AVANCEMENT OU DÉPLACEMENT DU MUSCLE RELÂCHÉ EN AVANT
Cette opération a été imaginée par J. Guérin (1); il l’a pratiquée dans le but de ramener vers la cornée le tendon du muscle rétracté après une myotomie mal réussie. La même opération a été exécutée avec succès par Desmarres père, qui a eu le mérite de l’avoir vulgarisée parmi les ophthalmologistes (2). De Graefe et Critchett ont apporté quelques modifications importantes à la méthode de Guérin qui la rendent aujourd’hui assez facile à exécuter.
instruments, — 1. Blépharostat ; 2, deux élévateurs; 3, ciseaux courbés sur le plat; 4, un crochet mousse; 5, un fil de soie muni de deux aiguilles courbes et fines.
Manuel opératoire. — Premier temps. — Le malade étant couché sur un lit, et les paupières fortement écartées avec un blépharostat ou au moyen des élévateurs confiés à un aide, le chirurgien ouvre largement la conjonctive le long du bord interne de la cornée, puis il détache la conjonctive et le tissu sous-conjonctival au ras de la sclérotique, sectionne le muscle droit interne, et en enfonçant les ciseaux de Cooper jusque près de l’équateur de l’œil, il cherche à détacher loin en arrière les adhérences qui existent entre le muscle et la sclérotique. Pour aider ce temps de l’opération, l’aide pourra soulever avec une pince à griffes la conjonctive et la capsule de Tenon avec le muscle. J. Guérin passe à ce moment un fil ciré à l’aide d’une aiguille dans l’épaisseur du fascia oculaire, tout près du bord externe de la cornée, et attire l’œil ainsi accroché en dedans en attachant les deux bouts du fil au dos du nez à l’aide d’emplâtres de diachylon gommé.
De Graefe (3) modifia ce temps de l’opération de la manière suivante : Après avoir incisé la conjonctive au-dessus du tendon du droit externe, il introduit le crochet mousse du strabisme au-dessous du tendon, et l’attire vers la plaie; puis il enfonce les deux aiguilles supportées par un seul fil dans le tendon du muscle, de façon qu’une extrémité du fil passe plus près de l’attache du muscle et l’autre un peuplus en arrière. Le fil est ensuite noué en anse et confié à un aide qui est chargé d’attirer l’œil en dedans. Pendant ce temps l’opérateur soulève avec le crochet lemuscle droit externe et le coupe aussi près que possible entre l’anse et le crochet. Le fil reste ainsi fixé à la partie antérieure de l’œil et près de la cornée, pendant que le corps du muscle se rétracte en arrière.
Le dernier temps de l’opération de J. Guérin est de maintenir l’œil dans l’adduction en accrochant le fil au dos du nez. Au lieu des bandelettes de diachylon om peut se servir à cet effet de collodion élastique.
Le fil doit être laissé sur place vingt-quatre ou quarante-huit heures, et au bout de ce temps le muscle interne a pris le plus souvent sa nouvelle attache aubord de la cornée.
(1) J. Guérin, Ann. d’oculist., 1849, t. XXI, p. 75.
(2) Desmarres, Traité des maladies des- yeux, 187, 47, lre édit., p, 802.
(3) De Graefe, Archiv /. Opht/i., 1857, Bd. III, Abth. II, S. 373.
798 ML SCL 1ÎS DE L’OELL.
Cette opération peut être pratiquée avec plus cle facilité par le procédé de Critchett (1), dont voici le résumé :
Après avoir incisé la conjonctive au bord interne de la cornée et décollé largement jusqu’à la caroncule, on enfonce le crochet mousse sous le muscle droit interne et on le sectionne avec des ciseaux aussi près que possible de la sclérotique. Saisissant ensuite le tendon du muscle détaché avec une pince, on y enfonce à 3 ou 4 millimètres en arrière une aiguille munie d’un fil, puis on attire ce muscle en haut de la cornée et on l’y fixe à la conjonctive. Cette opération achevée, on sectionne le droit externe ou bien, ce qui est plus rationnel, la ténotomie du droit externe sera faite avant le déplacement du droit interne.
Agnew (de New- York) modifia ce procédé en ce sens qu’il commence par passer un crochet à œillère muni d’un fil sous le muscle droit interne, applique un nœud près de son insertion et sectionne le muscle entre le nœud •et la sclérotique. Le muscle droit interne est sectionné ensuite, puis en attirant le muscle droit interne en avant au moyen d’un fil qui retient le tendon, il peut proportionner le degré d’avancement et appliquer la suture plus ou moins en arrière selon le besoin.
