‹ Traité des maladies des yeux, avec des planches coloriées représentant ces maladies d'après nature, suivi de la description de l'œil humainChapitre 23 sur 60 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Des Fiülaments voltigeants.

Observation 451.

Mémoire , le 25 février 1767. — En octobre dernier, Madame de***, passant un matin dans la

cour de sa maison, s'y arréta un quart d'heure; de retour dans son appartement, elle vit devant son œil gauche comme du fil entortillé de plusieurs couleurs. Elle demanda si elle avait quelque chose qui pendit à sa coiffe; on lui répondit que non. Un quart d'heure aprés, cet objet se changea en un autre qui ressemble à une mouche variant continuellement. Elle croit qu'une légère éruption cutanée, qui ne parait plus si fréquemment, s'est portée à cet œil, auquel elle n'a point de douleurs; elle en voit comme auparavant.

M. Demours remarquera que cette dame est vaporeuse, et qu'elle a eu jadis des attaques spas-

modiques.

PowsME,

Médecin consultant du Roi.

Consultation pour une Dame de Westphalie.

4 mars 1763.

La petite mouche que Madame voit voltiger continuellement depuis trois semaines devant un de ses yeux, et celle méme qui depuis peu de jours se laisse aussi apercevoir devant lautre, n'annoncent point toujours un résultat aussi fàcheux que celui dont Madame a été menacée par loculiste de Hanovre. ll est bien vrai que ces sortes de fantómes annoncent quelquefois, comme il l'a dit, un commencement de cataracte ; mais il

est certain aussi qu'il en est encore plus qui ne signifient rien. Au reste, de quelque nature qu'ils soient, on peut y remédier lorsqu'on s'y prend aussi à temps que le fait Madame. Il n'est quesuon que de savoir à quoi s'en tenir sur la nature de ce symptóme pour asseoir un jugement fixe sur l'espéce de maladie, dont il pourrait étre un signe avant-coureur ‘car il est de ces mouches qui désignent un commencement d'obstruction dans la rétine; celles-là peuvent se terminer par une paralysie de l'organe : il en est qui annoncent un commencement d'opacité dans le cristallin ; celles-ci dégénèrent en cataracte : il en est d’autres ins et ce sont les plus fréquentes, qui n'ont jamais de suites fácheuses , et qu’ on porte vingt et trente ans sans danger.

Je prie donc Madame de vouloir bien faire les observations suivantes : j

1? Quelle est la grandeur de cette mouche?

2? Madame la voit-elle sur son livre quand elle lit, ou sur son ouvrage quand elle s'occupe? et, dans le premier cas, sur quel endroit du livre? En jetant les yeux sur un mot, est-elle à droite ou à gauche, au-dessus ou au-dessous de ce mot? En parcourant la ligne, la mouche suit-elle toujours la méme position? M

3? La voit-elle seulement au grand jour, ou dans la chambre lorsqu'elle a le dos tourné contre la fenétre?

4° Quelle sera sa position et son bosse!

lorsque Madame regardera le ciel, par un trou fait à une carte avec une épingle, en tenant l'autre oeil. fermé?

5v» Madame fera un point avec de l'encre sur une feuille de papier blanc, et, ayant remarqué à quel endroit de la feuille répond la mouche, en tenant l'oeil fixé sur le point noir, elle éloignera peu-à-peu la feuille, et observera avec attention si le diamètre de la mouche augmente ou reste le méme, la feuille de papier étant proche ou éloignée.

6° Nous desirons savoir si depuis que la mouche a commencé à paraitre, elle a grossi ou changé de couleur, et s'il s'y en est joint d'autres ou non?

Les observations ci-dessus seront aussi faites sur la mouche qui parait depuis peu sur l'autre œil, pour nous mettre plus sûrement en état de remédier à cet accident, et Madame nous dira de plus quelque chose sur son tempérament, son áge,la couleur de ses yeux, si elle est facile à purger, si elle est constipée ou non, si l'estomac et la poitrine sont en bon état, si elle est grasse ou maigre, si elle a eu beaucoup d'enfants, si elle a été souvent saignée dans sa vie, si elle est sujette à des maux de téte, et si elle est bien ou mal réglée.

