs années, des amauroses précédées de violentes céphalalgies, qui l'avaient réduit à un état de maigreur extréme, et l'avaient jeté dans un état habituel d'imbécillité. A l'ouverture du corps, L. Heister trouva l’épiploon putréfié ; le foie était émacié et parsemé de taches noires; les poumons, remplis de tubercules durs et noirs, étaient adhérents à la plévre. ll ne paraissait aucun vice extérieur aux yeux, si ce n'est que les pupilles étaient fort larges. Le corps vitré de l'oeil droit était dans un état de dissolution complète;

le cristallin avait perdu de son volume naturel et de sa fermeté (2).

(1) Winslow , Traité des nerfs, $. 34. — Petit, Mémoire de l'Académie des Sciences, 1727.

(2) Act. nat. cur. vol. x, obs. 171.

AMAUROSE. 971 Madame C***, d'Alencon, vint à Paris, en septembre 1766, pour consulter mon père. Elle avait une tumeur à l'ovaire et à la trompe du cóté gauche, que l'on regardait comme un dépót laiteux. Cette tumeur avait beaucoup diminué par l'effet des remèdes que lui avait prescrits M. Desnos, médecin à Alencon, lorsqu'une douleur aigué se déclara dans le fond de l'orbite gauche, accompagnée d'amaurose imparfaite à l'oeil du méme cóté.

On peut regarder comme sympathiques de l'état des voies de la digestion, les affections des nerfs optiques qui reconnaissent pour cause un embarras gastrique ou l'action d'un poison (obs. 320, 321).

L'impression d'une vive lumiére est une cause fréquente d'affection de l'organe de la vue. Galien a vu des curieux qui, en examinant avec trop d'attention des taches du soleil, perdirent la vue par des amauroses complétes (1). Les astronomes ont besoin de prendre les plus grandes précautions pour ne pas courir de semblables dangers (obs. 316). La réverbération de la neige, sur laquelle se réfléchissent les rayons du soleil, a souvent produit un effet semblable (obs. 317). Ceux qui sont exposés habituellement à un feu wes-ardent, comme les forgerons, les cuisiniers, etc., sont sujets à cette maladie.

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