CHAP I TRE IV
De la Pupille artificielle.
Observation 458.
(Voyez planche 46 , figure 1).
Extrait du Journal, de Médecine, rédigé par | J. SEDILLOT.
Observation sur une pupille artificielle ouverte tout auprès de la sclérotique, par M. Demours, membre de l’ancienne Faculté de Médecine de Paris, et médecin-oculiste ; lue à l’Institut, le 15 juin 1800, et, le a1 du méme mois, à la Société de Médecine.
Monsieur Sauvages, de Ham, département de la Somme, éprouva, à l’âge de vingt-deux ans, dans le printemps de 1793, des ophtalmies violentes et répétées, accompagnées d'abces dans les cornées, qui laissérent écouler, à plusieurs reprises, l'humeur aqueuse de chaque ol, et furent suivies de l'opacité de la totalité de la cornée de l'œil droit et des quatre cinquièmes de celle de l'œil gauche. L'iris de chaque œil resta appliquée à la face concave de la cornée. Il ne subsista, par conséquent, aucune trace d'humeur aqueuse, et le malade fut, pendant quatre ans, dans l'état
d'aveuglement le plus complet, malgré les remedes qui furent tentés.
L’œil droit ne présentant aucune ressource , je conçus l’idée d'ouvrir une pupille artificielle à la partie supérieure et latérale externe de liris de l'oeil gauche, tout auprès de la sclérotique, seul endroit où la cornée avait conservé de la transparence dans une très-petite portion de son étendue. | 3H
Le 15 avril 1797, je plongeai un bistouri à cataracte dans la cornée et dans l'iris, tout aupres de la sclérotique, en observant de pratiquer l'ouverture de l'iris un peu plus bas que celle de la cornée, afin d'éviter que la vue puisse étre génée par la cicatrice que devait laisser dans la cornée cette incision. J'introduisis ensuite dans cette ouverture uné des branches d'une paire de ciseaux droits très-déliés, qui pénétra un peu dans le corps vitré: l'autre branche fut poussée entre la cornée et l'iris, qui, dans cet endroit, était seulement appliquée, mais non collée à la face concave de la cornée; j'enlevai un petit lambeau de liris de la grandeur et de la forme à-peu-pres d'une graine d'oseille, au moyen de deux coups de ciseaux ; et la vue fut aussitôt rétablie. |
Cetté pupille s'est conservée depuis plus de trois ans, et rién ne parait faire craindre aujourd'hui qu'elle puisse se fermer. Les rayons lumineux entrent immédiatement dans le corps vitré sans traverser le cristallin, qui ne s'étend point
jusqu'à elle, et que d'ailleurs tout porte à croire opaque dans son chaton, vu le désordre extréme que toutes les parties de l'oeil ont éprouvé lors des suppurations dont elles ont été le siége; aussi la vue est-elle meilleure à l'aide d'un verre à cataracte, avec lequel M. Sauvages lit fort aisément. Ce verre est le plus convexe de ceux dont se servent ordinairement ceux qui ont subi l'opération de la cataracte ; ce qui prouve; sans laisser aucun doute, que le cristallin n'est d'aucune utilité dans cet œil.
Cette observation peut encourager à tenter ce procédé dans certains cas qui paraissent ne laisser aucun espoir. On peut s'assurer aisément, par l'inspection des yeux de M. Sauvages, aujourd'hui présent à la séance de l'Institut, que tous ceux quil avait consultés et qui l'avaient regardé à l'unanimité .comme aveugle sans ressource, opinion que j'avais long-temps partagée., étaient en apparence fondés à porter ce jugement.
On trouve dans plusieurs auteurs des exemples de pupilles fermées par différentes causes, et ouvertes par une opération. Elle a été faite. par Cheselden et par d'autres. L'iris se détache aussi quelquefois de la sclérotique et de la choroide, ou se déchire par l'effet d'un coup ou d’abces de la cornée, dans lesquels elle se trouve engagée et tirée avec force; et il existe des observations qui constatent que des malades ont obtenu plus ou moins de vue par cette pupille nouvelle,
malgré l'occlusion de la pupille naturelle. J'ai vu ions de ces décollements de l'iris. J'ai quelquefois été obligé, en faisant l'opération de la cataracte, de la faire sortir par une ouverture que jai pratiquée à l'iris, lorsque cette membrane était trop adhérente à la capsule du cristallin ; et il en est résulté, dans quelques cas, une pupille nouvelle, qui a subsisté aprés l'occlusion de l'ancienne, et a servi assez bien à la vision.
