CHAPITRE VII. | Des Névroses des muscles de l'œil
On se formera facilement une idée des symptómes qui peuvent accompagner les affections des. muscles de l'organe de la vision, en se rappelant la situation naturelle de ces muscles, et la distribution des filets des nerfs qu'ils recoivent.
. J’engage donc le lecteur à jeter un coup-d’œil,
avant de continuer, sur les planches 1, 5, 6 et 13, et à lire leurs explications. A l'aide de ces détails anatomiques si exacts, on pourra dire, en voyant une névrose d'un ou de plusieurs des muscles de l'oeil et des paupières, quel est le filet de nerf affecté. |
Contractions spasmodiques du muscle orbiculaire.
Cette affection spasmodique d'une partie ou de la totalité des fibres du muscle orbiculaire ( »oy. ce muscle, pl. r, fig. 1) est si légère dans le plus grand nombre de cas, qu'elle ne mérite pas alors le nom de maladie. Beaucoup de personnes sont sujettes, par intervalles, pendant des années enüeres, à une convulsion presque imperceptible de quelques faisceaux des fibres de ce muscle, particuliérement de celles qui recouvrent la paupiére inférieure. Elles disent que leur œil saute, ou qu'elles ont la souris. En effet, le mouvement que l'on apercoit sous la peau a quelque ressemblance avec celui qu'exciterait' en s'agitant une souris cachée sous un drap de lit.
Dans des cas heureusement assez rares, les mouvements convulsifs du muscle sont si excessifs, sur-tout par l'impression de la lumière, que les malades peuvent à peine relever un peu la paupiére supérieure, à l'aide de leurs doigts.
Je donne actuellement des soins à un homme de soixante ans, bien constitué, chez lequel cet acces suit depuis deux ans un cours irrégulier. Il
474 SECTION VII, CHAPITRE VII, se reproduit une ou deux fois par semaine, et dure tantót quelques heures, tantót un jour entier et au-delà. Lorsque le paroxisme a lieu subitement dans la rue, il est obligé de s'arréter, et de prier qu'on veuille bien aller lui chercher une voiture. Tous les efforts qu'il peut faire alors avec ses mains ne sauraient lui faire assez entr'ouvrir l'un ou lautre de ses yeux pour pouvoir se conduire seul. Rentré chez lui, il se met au lit, et y reste dans l'obscurité, en. se tenant, pour boisson, à une infusion de fleurs de tilleul, et, pour nourriture, à des bouillons de veau et de poule et à quelques soupes, pendant la durée du paroxisme. Les accès s'éloignent depuis quelques mois, et durent en général un. peu moins long-temps. Si on veut prendre une idée des mouvements que l'on apercoit à la joue de ce malade dans le plus fort de l'attaque et lorsqu'il est exposé au grand jour, il suffira de.se rappeler la disposition et les attaches des fibres du muscle orbiculaire, tant au-devant de l'orbite que vers quelques parties qui en sont éloignéés, et d'examrner avec attention la figure +, Mare [.
Il est rare de rencontrer cette Mio Logos:
sthénique portée à un aussi haut degré d'intensité; mais il est encore moins commun de la voir s'étendre aux muscles du globe ( obs. 387): ordinairement elle est bornée à l'orbiculaire.
Les deux muscles orbiculaires éprouvent presque toujours simultanément et à un degré à-peu-
prés égal cette affection convulsive; cependant elle se Fe die quelquefois d'un seul côté. Il est rare, lorsqu'elle a lieu, d'entendre le malade se plaindre d'affaiblissement dans la vue (obs. 288 ).
Ces convulsions sont quelquefois excitées par l'exaltation pathologique de la sensibilité de la rétine ( voyez ci-dessus, page 385), en sorte que cette membrane étant irritée par la lumiere du soleil, les paupières se ferment subitement; ce qui constitue une sorte d'aveuglement de jour.