IV. B. Les réponses à ces diverses questions prouvérent qu'il ne s'agissait que de filaments voltigeants. j

400 SECTION VIII, CHAPITRE III, Observation 453.

Je recus, en mai 1812, la visite de M. C***, chirurgien de l'hópital civil de M"*, qui vint me consulter, dans la persuasion que des filaments qui lui apparaissaient depuis deux mois allaient lui faire perdre la vue. Je m'assurai, par l'inspection de ses yeux, quil n'y avait point autre chose, et je le tranquillisai. Cependant , obligé de quitter brusquement Paris avant une seconde conférence que nous devions avoir, il m'écrivit, le 5 juin suivant, une lettre dont suit un extrait. Elle contenait des détails qui m'auraient inquiété pour le consultant, si je ne m'étais pas assuré par l'inspection, qu'il s'agissait seulement de filaments voltigeants. | /

« Une jeunesse languissante. Ulcères, fièvrequarte, galle, obstructions, teigne muqueuse. Vie irrégulière et ambulante jusqu'à quatorze ans; à cette époque, je fus atteint d'une migraine lunaire, suivie. d'éblouissements et de vomissements, jusqu'à l’âge de trente- huit ans. A quatorze ans, je me livrai à l'art de guérir; malgré mes infirmités, je travaillai avec zèle. Passé au service maritime, j'ai couru l'Asie, l'Afrique, l'Amérique ; dans ces différents lieux, j'ai eu fiévre putride, pétéchiale, peste, fièvre jaune : j'ai subi la prison anglaise, l'esclavage d'Alger, etc. Enfin depuis onze ans, je suis dans mes foyers. J'ai acquis de l'embonpoint : j'y ai éprouvé deux

FILAMENTS VOLTIGEANTS. AOI

fiévres d'accés, et une espéce d'attaque de catarrhe suffoquant, ou plutót une apoplexie séreuse. Depuis deux ans je ne ressens plus mes migraines. Enfin, à trente-neuf ans, j'en suis à l'état où vous m'avez vu, replet, sanguin, lourd, apathique, parfois mélancolique, indéfinissable pour moi-méme, et, depuis les premiers jours de mars, j'ai aperçu un atôme ou mouche voltigeant devant mon oeil gauche, puis j'en ai vu trois. Maintenant, depuis mon retour de Paris, il s'y joint comme des cheveux; la vue se trouble. De cet cil, je ne puis plus distinguer les caractères d'un livre : J'y éprouve des tiraillements momentanés ; la lecture et l'application me fatiguent ; le grand air m'incommode; je ne peux distinguer les objets éloignés. Les atómes ne paraissent pas continuellement, mais seulement lorsque je suis au grand jour: j'éprouve un abattement au cóté gauche des lobes antérieurs du cerveau. Toutes ces circonstances rapprochées pourraient bien me jouer un mauvais tour.

N. B. De tout ce qu'éprouvait le consultant, il n'est resté que des filaments voltigeants.

Observation 454.

Mémoire. — Le consultant voit, depuis trois ans et demi, voltiger autour de son œil droit des especes de mouches ou filaments irréguliers dans leur forme qui génent la vision. La prunelle de cet oeil était et est encore un peu plus dilatée

que celle du gauche, mais il n'y a aucune opacité dans le cristallin. Au grand jour, cette personne voit un plus grand nombre de filaments; ils sont aussi plus épais : le plus apparent, placé au milieu de l'oeil, est de forme ronde : tous en suivent le mouvement. Dans un appartement peu éclairé, et le soir à la lumiere, elle n'en voit point. Lorsque l'oeil est fixé sur un objet, elle n'en apercoit pas non plus : cet œil est cependant aussi bon que le gauche. |

On a d'abord fait prendre au consultant le petit-lait, puis des bouillons rafraichissants, dans. lesquels entraient diverses drogues apéritives et beaucoup de cloportes. Il à pris des bains dans la belle saison, des purgations et des bols fondants. On l'a purgé aussi avec vingt verres d'eau minérale, et on lui a donné aprés, et à diverses reprises, des pilules qu'il prenait avant le diner, composées de quinquina, d'extrait d'aloés, et de mercure doux. La dose journalière était de trente grains, etc.