D'autres fois j'ai vu le cristallin détacher l'iris de la sclérotique vers sa partie inférieure, et sortir par cette ouverture, qui se conservait et formait une pupille artificielle. Mademoiselle de Chambellan avait, depuis dix-sept ans, une cataracte à l'oeil droit, qui avait contracté de si fortes adhérences , que, pendant l'opération que j'en fis, en présence de M. Sabatier, le cristallin, au nal de sortir par la pupille, LU l'iris de la sclérotique à sa partie inférieure; je facilitai sa sortie par cette ouverture, aprés avoir pris l'avis de M. Sabatier. Cette pupille nouvelle a subsisté , et l'ancienne étant restée trouble, par l'opacité de la capsule du cristallin, mademoiselle de Chambellan a vu trés-bien depuis par cette ouverture en forme de croissant, l'autre œil ne lui servant à rien (1).
(1) C'est de cette opération dont parle M. Sabatier dans son Traité de médecine opératoire. La figure 1 , planche 43, représente l'oeil de mademoiselle de Chambellan.
430 SECTION VIII, CHAPITRE Iv,
Mais on n'avait point encore pratiqué une tréspetite ouverture dans l'iris tout auprès de la sclérotique, lorsque l'œil a été entièrement privé d'humeur aqueuse, que l'iris a été appliquée à la face concave de la cornée, et que le cinquiéme seulement de l'étendue de cette membrane était resté transparent prés de la sclérotique. J'ai plusieurs fois pratiqué une ouverture dans cette méme partie de l'iris, depuis que j'ai fait cette opération à M. Sauvages; mais, pour soumettre ce procédé à l'examen de l'Institut et de la Société de Médecine, j'ai cru qu'il était bon de laisser écouler un certain laps de temps, afin que l'on ne puisse pas craindre que cette ouverture vienne à se refermer, crainte que donnait sa petitesse, nécessitée par le peu de place que javais pour opérer.
Je propose de pratiquer ainsi dans Viris! une ouverture nouvelle entre le bord du cristallin et la sclérotique, non-seulement dans les cas qui ont été jugés sans ressource, comme celui de M. Sauvages , pourvu que la cornée ait conservé de la transparence dans une partie de son étendue, mais encore lorsque le passage des rayons lumineux est intercepté, soit par une cicatrice située dans le centre de la cornée, soit par une adhérence des bords de l'iris à la capsule du cristallin, soit par l'opacité de cette capsule, et méme du cristallin, lorsque la petitesse de la pupille, ou quelques autres causes, rendent l'extraction
de cette membrane et du cristallin trop difficile.
Les rayons lumineux, en entrant dans l'œil, éprouvent une premiere réfraction lorsqu'ils passent de l'air dans la cornée transparente et l'humeur aqueuse : ils en éprouvent une plus grande ensuite en traversant le cristallin; enfin la contraction et la dilatation alternative de l'ouverture de l'iris, connue sous le nom de pupille, en laissent entrer seulement dans l'intérieur de l'organe la quantité suffisante pour que l'image de l'objet se trouve tracée d'une maniére distincte sur la rétine. On sait que cette ouverture se dilate à un jour médiocre, et se resserre lorsqu'on expose l'oeil à une lumiere plus vive.
Ce qui doit étonner dans le résultat que M. Sauvages a obtenu, c'est qu'il reconnait une personne à cinquante pas, et que sa vue est trés-nette malgré le défaut de mouvement de sa trés- petite pupille artificielle, malgré sa situation éloignée du centre du globe, malgré l'absence NUR de l'humeur aqueuse, et malgré le défaut de convexité de la cornée qui, ayant été percée à plusieurs reprises par différents abcès, et étant restée couverte de cicatrices blanches dans les quatre cinquiémes de son étendue, se trouve un peu aplatie, méme dans la partie qui a conservé de la transparence.
IV. B. Au moment où j'écris (1818), M. Sauvages continue à voir parfaitement de son oeil, et il n’a eu aucune rechüte d'ophtalmie depuis vingt
ans. Il est toujours domicilié à Ham, et vaque, comme fermier, aux soins d'une culture considérable.
INSTITUT DES SCIENCES ET DES ARTS. Classe des Sciences Physiques et Mathématiques.