‹ Traité des maladies des yeux, avec des planches coloriées représentant ces maladies d'après nature, suivi de la description de l'œil humain (volume 2)Chapitre 77 sur 84 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De la Myopie. !

M. de Sauvages était trés-myope; cette incommodité lui avait fait étudier les lois de l'optique avec un intérêt tout particulier. ll a traité de la inyopie et de la presbytie en physicien éclairé, après avoir mis à profit, dans l'intérét dela science, les recherches alors très-récentes de Boerrhaave, et aprés avoir soumis à mon pére un grand nombre de questions relatives à la dioptrique et à la catoptrique, dans des lettres autographes que je conserve. Je puiserai, soit dans ces lettres, soit dans les ouvrages de ce célébre médecin, une grande partie de ce que j'ai à dire sur la myopie et la presbytie.

- On appelle myopes ceux qui voient confusément les objets placés à une certaine distance, mais qui les distinguent trés- bien de pres.

La cause de la myopie (1) est la réunion des rayons de lumiére avant qu'ils soient parvenus à la rétine, ou leur concours derriere le cristallin. Ce vice d'organisation provient, 1° de la force réfractive de l'humeur aqueuse et du cristallin; 39 de la convexité de la cornée et du cristallin; 3o de la distance qu'il y a entre le cristallin, la

(r) Synonymie. Amblyopia dissitorum. Visus juvenum.

MYOPIE. 453 cornée, et la rétine; 4° de la distance des objets: 5» enfin de l'ouverture de la pupille.

1? Les rayons se réunissent d'autant plus vite, toutes choses égales d'ailleurs, que la force ré-: fractive descorps diaphanes de l'oeil est plus considérable. Mais cette force de réfraction est en raison de la densité des milieux : donc la myopie, ou la réunion trop prompte des rayons de lumière, augmente dans le même rapport. La même densité des milieux étant supposée, la force de la réfraction est comme la densité de l'humeur aqueuse, quand la vision se fait dans l'air. Supposons, par exemple, que le cristallin et l'humeur aqueuse aient la densité du vérre, parce que le rapport de la réfraction de l'air sur le verre est comme trois à deux; tandis que sur l'eau, ce rapport est comme quatre à trois. La dioptrique nous apprend que, dans le premier cas, le foyer est deux fois plus éloigné de la surface réfringente que dans l'autre : donc si la densité du cristallin, de l'humeur aqueuse, ou méme du verre, augmente, la force réfractive sera plus grande, et conséquemment l'homme; qui sera dans l'air, deviendra myope, tandis qu'il verrait distinctement les objets dans l'eau, méme à une distance assez considérable.

29 Les rayons parallèles entre eux , et tous ceux qui partent de quelques objets très -éloignés, tombent sur une cornée plus convexe, avec plus d'obliquité ; ainsi l'angle d'incidence des rayons avec la perpendiculaire tirée du centre de la cornée

454 ‘SECTION VII, CHAPITRE 1V, à la eirconférence de cette membrane, est plus grand ; or, l'angle de réfraction est toujours égal à l'angle d'incidence : donc l'angle de réfraction sera plus grand. Mais, plus le sinus de l'angle de réfraction est grand , plus les rayons se réunissent promptement à l'axe visuel ; donc les rayons qui partent d'un objet éloigné, se réuniront d'autant plus promptement derrière le cristallin, que la cornée sera plus convexe, et la myopie aura lieu. Ce que je dis de la convexité de la cornée, on peut l'appliquer à celle du cristallin : la myopie croitra en raison de la convexité de ces deux parties de l'oeil; de sorte que, bien que la cornée ne soit pas plus convexe qu'à l'ordinaire, il suffit que les deux surfaces du cristallin, ou méme une seule, soient plus convexes que:dans l'état naturel pour occasionner la myopie. d

3° Plus la rétine est éloignée du cristallin et de la cornée, plus la réunion des rayons se fait loin de la rétine et plus, par conséquent, elle se fait prés du cristallin, quoique la force réfractive et la convexité des parties de l'oeil soient les mémes. Dans l'état naturel et sain, ces organes sont dans une proportion si exacte , et si bien disposés suivant les lois de la géométrie la plus sublime, que la rétine n'est pas éloignée du cristallin d'une seule ligne de plus dans un homme que dans un autre. Mais si cette proportion cesse d'étre exacte, ou que la distance relative de ces parties augmente, lo sujet sera myope.

4° Plus les objets sont éloignés, plus les rayons qui en partent et qui tombent sur l'oeil approchent du parallélisme. Or, les rayons paralléles se réunissent plutót à l'axe visuel, que ceux qui sont divergents; c'est ce dont chacun peut se convaincre par une expérience très-facile. Car si l'on approche une chandelle d'une lentille de verre, et qu'on l'en éloigne alternativement, on verra le foyer des rayons s'éloigner derriére la lentille à mesure que la chandelle s'en approche, et s'en approcher à mesure qu'elle s'en éloigne. Cette expérience sert à faire comprendre pourquoi les myopes voient confusément les objets éloignés, et trés-distinctement ceux qui sont prés; ou pourquoi cette amblyopie est relative à la distance des objets.

5o Enfin, on a démontré par des expériences d'optique, que le foyer s'éloigne quand la pupille se resserre, et qu'il se rapproche vers la partie antérieure du globe, quand la pupille se dilate. Lors de cette dilatation, les rayons qui tombent sur le cristallin se réunissent plus promptement dans l'axe visuel, comme étant plus obliques que les rayons parallèles qui entrent seuls dans l'oeil quand la pupille est resserrée.

Quelles que soient les causes organiques de la myopie, sa cause immédiate est la réunion des rayons de lumière, avant qu'ils soient parvenus à la rétine; il est d'expérience que, lorsqu'on approche de lœil une lunette plane :concave

ou concave des deux côtés, les rayons qui partent des objets éloignés , et qui gardent par conséquent le parallélisme entre eux, tombent sur l'œil, de manière qu'ils sont mutuellement divergents. Or, ils tombent alors de la même manière que s'ils partaient d'un objet trés-proche de l'oeil ; et, dans ce cas, l'expérience prouve que le foyer s'éloigne de la loupe. Donc, si l'on place une lunette d'une concavité proportionnée auprès de l'oeil, les rayons d'un objet éloigné qui parviennent à cet organe s'uniront sur la rétine elle-même : et l'on verra distinctement un objet éloigné. | | Quoique la myopie paraisse une maladie trèssimple, ses symptômes sont nombreux : de maniére que l'on reconnait un myope à son geste, à son regard, à sa maniére d'écrire. Non-seulement les myopes mettent presque sous le nez tout ce qu'ils lisent, mais ils regardent de côté, et méme d'un seul oeil l'objet placé fort pres d'eux. Ils se plaisent à lire de trés- petits caractères, et ils en forment d'aussi petits quand ils écrivent, afin de n'étre pas obligés de remuer continuellement la tête pour lire ou pour tracer de nouvelles lignes. Ils n'ont besoin que d'une faible lumière, parce que leur pupille est toujours dilatée. Leur vue est obscure ou. confuse, quand les objets qu'ils regardent sont placés à plus d'un pied, et comme ces objets sont en beaucoup plus grand nombre que ceux qui sont plus prés, la pupille

saccoutume à une dilatation qui lui devient à-peu-pres habituelle. Quand les myopes regardent à travers un petit trou fait dans un papier, ils voient beaucoup plus distinctement les objets éloignés : le clignement de leurs paupières produit presque le méme effet; c'est pourquoi ils les rapprochent ordinairement pour regarder un objet éloigné; on peut encore remarquer que les myopes regardent rarement ceux qui leur parlent. Pourquoi les regarderaient-ils, puisque en examinant les yeux, le visage et les mouvements des personnes dont ils écoutent la conversation, ils ne peuvent en tirer aucun éclaircissement ; avantage dont jouissent ceux qui ont une bonne vue? mais ce qu'ils perdent de ce côté, ils le gagnent par l'attention qu'ils apportent à tous les discours qui frappent leurs oreilles. Comme ils baissent les yeux , ils ne sont point distraits par les objets qui les environnent. Lorsqu'ils regardent pendant la nuit des bougies éloignées d'eux, ils croient apercevoir autour une grande flamme circulaire et non conique.

Parmi les causes assignées plus haut à la myopie, la convexité un peu trop marquée de la cornée est la seule qui puisse être aperçue à l'examen. Elle est quelquefois si remarquable, que l'on peut reconnaitre la myopie à l'aspect de cette membrane. Celle du cristallin est souvent trés-sensible, lorsqu'on extrait à un myope ce corps devenu opaque.

J'ai eu toujours soin, lorsque jai extrait de semblables cristallins, de faire grande attention à la forme de la lentille; mais je n'a1 pas toujours pu reconnaitre cette augmentation de convexité , parce que, le plus souvent, la lentille se déforme un peu, en passant à travers la pupille et li incision faite à la cornée. J'ai tenu note de quelques-unes de ces opérations. Voici l'extrait de l'une des plus saillantes; je ferai remarquer, à ce sujet, que la myopie ainsi que la cataracte, se forment souvent chez plusieurs fréres et sceurs. :

Trois frères, MM. Co***, d'Amiens, et deux de leurs neveux, étaient connus de toute la ville pour avoir eu, depuis leur plus tendre enfance, la vue excessivement basse. Les trois fréres avaient depuis un assez grand nombre d'années, des cataractes plus ou moins avancées; mais deux voyaient encore assez pour ne point éprouver le besoin d'étre opérés, et lisaient aisément en approchant le papier extrémement près. L'ainé, àgé de soixante ans, privé de la vue par deux cataractes, vint à Paris: il avait toujours été encore plus myope que ses deux frères. L’œil droit sur-tout ne lui avait jamais permis de lire autrement qu'en touchant le livre avec sa joue; la cornée de chaque œil était grande et saillante, la pupille large et tres - mobile; je lui donnai quelques soins. avec M. Desessarts, et je l'opérai ensuite par extraction. J'étais fort curieux d'avoir le cristallin de l'oeil droit dans son intégrité. Pour atteindre ce but,

MYOPIE. 459 je ne trouvai aucun inconvénient à faire l'incision de la cornée un peu plus grande que de coutume, et je vis, avec plaisir, la lentille sortir sans avoir éprouvé aucune altération sensible à l'une ni à l’autre de ses deux surfaces. Son épaisseur, ou si l’on veut, son diamètre antéro-postérieur mesuré dans le sens de l'axe de l'oeil, était d'une demiligne plus étendu que le méme diamètre d'un cristallin ordinaire. Je fus appelé à Amiens, deux ans aprés cette opération, et je vis M. Co"** lire tresaisément avec des lunettes du n? 18, c'est-à-dire, avec des verres propres à un homme de soixante ans. L'opération de la cataracte, d'un myope en avait fait un presbyte, mais à un degré peu marqué, parce que la cornée avait conservé sa grande convexité, qui tenait lieu à M. Co*** d'un verre beaucoup plus convexe, tel que celui dont se servent les personnes auxquelles on a extrait ou abattu le cristallin.

Je rencontre de temps à autre une myopie accidentelle, que l'on confond presque toujours avec une amaurose. Elle a trés- probablement pour cause une augmentation dans le volume du cristallin; et ce qui parait le prouver, c'est qu'elle est quelquefois suivie de cataracte. Tantót elle se forme aux deux yeux, tantót elle ne se manifeste qu'à un seul, qui auparavant n'était point affecté de myopie (obs. 360.), plus souvent elle n'est qu'une augmentation de cette incommodité déja existante ( obs. 361); elle est, dans quelques cas,

le re d'une désorganisation de l'oeil (obs. 362 ).

La myopie naturelle diminue le plus ordinairement avec les années, parce que le cristallin tend à s'applatir un peu à mesure que l'on avance en âge.

Je suis consulté fréquemment par des myopes, pour des symptômes équivoques, sur-tout pour des mouches volantes : je n'ai point trouvé la raison générale pour laquelle des signes, assez inquiétants en apparence chez toutes autres personnes que des myopes , annoncent chez celles-ci des désordres moins graves que chez celles qui ne sont pas affectées de cette incommodité; cependant, relativement aux mouches volantes, on peut présumer que la trop grande convexité du cristallin étant prabdblemtnt: due en partie à une plus grande quantité de l'humeur de Morgagni, par laquelle la capsule est distendue, les myopes doivent étre plus sujets à ces fantómes voltigeants, qui ont, selon moi, leur siége dans cette liqueur, et ne doivent donner aucune inquiétude (tom. IIL, pag. 409; pl. 65).

Jai vu des jeunes gens, qui avaient un grand intérét à paraitre myopes, se servir graduellement de verres dont la concavité faisait partie d'une sphére de plus en plus petite, et parvenir ainsi à lire aisément en appuyant leur nez sur le livre. C'est une preuve qu'il ne faut pas donner des verres concaves trop forts aux personnes affec-

tées de cette incommodité. Il. m'arrive souvent d'en faire changer par gradations de trop concaves contre d'autres d'un numéro inférieur.

Jai corrigé quelquefois la myopie en faisant prendre au myope une position fixe relativement à un livre dans lequel il pouvait lire à l'oeil nu, par exemple, à huit pouces : sa téte était appuyée contre un mur sur un cahier de cartons trésminces ou de feuilles de papier trés-épais dont on supprimait une feuille toutes les semaines. Il lisait tous les jours pendant une heure, et les yeux s'accoutumaient ainsi peu-à-peu à se passer d'un secours étranger. On a proposé, il y a quelques années en Russie, un pupitre mécanique propre à atteindre le méme but. Le moyen que je propose, et qui me réussit depuis vingt ans, me parait avoir au moins le mérite de la simplicité. |

Jai vu ce procédé réussir, méme chez des myopes ägés de plus de trente ans.

Le remède le plus ordinaire | est l'emploi de verres concaves des deux côtés.

« Si l'on préfère, dit Boerrhaave (1), un verre concave d'un seul cóté et plat de l'autre, il faut que le verre soit creux du double : alors les myopes verront aussi bien qu'ils voyaient en se servant d'un verre cave des deux cótés. » Sauvages a fait la méme remarque.

(x) Lecons publiques sur les maladies des yeux, page 225.

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