IV. B. J'a1 répondu que si la pupille de l'œil droit était plus dilatée que celle du gauche, cela pouvait être dà à une cause étrangère à celle pour laquelle on consultait, que les filaments ne méritaient aucune attention, et qu'il ne fallait rien faire. J'ai envoyé à l'appui de cet avis mon Mémoire sur ces sortes de fantómes (voy. ci-aprés, P- 409): j'ai su depuis que j'avais rencontré juste.

Observation 455.

J'ai recu le Mémoire suivant :

Madame L"'*, âgée de vingt-six ans, grasse ét

fraiche, a les yeux saillants hors de l'orbite et myopes. La pupille, habituellement large, se dilate beaucoup à l'obscurité, se resserre promptement à la premiere impression de la lumiere. Le cristallin jouit de sa transparence, la conjonctive est un peu rouge, et la cornée opaque a quelques vaisseaux variqueux : ce que j'attribue à l'effet de topiques irritants.

. Je n'entrerai pas dans tous les détails de la maladie de Madame L"*'*; vous l'avez si bien décrite dans votre Mémoire (voyez ci-aprés, page 409), qu'en en lisant l'extrait Madame se récriait sans cesse pendant sa lecture : « C'est bien moi!.... « Qest tout moil.... » Son étonnement redoublait à chaque phrase.

Le mal ne fut d'abord que la vue d'un fil qui parut en l'air pendant que Madame était occupée à lire : ses progrés furent trés-lents. Long-temps apres Madame ne vit rien autre chose; les brillants ne sont venus que depuis deux ans; le fil parait depuis trois ans et demi.

Madame a beaucoup consulté, et a fait nombre de remédes internes et externes. M*** a traité Madame pendant deux ans, sans aucun succés.

Une eau âcre, qui fait larmoyer, est le collyre

4o SECTION VIII, CHAPITRE III,

qu'il a prescrit; une autre, qui fait pleurer et moucher, est l'errhin qu'il a employé. Madame n'en éprouve ni bons ni mauvais effets : j'ai trouvé seulement les yeux devenus plus sensibles depuis ce traitement.

J'ajouterai quelques traits à l'excellent tableau que vous avez fait de cette maladie. Chaque malade a le caractère général de la maladie. qui l'affecte; mais quelques-uns ont des symptómes particuliers qu'il est bon de connaitre : Madame, à l'ombre dans la maison, peut lire et travailler sans apercevoir les fantómes décrits; à peine voitelle son premier fil suivre la direction des yeux; mais au grand jour, encore plus au soleil, ils sont en nombre prodigieux : vis-à-vis une vitre éclairée paraissent les grands fils brillants, tortillés ou non;ils suivent toujours le mouvement des yeux. Devant une muraille blanche, Madame voit la fumée noire, et dans cette fumée des bluettes qu'elle distingue au milieu. Ces objets paraissent détachés, et plus prés de l'oeil que du mur. Hors de la maison, Madame voit des points trés-petits et tout-à-fait brillants : une gaze devant les yeux prévient presque totalement cet effet.

A la lueur d'une bougie, Madame en voit moins quau grand jour. En regardant un feu clair, Madame voit des fils qui traversent. Tout lé reste est comme vous l'avez décrit.

L'oil gauche est plus affecté que le droit :

ces taches apparentes sont beaucoup plus nom-

breuses dés que l'œil droit est fermé, et vice versá. ' Madame observe méme dans le premier une douleur, une sensibilité dans tout le contour du globe, vers le fond de l'orbite; en touchant méme l'oil dans la partie supérieure de l'angle nasal, Madame entend quelquefois, et des personnes prés d'elle ont entendu, un petit bruit, un craquement.

Ce méme cil se fatigue aisément. Madame, dans un appartement peu éclairé ou éloigné du jour, écrit une lettre, coud sans fatigue, si ce travail n'est pas long; s’il est continué, Madame éprouve de la fatigue à l'oeil gauche : 1l se remplit de larmes, ce qui n'arrive pas au droit.

RrcaTEAU, Médecin.

Madame n’a rien du tout; elle n’a rien à faire. Si l'œil gauche se fatigue le premier, c'est qu'on lui a peut-étre appliqué plus de topiques qu'à l'autre. Quand ses inquiétudes la reprendront, qu'elle relise mon Mémoire pour tout remede.

IV. B. Une premiere lettre m'avait peint les vives inquiétudes de Madame L'"*; pour toute réponse, javais envoyé mon Mémoire, que l'on trouvera à la suite de l'observation 456. Sa lecture commenca à calmer l'imagination de cette dame, alors enceinte de sept mois. Elle écrivit cependant à Paris, en envoyant le Mémoire de M. Ri-

cateau : « Dites à M. Demours que ma maladie est bien dépeinte dans son Mémoire... Qu'il est malheureux à mon áge d'étre affligée de la sorte!.. Les nouveaux détails que j'envoie ne vont - ils pss changer quelque chose à son pronostic ?... Jattendrai avec impatience sa réponse : Dieu veuille qu'elle soit en ma faveur! Je tremble du contraire... » |

La courte réponse que je fis à M. Ricateau tranquillisa subitement Madame L***. J'ai vu plus de. cent fois, depuis, un effet aussi prompt de la lecture de mon Mémoire. Je me rappelle avec plaisir celui qu'il produisit, en mai 1816, sur M. G""*, jeune médecin recu, en 1815, à la faculté de Montpellier, et qui, affligé au point d'être presque dans le marasme depuis un an, trouva tres-avantageuse l'échange que nous fimes de mon Mémoire contre sa Thése, qu'il m'apportait en venant me consulter. Le célébre Sabatier en avait été fort inquiet dans sa jeunesse. Mon pere l'avait tranquillisé; il a gardé ces mouches volantes pendant toute sa vie sans aucun changement, et il a lu mon Mémoire avec intérét.

Le médecin en chef de l'Hótel-Dieu de S'** vint à Paris en poste, n'ayant pu prendre aucun aliment solide depuis trois jours, par l'effet de la terreur que lui inspirérent beaucoup de ces filaments, qui avaient paru tout-à-coup. J'ai éprouvé une vive satisfaction en voyant la lecture de mon Mémoire tranquilliser subitement et pour toujours

un confrère estimable, aujourd'hui établi à Paris, -

et qui, depuis huit ans, les apercoit sans aucune diminution ni augmentation , comme il les apercevra toute sa vie, mais sans en éprouver la moindre géne.

M. Du***, gentilbomme du roi, était dévoré d'inquiétudes. Il écrivit de Compiègne à mon pere, le 1° août 1773, qu'on lui annonçait une cécité

prochaine. Un passage latin qu'il citait prouvait

sa profonde terreur. Mon père lui répondit : De minimis non curat prætor. M. Du*‘**, transporté de joie, répliqua par'ce peu de mots : Minimus cegrotus medico maximo gratias agit. Par une derniére lettre, il fait connaitre que cinq mots lui ont rendu le bonheur et la tranquillité. Il se livre de nouveau à l'étude avec transport, malgré ses

mouches.

Observation 456.

Lettre de M. de Sauvages à mon pere.

Montpellier, le 14 septembre 1759.

Monsieur, si vous n'avez pas la bonté de m'expliquer un phénomene de la vision qui m'arréte, je ne connais personne en France qui puisse me rendre ce bon office. Sans avoir l'honneur d'étre connu de vous, j'espere cette faveur de votre part, vous offrant de mon cóté tous les services dont je suis capable.

Ce phénoméne consiste en des. blüettes ou points lumineux qui paraissent devant les yeux

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