M. le €'**, âgé de soixante ans, d'un tempérament bilieux, éprouve ces accidents depuis plusieurs années: ses rétines sont si sensibles que, dans les moments les plus favorables, l'impression d'une lumiére ordinaire diminue de plus de moitié le diamètre naturel de ses pupilles, et excite une convulsion légère, mais visible, dans tous les muscles de la face. Il a fait vainement beaucoup de remèdes; je lui en ai conseillé moiméme quelques-uns qui n'ont apporté aucune amélioration à son état. Il est toujours obligé de porter des lunettes vertes au grand jour et pour lire ou écrire : s'il les Ôte, méme pour quelques instants, ses paupieres se ferment presque toujours subitement,à moins que la lumière naturelle ou artificielle ne soit alors trés-faible.
Si nous n'avons point eu jusqu'à-présent de bonnes observations sur cette maladie convulsive, i| faut l’attribuer moins à sa rareté qu'à l'irré-
476 SECTION VII, CHAPITRE VII, gularité de ses paroxismes et de sa durée, d’où il résulte que peu de praticiens ont pu suivre long-temps le méme malade rebuté par l'inutilité des remédes. Il est encore plus rare de connaitre chez lui l'issue d'une maladie qui souvent se prolonge d'une manière indéfinie.
J'ai voulu fixer les incertitudes à ce sujet; et je peux assurer que depuis dix ans je n'ai jamais été consulté pour cette maladie sans prendre tous les moyens imaginables de recevoir des. nouvelles des malades pendant aussi long temps que je le croyais utile. J'ai reconnu par l'extréme attention que j'ai apportée à l'observation de ces mouvements convulsifs, que les remédes- n'ont aucune influence sur leur durée ou leur intensité. Jen ai vu cesser chez des gens qui n'avaient employé contre eux aucuns moyens; jen ai vu qui subsistent encore au moment où j'écris, et qui cependant ont été combattus par tous les remèdes indiqués. Je me suis borné depuis à conseiller l'usage de lunettes vertes, et beaucoup d'exercice. |
Lorsque les deux Hiis obliques sont seuls affectés, ils communiquent au globe un mouvement semblable à celui du ressort d’une. montre (tome IT, page 498). Je connais deux frères, âgés de trente à trente-cinq ans, qui ont de naissance cette agitation convulsive, et on remarque, surtout chez l'ainé, que les wem droits contribuent à l établies C'est à cette espèce de névrose |
des muscles du globe que les Grecs ont donné le nom d'Aippos. Je n'y connais point de reméde. Elle est ordinairement congéniale.
Du reláchement de la Paupière supérieure (1).
La paupiére supérieure peut rester abaissée , ou se relever imparfaitement, par différentes causes, notamment par une affection de la portion du tissu cutané qui la recouvre (tome III, page 501). Je ne veux parler ici que de sa chüte due à la paralysie de son muscle releveur (pl. 17, fig. 3); je ferai seulement remarquer qu'elle reste: au contraire quelquefois relevée par la paralysie de la partie supérieure de l'orbiculaire : lorsque la totalité de ce muscle est frappée, la paupiére inférieure immobile s'écarte aussi de l'oeil (pl: 17, fig. 3).
Presque toujours trois des muscles droits sont frappés en méme temps que celui de la paupière, parce qu'ils reçoivent des filets de la même branche de la troisième paire, et le muscle droit externe, qui conserve seul l'intégrité de ses fonctions, tire alors le globe du cóté de la tempe, d'oà résulte le strabisme et la duplicité des objets (obs. 397). Cependant on trouvera, tome III, - page 282, que M. Des Essarts a vu le muscle droit externe frappé en méme temps que le releveur de
(1) Synonymie. Àcoviz rüv Bhepdouv.
la paupière; l'observation 393 en offre un second exemple. Le releveur de la paupière est quelquefois affecté seul (obs. 598). On concoit alors difficilement comment le tres-petit filet qui se distribue à ce muscle est frappé isolément.
J'ai un grand nombre d'observations qui prouvent que le nerf optique peut étre affecté en méme temps que le nert moteur de l'œil; on peut alors reconnaitre que la cause a son siége daus le cerveau. Aussi ai-je vu cette complication. annoncer et précéder l'apoplexie. : j
Dans ces cas, lamaurose a lieu quelquefois simultanément à un œil avec la chüte de la paupiére supérieure; en d'autres termes, le nerf de la seconde paire et le nerf de la. troisiéme paire sont frappés au méme instant ( obs. 399). D'autres fois la paupière n'est tombée que peu-à-peu à la suite de la paralysie du nerf optique.
J Les fractures du crâne avec enfoncement de la table osseuse et pression sur le cerveau, ainsi que les épanchements de sang dans l'intérieur de la masse encéphalique, ont occasionné cette maladie. J’oyez, relativement à ses autres causes, celles de l'amaurose, ci-dessus page 367. Quelquefois une chüte lui a donné naissance (tom. III, pag. 280 ).
L'impression du froid, en suspendant l'action du tissu cutané, a aussi produit la chüte de la paupière supérieure ( obs. 395).
Assez souvent il y a des variations pendant la durée de la maladie, non-seulement d'une se-
maine ou d'un jour à l'autre, mais encore dans la méme journée (tome III, page 308).
Quant à la thérapeutique de cette névrose, voy. celle de l'amaurose, ci-dessus, page 420.
Du Strabisme (1).
Le strabisme est le défaut de concordance des axes optiques. L'une des extrémités de l'axe de chaque œil se prolonge d'une manière indéfinie; l'autre aboutit au trou central de la rétine, qui parait être le point du fond de l'œil le UE sensibleà l'i impression des rayons lumineux et le plus propre à transmettre au cerveau la sensation de la partie de l'image représentée sur lui et sur sa bordure jaune. Ce trou est dans un accord parfait de relation avec celui de l'autre œil, en sorte que, si on dérange un des globes en le pressant de cóté, l'objet que l'on examine parait double ; mais cette double image, qui ne tombe plus sur le trou central, est beaucoup moins nette, et elle s'affaiblit d'autant plus, que la pression latérale exercée sur le globe l'éloigne davantage sur la rétine de ce point essentiel de la sensibilité.
On voit donc les objets doubles, lorsqu'un des muscles de l'eil étant frappé de paralysie, le globe ne peut point étre ramené de ce cóté, et cede à l'action de l'antagoniste du muscle affecté.
(1) Synonymie. Erpr@iouds: Strabositas , Guillemeau.
Cependant la double sensation ou la diplopie n'a lieu que lorsqu'on regarde du cóté de ce muscle. La vue est dans son état naturel, quand on. dirige les deux yeux du cóté opposé, ou quand on ramène par une légère pression, dans la direction commune des dais axes optiques, l'oeil qui s'en écarte ‘(voyez tome III, page 288). La diplopie disparait peu-à- peu lorsque le strabisme se prolonge, et elle n'a pas lieu lorsqu'il est congénial. Le strabisme est souvent congénial ; plus fréquemment encore il s 'établit dans les premieres années de la vie. Lorsqu 4l survient à un enfant âgé de moins de deux ans, on le regarde comme un effet de la situation habituelle de son berceau; on croit qu'alors l'enfant s'efforce de tourner ses yeux vers le point duquel lui vient la lumiére, et peut ainsi affaiblir, par une action forcée et continuelle, un des muscles de l'oeil qui se trouve le plus éloigné de ce point. :
On a Mc différentes explications du strabisme. Je n'en connais dans la pratique que deux espéces : celui qui est dù à la diminution de l'action d'un des muscles du globe, et celui qui est dà à l'inégalité de force dans les deux yeux : cette derniére cause a été reconnue par M. de Buffon, comme la. plus ordinaire du strabisme (x). Ce erand homme a surpris encore cette fois la nature
sur le fait, et a reconnu, à l'aide d'un certain
(1) Mém. de l'Acad. royale des Sciences , 1743.
