RAPPORT
Jai l'honneur de connaitre M. Frébault, qui m'a amené, au mois d'avril 1815, une malade à laquelle il portait un grand intérêt. Elle était menacée de perdre la vue, et nous fümes assez heureux pour la garantir de ce malheur. Je crois pouvoir assurer, d'apres ce que nos conférences m'ont appris de la perspicacité de l'auteur, que lon peut compter sur lexactitude des circonstances dont il rend compte.
M. Frébault a fait précisément ce qu'il y avait à faire; 1l a sagement attendu, pour pratiquer l'extraction du cristallin, que les accidents inflammatoires fussent dissipés. Mon pere a publié un fait analogue à la fin du tome 1° de sa traduction des Essais et Observations de Médecine . de la Société d'Édimbourg; mais le passage du cristallin dans la chambre antérieure était l'effet d'un coup. J'ai, dans son Journal et dans le mien, un certain nombre d'exemples de ce genre. Dans ce moment, où je mets tous ces matériaux en ordre pour publier incessamment ceux qui me : paraitront dignes de l'être, j'ai sous les yeux ces exemples, et il n'y en a aucun complétement semblable à celui que M. Frébault a remarqué. Il a donc raison de s'étonner que la lentillé opaque,
sortie de son chaton et plongée pendant plus de six mois dans l'humeur aqueuse, n'eüt point perdu de son volume naturel; j'avoue que si la. scrupuleuse exactitude de l'observateur ne m'était pas connue, je hasarderais de dire que probablement il y avait un peu de diminution dans le volume du cristallin. Au reste, l'auteur sait parfaitement que ce corps varie de volume d'une manière trés-remarquable, et cela chez des individus qui paraissent se ressembler par l’âge, la taille, et le sexe. Ne serait-il pas possible que le cristallin eüt été d'un volume notable dans l'état sain chez Madame***, et qu'il ait encore paru assez volumineux aprés sa sortie de la chambre antérieure, quoique déja réellement un peu diminué. Je n'ai point tenu note sur mon Journal de la maladie de Madame""*, lorsqu'elle me consulta; mais, d'apres quelques souvenirs de l'état . dans lequel était son œil, je crois que la phlegmasie dont parle l'auteur doit avoir subsisté pendant la plus grande partie du temps que le cristallin a séjourné dans la chambre antérieure; ce serait pour moi une explication suffisante d'un défaut de diminution de volume de ce corps. En effet j'ai remarqué que l'action du systéme absorbant dans lintérieur du globe est diminuée en raison. directe du degré de phlogose, et j'ai vu la résorption, soit de la lentille opaque passée devant l'iris, soit de la matiére puriforme épanchée entre cette membrane et la cornée, ne s opé:
rer, d'une maniére marquée, que lorsque le systéme lymphatique absorbant de ces parties délicates cessait d'étre géné dans son action par l'injection générale du systéme vasculaire de l'organe. C'est un événement si rare que le passage du cristallin dans la chambre antérieure à travers la pupille, sans que ce déplacement ait été précédé par un coup ou une chüte, que, lorsqu'il est survenu à la suite d'une maladie grave, comme dans l'observation dont il est question, j'ai pensé souvent qu'un mouvement convulsif, ou un coup donné à l'oeil dans un moment de délire, avait occasionné le déplacement du cristallin à l'insu du malade. L'observation de M. Frébault me parait digne d'étre insérée dans le Journal de la Société.
-. Observation 45o.
Jai vu quelquefois le cristallin opaque passer par la pupille dans la chambre antérieure, et delà retourner à sa place. Quelques malades peuvent faire exécuter à volonté ce déplacement alternatif au corps opaque : je vais citer un de ces cas parmi les plus récents qui se soient présentés à mon observation. M. le docteur Tillard était chez moi en consultation, ainsi que M. Busnel, ancien chirurgien-major, lorsque ce malade se présenta le 3 juillet 1817; il fit passer le cristallin opaque dans la chambre antérieure et le fit repasser derrière l'iris en leur présence.