Pour ma part, je procède d’une façon différente : après avoir détaché le muscle, je le divise en deux moitiés, une supérieure et une inférieure, puis je fixe la première à la conjonctive en haut, et la seconde en bas de la cornée.
ARTICLE VI
Dans cette variété de strabisme, appelée encore par quelques auteurs strabisme fixe, l’œil dévié est invariablement fixé dans une position anormale par des brides cicatricielles, ou il se trouve refoulé vers l’une des parois de l’orbite par des tumeurs, des kystes ou tout autre production morbide située derrière le globe de l’œil. D’après Denonvilliers et Gosselin, le strabisme mécanique est quelquefois le résultat de quelque adhérence avec la paroi de l’orbite consécutive aux abcès de cette cavité.
Nous l’avons vu se produire après les opérations de ptérygions épais et larges lorsqu’ils ont été détachés sur une trop grande surface et attirés ensuite par la suture très-fortement en dehors.
Des blessures de l’un des angles de l’œil amenant des adhérences entre les paupières et le globe, peuvent aussi l’entraîner dans un sens quelconque et occasionner le strabisme. Ces causes traumatiques ne laissent à l’œil qu’une mobilité très-restreinte et une impossibilité complète de se mouvoir dans le sens opposé à la déviation.
Le strabisme sera aussi de nature mécanique lorsqu’une tumeur quelconque qui se trouve située dans le fond de l’orbite refoule le globe de l’œil vers l’un des angles de cette cavité. On reconnaîtra facilement cette dernière par l’existence simultanée de l’exophthalmie et souvent de névrite optique.
La même chose a lieu lorsque les corps étrangers cachés dans l’orbite y provoquent une inflammation et l’exorbitisme, comme cela s’est passé chez le malade
(1) Critchett, Compte rendu du congrès d’Heidelberg [Gaz. méd. de Paris , 1862)
de Nélalon (1), qui conserva pendant longtemps un morceau de parapluie cassé dans l’orbite.
Pronostic. — Le strabisme mécanique présente ordinairement plus de gravité que les autres variétés. D’après Denonvilliers et Gosselin, il constitue plutôt une conséquence de cicatrices vicieuses et une difformité qu’un strabisme dans son affection la plus générale ; c’est pourquoi il reste très-souvent au-dessous de l’art.
Traitement. — On devra chercher à détruire les brides cicatricielles par les méthodes d’autoplastie qui seront indiquées dans chaque cas particulier. En joignant à cette opération la section du muscle rétracté, on facilitera la réduction de l’œil.
Dans le strabisme produit par des tumeurs ou des kystes de l’orbite, c’est contre ces dernières qu’on doit agir, le strabisme n’étant là qu’un symptôme, et c’est là qu’on verra se vérifier cet axiome : Ablata causa tollitur et effectus.
Bibliographie. Yelpeau, Du strabisme, Paris, 1841, et Gaz. des hôpit., 1853, n° 23.
— Stoeber, De l’opération du strabisme (Gaz. méd. de Strasbourg, 1841, n° 11). — J. Guérin, De l’opération sous-conjonctivale du strabisme (Gaz. méd. de Paris, 1842, n03 6, 7, 10, 13 et 21), et Du strabisme optique (Ibid., 1843, nos 13 et 14). — Bouvier, Mémoires sur le strabisme et la myotomie oculaire, Paris, 1845, et Leçons cliniques sur les maladies chroniques de l’appareil locomoteur , Paris, 1858, p. 144. — Lenoir, Des opérations qui se pratiquent sur les muscles de l’œil. Paris, 1850. — De Graefe, Beitrâge, zur Lehre vom Schielen und von.den Séhieloperationem (Archiv f. Ophth., 1857, Bd. III, Abth. I, p. 177, et Abth. II, p. 261, 1858). — Critchett, Observations pratiques sur le strabisme (Lancet, mai, 1855, et Med. Times and Gaz., nov. 1857). — Guépin, Du strabisme (Journ. de Bordeaux, 1861, p. 145). — Giraud-Teulon, Leçons sur le strabisme et la diplopie , Paris, 1863, et Opérations de strabisme (Gaz. des hôpit., 1865, n° 81). — Javal, Note sur le moyen de choisir les verres prismatiques pour le strabisme (Ann. d’oculist., 1863, t. L, p. 316 ; Ibid., 1864, t. LIY, p. 104 ; Ibid., 1871, t. LXV, p. 98, et thèse, Sur le strabisme ).
— Lecorché, Du strabisme convergent et du strabisme divergent au point de vue médical et chirurgical(Arch. gén. demèd., juillet 1864) . — Noyés, Strabismes (Amer. med. Times, 1865, t. I, p. 244, 254 et 267). — Guersant, