MÉMOIRE
Sur des filaments, taches mobiles, globules, et toiles d'araignées très-déliées, qui paraissent voltiger devant les yeux; lu à l’Académie Royale des Sciences.
Les personnes qui sont incommodées de ces sortes de taches rendent quelquefois différemment la maniére dont elles les apercoivent. Ces taches paraissent aux unes comme des filaments ondoyés, aux autres comme des zigzags, des brouillards légers, des espéces d'étoiles avec des queues, des petits duvets de coton noir, des serpenteaux , des points noirs trés- petits qui nagent lentement
dans l'atmosphére, des globules, des petits rubans à demi-transparents et qui forment comme des nœuds, des petites portions de gomme arabique à demi- dissoutes dans l'eau : une légere différence de transparence les fait à peine distinguer du fond de l'air, lorsqu'on les examine dans un ciel serein.
Toutes ces petites apparences montent, lorsqu'on éléve les yeux avec un peu de promptitude, par exemple, de la pointe des pieds vers le ciel; et, si alors on fixe la vue sur un nuage ou quelque autre objet, elles descendent lentement vers le bas de l'oeil, et on cesse de les apercevoir tant que les yeux restent fixés sur le méme objet; mais au moindre mouvement des yeux, elles quittent l'endroit où leur pesanteur les avait entrainées, et on les apercoit de nouveau. De toutes ces taches, celles qui sont sous la forme de filaments sont les plus faciles à apercevoir pour les: personnes qui en sont incommodées. Ces filaments ont des mouvements vagues, suivant les mouvements de l'œil. Tantót ils se contournent ; d'autres fois ils s'étendent, puis, dans un tito mouvement de l'oeil, ils se ploient à certains endroits, et ces changements de position sont surtout distincts, lorsqu'ils passent en descendant devant l'axe optique. Assez ordinairement il y en a deux ou trois qui dominent sur les autres et qui sont plus apparents; mais il y en a souvent
FILAMENTS VOLTIGEANTS. Art
une infinité d'autres plus petits, plus difficiles à apercevoir, et une multitude prodigieuse de petits globules, les uns isolés et les autres par paquets, qui, conjointement avec les filaments, paraissent tomber comme une petite pluie extrémement fine, lorsqu'aprés avoir elevé les yeux un peu rapidement, on les fixe sur un endroit éclairé, par exemple, sur une muraille blanche, dans le ciel, ou sur du papier blane; car il faut la présence d'une certaine quantité de lumière pour que l'ombre de ces petits corps puisse étre distincte sur la rétine, attendu qu'ils ne sont point opaques, et qu'ils tranchent peu sur la transparence des humeurs de l'oeil. ll y a aussi quelquefois comme de petites grilles nageantes; quelques-unes sont plus pesantes, et paraissent descendre plus vite. En général, les filaments sont les plus légers; ils descendent toujours les derniers; ils sont comme des tubes de barométres contournés, à demitransparents, dans lesquels. il parait des globules dont le milieu est un peu plus obscur, et qui ressemblent à des petites bulles de savon.
L'Académie vient de voir, dans le flacon plein d'eau qu'elle a sous les yeux, des filaments. contournés et des fragments de verre qui donnent une idée assez exacte de l'apparence que présentent ces sortes de taches, et qui montent et descendent à volonté, selon la pression plus ou moins considérable que l'on exerce sur la portion d'air
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contenue entre la surface de l'eau et l'ouverture du flacon.
On voit peu toutes ces apparences dans une chambre médiocrement éclairée. Le soir, à la lumiere, on est obligé, pour les voir, de les chercher avec beaucoup d'attention et à plusieurs reprises sur un papier blanc, et ils ne paraissent que comme de trés-petites portions de fumée à peine sensibles. On les voit, d'une manière à la vérité imparfaite, dans la flamme d'une bougie, en tenant les yeux à moitié fermés. On les apercoit encore, quoique bien faiblement, en tournant les yeux vers le ciel, à un trés-grand jour, et en les élevant à plusieurs reprises sans les ouvrir. Lorsqu'on les cherche dans un ciel serein ou couvert de nuages blancs, ou dans un autre endroit trés- éclairé, on les apercoit bien mieux en fermant les yeux à demi : ils paraissent alors plus brillants. On les voit d'une manière bien distincte dans le brouillard , le reflet de l'eau et sur la neige. Le plus souvent on en voit des deux yeux; quelques personnes cependant n'en apercoivent que d'un seul.