M. Gastel, sujet de cette rare observation, est
cordonnier ; il demeure à Paris, rue de la Tonnellerie, n° 44. Il est âgé de trente-un ans, et de bonne constitution; la cataracte qu'il a à l'oeil droit date de l’âge de six ans : le cristallin opaque est descendu peu-à-peu derriére l'iris vers l'époque de la puberté : il était invisible à dixhuit ans, et plongé dans le corps vitré désorganisé. La pupille avait présenté, pendant quelque temps, l'apparence à-peu-prés que présente celle que l'on voit pl. 22, fig. 1. X dix-neuf ans, un service militaire trés- actif fit passer le cristallin devant l'iris (pl. 21, fig. 2) : les douleurs continuelles qu'il éprouva lui firent obtenir son congé. Il y avait quinze jours que le corps opaque était dans la chambre antérieure, lorsque je lui dis que j'en ferais l'extraction; mais que, puisqu'il desirait éviter l'opération, il pouvait, avant de la subir, instiller dans son œil quelques gouttes de solution aqueuse d'extrait de belladone, pour dilater la pupille, ce qui faciliterait le retour de la lentille opaque derriére l'iris; qu'il devait, pour favoriser ce passage, rester couché pendant vingtquatre heures sur le dos, et méme de temps à autre, pendant cet intervalle, avoir la tête telle- .ment placée que le sommet füt plus bas que le cou. Je lui conseillaa de se faire instiller quelques gouttes de vinaigre aussitót que le cristallin ne serait plus visible, et cela dans l'intention d'exciter une phlegmasie artificielle capable de faire cesser la dilatation de la pupille, méme de rendre
DE LA CATARACTE. 395 son diamètre plus petit qu'il n'était avant l'emploi de la Belladone, procédé que j'ai employé utilement dans certains cas.
Tout fut exécuté et suivi du succès que j'attendais. Il fut huit ans et demi sans étre incommodé de son singulier accident, qui a lieu de nouveau depuis deux ans jusqu'à trois et quatre fois par mois. Il lui suffit de baisser vivement la tête par inadvertance pour que la lentille passe devant l'iris : alors il souffre et est incapable d'occupation, jusqu'à ce que, couché par terre, le menton haut et le sommet de la tête bas, il la fasse rentrer, en exercant d'assez fortes frictions sur le globe, à l’aide de la paupière supérieure. Je lui en ferai probablement l'extraction quelque jour.
Il existe des observations qui constatent que le cristallin, devenu opaque, s'est quelquefois déplacé spontanément, soit par l'effet d'une chüte, soit par d'autres causes souvent inconnues. Ji rapporté le fait suivant à la Société de Médecine de Paris; il a été inséré dans le tome XVIII de son Journal. M. Chamseru , mon savant collègue, en a rapporté un exemple dans l'Encyclopédie par ordre de matiéres, art. Cataracte.
« M. N'*, demeurant rue de Grenelle-Saint- Honoré, a l'oeil gauche fondu depuis vingt-deux aus : le droit était entièrement privé de la vue depuis quatorze ans.
« Ill y a trois ans, à la suite d'une agitation
violente qui excita des soubresauts dans les tendons et de la fiévre pendant la nuit, il se réveilla voyant suffisamment pour lire l'enseigne d'un marchand, son voisin. Dés ce moment sa vue est restée bonne : il lit aisément à l'aide d'un verre à cataracte; ce qui démontre que le cristallin a été déplacé et est descendu derrière l'iris. La pupille est fort nette; et j'ai remarqué dans cet œil, lors des mouvements brusques du globe, le léger tremblement de l'iris, que l'on apercoit ordinairement plus ou moins dans les yeux dont le cristallin a été extrait ou abaissé. J'ai choisi cette observation, parmi plusieurs autres du méme genre, pour la faire connaitre, parce que ce fait présente un grand degré d'authenticité, et que presque tous les habitants de la rue de Grenelle -Saint- Honoré en ont connaissance, et ont été fort étonnés de voir M. N***, conduit par la main encore la veille, aller seul dans les rues, et voir fort bien à l'aide d'un verre convexe. Il avait alors soixantecinq ans. »