NÉVROSES DES MUSCLES DE L'OEIL. 48r
nombre d'expériences, que, par un mouvement machinal, on écarte naturellement l'oeil faible, parce que l'image qu'il transmettrait au cerveau serait moins nette que celle qui est transmise à cet organe par l'autre œil, et que, de cette réunion, naitrait une certaine' confusion qui n'a pas lieu, lorsqu'on se sert seulement d'un oeil bien constitué.
Si le lecteur veut s'assurer par lui- méme que M. de Buffon a trouvé la cause la plus ordinaire du. strabisme, il lui suffira d'interroger quelques strabons; leur réponse sera que l'œil dont ils voient le moins bien est celui dont ils louchent : il faut en excepter ceux chez lesquels cette incommodité est due à un relâchement d'un des muscles du globe. Presque toujours, en fermant l'œil opposé, la vue est aussi bonne qu'avant l'accident. Cependant elle est quelquefois affaiblie (tome III, page 290) ou légèrement altérée ( ibid. page 292, 204). J'ai trouvé lamaurose réunie avec la paralysie. plus ou moins marquée des muscles de l'oeil. Cette complication m'a toujours paru étre le signe de congestions graves dans la
masse encéphalique.
. Presque toujours c'est le. muscle droit interne ou l'externe qui est frappé. Il est trés-rare que ce soit le releveur du globe ou l'abaisseur (tome If, page 288).
On voit, mais rarement, la paralysie des muscles de l'oeil s'étendre à d'zutres parties du corps (t. III,
pag. 282), quoique beaucoup de malades se plaignent de se diriger involontairement du cóté de l'œil affecté, lorsqu'ils marchent en tenant les deux yeux ouverts (tom. III, pag. 290, 292 ).
ll est rare de rencontrer un. strabisme hypersthénique : on ne l'observe ordinairement que pendant la durée des convulsions. Le type régulier de celui de mademoiselle B*'* (obs. 394) semble avoir quelque analogie avec lamaurose intermittente dont j'ai parlé plus haut, page 424.
Jai vu un embarras gastrique donner naissance au strabisme. |
Mon savant collégue, M. Portal, utem: sim son Anatomie médicale, qu'il éprouva un. léger accident de cette nature. Je me rappelle que nous attribuâmes cet effet à la fatigue occasionnée par un long travail de cabinet, et que l'usage seul du petit-lait nous suffit pour en obtenir là cessation entiére dans l'espace de quelques semaines.
Je vois souvent le relàchement d'un des muscles du globe à la suite des chütes graves; tantót cette névrose a lieu immédiatement après la chûte, et probablement par épanchement dans l'intérieur du crâne (obs. 389); tantôt elle ne se manifeste qu'assez long-temps après (tome III, page 281 ).
La masturbation (tome III, page 289) et les exces avec les femmes (ibid. page 291), sont au nombre des causes qui peuvent donner naissance à la paralysie de ces muscles: elles sont d'ailleurs les mémes que celles assiguées à l'amaurose (voyez
ci-dessus, page 367).
DE L'EXOPHTALMIE. 483
On voit le plus. ordinairement, dans la pratique, cette névrose portée à un degré modéré. J'ai constamment remarqué qu lalóri; c'est un accident de peu d'importance, et qui se dissipe, sans le secours d'aucuns remèdes, dans l'espace de deux ou trois mois.
Lorsqu'elle est accompagnée de quelques-uns des symptómes décrits dans les observations que je vieus de désigner, elle demande la plus sérieuse
attention, et sa thérapeutique doit étre alors celle . de l'amaurose (uoa ci-dessus, page 420 ). Lorsqu'elle n'est due qu'à l'asthénie de la rétine de l'un des yeux, il faut exercer par gradation l'oeil faible. (Voyez ci-dessus, page 402 ).