Ces petites apparences , par leur pesanteur, se précipitent toujours vers le bas de l'œil, lorsqu'on . regarde un objet un peu élevé; si on tourne le visage vers la terre, et si on les examine, par exemple, entre ses jambes, sur du sable blanc, alors la position des globes étant changée, ils ne
se précipitent plus vers le bas de l'œil, mais ils se rassemblent vers l'extrémité de l'axe optique, où on les examine plus à l'aise. Si on se couche sur le dos, à la campagne, et qu’on regarde le ciel en inclinant un peu la tête et les yeux en arrière, au lieu de se diriger du côté des pieds, leur mouvement se dirige du cóté du front, qui est alors la partie basse.
. Quoique la petitesse de ces atómes voltigeants soit prodigieuse, ils doivent paraitre avoir une certaine étendue, parce qu'ils se trouvent audevant d'un corps lenticulaire qui a la propriété de grossir les objets; et je crois qu'on ne doit point apercevoir, ou que trés-peu distinctement, ceux qui se trouvent derrière ce corps. Leur diamètre parait augmenter à mesure qu'on s'éloigne du plan sur lequel on les examine; tel filament qui, vu sur une feuille de papier. blanc trés-éclairée, parait avoir un sixième de ligne de diamètre et un pouce de long, parait avoir deux lignes de diamètre et plus d'un pied de long , lorsqu'on l'examine en face d'une muraille blanche éloignée de vingt ou trente pieds. Ces phénoménes sont faciles à expliquer par les lois que la lumière suit dans ses mouvements; et je sortirais de mon sujet si j'entrais dans cette explication. Vus au soleil, sur une feuille de papier blanc, à la distance d'un pied, ils paraissent à-peu-près, comme fig. 1, pl. 65; vus à la distance de trois pieds, toujours au soleil, sur la méme
feuille de papier, ou en plein air dans le ciel , ils paraissent comme fig. 2. La figure 3 représente un fragment du filet a, vu au soleil sur un mur blanc, à une distance de vingt pieds.
Il n'est pas donné à tous ceux qui sont affectés de cette incommodité de pouvoir en rendre un compte aussi détaillé; et ceux méme qui les observent avec le plus d'exactitude, ne sont parvenus qu'au bout d'un an ou deux, et quelquefois plus, à les faire manœuvrer, pour ainsi dire, à volonté, et à amener, lorsque bon leur semble, tel filament, par tel mouvement de l'oeil, dans laxe optique, pour l'examiner plus attentivement. Ces détails, quoique longs, ne le paraitront pas au grand nombre de ceux qui sont inquiétés par ces mouches volantes. |
Une expérience faite par M. de La Hire, jette du jour sur les différents phénomènes que présentent ces sortes de taches mobiles: elle consiste à recevoir, sur un papier ou un linge blanc, les rayons du soleil à travers un carreau de vitre, dans lequel il se trouve de ces grains, de ces bouillons et de ces filets qu'on y voit si communément, et qui font, quoique transparents, une réfraction différente de celle du verre dont ils sont environnés. Ces grains, ces bouillons, et ces filets , paraissent sur le linge ou le papier comme les corpuscules en question sur la rétine.
La nature de cette incommodité n'est point connue, ou ne l'est que très-imparfaitement: les uns
attribuent ces phénomènes à linsensibilité de quelques filets du nerf optique, d’après Willis (1), ou à l'engorgement de quelques vaisseaux de la rétine devenus variqueux (2). Les autres, sentant que cette explication est défectueuse, que ces corpuscules, qui passent, repassent, s'élévent, sabaissent, qui nageut distinctement dans un fluide, seraient fixes s'ils étaient causés par l'insensibilité de quelques filets du nerf optique, ou par l'engorgement de quelques vaisseaux de la rétine, devenus variqueux, ont mis leur siége dans l'lhumeur aqueuse, comme MM. de La Hire (3), et Le Roi (4); d'autres enfin ont cru, avec Morgagni, que ces apparences, dans certains cas, étaient occasionnées par des stries que formait, sur la cornée, l'humeur lacrymale épaissie (5).
(1) Quotzes... puncta nigricantia aut assulæ concatenatæ ob oculos versantur, verisimile est hanc. apparitionem prop-
terea fiert, quoniam nervi optici filamenta quedam obturantur. Cerebr. anat. cap. 21.
(2) Cun rationes opticæ mihi persuasissent simulacra. ista oriri vitto partium retinæ à vasis sanguiferis ninium tensis
infractisee contectarum , etc. Pitcarn. theoria morborum oculi, pag. 14.
(3) Mém. de l'Acad. tome IX, page 571.
(4) Hist. de l’Acad., année 1760, page 53. /
(5) Spectra illa... variantur ad palpebrarum presertim motum , lacrymalem illum impurum laticem dimoventtum, etc. Animadvers, lxxv, de causis punctorum...oculis obversantium.
C'est à l'atonie de quelques filets du nerf optique, ou à l'engorgement de quelques vaisseaux de la rétine, que le plus grand nombre des gens de l'art attribuent aujourd'hui ces fantómes. Les preuves en sont sous les yeux de l'Académie.
Les malades objectent en vain que si ces accidents étaient dus à l'une ou l'autre de ces causes, les taches seraient fixes, et ne paraitraient pas nager. On leur répond qu'elles ne paraissent avoir du mouvement que parce qu'ils remuent les yeux ; et les malades, par le respect que l'on a pour les choses qu'on n'entend pas, mettent fin à leurs objections.
M. Le Roi, histoire de l'Académie, année 1760 : page 53, rapporte qu'une personne Anquiétée par cette incommodité, consulta tous les oculistes, mais qu'ils furent aussi peu d'accord sur le lieu, la nature et la cause de la maladie, que sur les remèdes. Il propose d'ouvrir la cornée pour évacuer lhumeur aqueuse, dans laquelle il placait, avec M. de La Hire et beaucoup d'autres physiciens , le siége de ces corpuscules. Des opinions connues c'était la. plus plausible, puisque ces corpuscules paraissent distinctement nager dans un fluide; mais ce qui la détruit entièrement, c'est que, dans certains cas, trés-rares à la vérité, ces taches augmentent, quelquefois méme rapidement; qu'elles finissent par former un brouillard dont la mobilité diminue tous les jours ; et qu'elles sont suivies de l'opacité du cris-
FILAMENTS VOLTIGEANTS. 417 tallin. C'est ce qui a fait dire à Maïître-Jan, qui, comme beaucoup d'autres, ne connaissait pas leur mobilité, que leur rapport avec ces imaginations qui précédent les cataractes, lui faisait conjecturer que c'était un vice de quelques fibres qui composent les pellicules extérieures du cristallin, ou bien une dilatation des veines répandues par sa membrane (1). On sait que les anciens croyaient que la cataracte était formée par des parties rameuses qui nageaient dans l'humeur aqueuse, et se réunissaient pour former une pellicule qui bouchait la pupille. Une observation , exacte d'ailleurs, les avait conduits à une explication vicieuse. Le crystallin étant le véritable siége de la cataracte, il en résulte que ces taches, ces filaments qui, dans des cas particuliers, sont des symptómes du principe de cette maladie, doivent avoir leur siége dans l’intérieur de la capsule qui enveloppe cette lentille. Je connais une personne qui voit une quantité innombrable de ces taches, depuis quarante ans, et qui a la moitié postérieure du cristallin de l'oil droit opaque depuis plus de trente. Une dame, pour laquelle j'ai consulté avec M. Jeanroi, en voit depuis quinze ans, et il s'est formé, depuis environ dix ans, de petites barres opaques, bien visibles, dans les deux cristallins, qui lui permet-
(1) Traité des maladies de l’œil, pag. 281, édit. in-12.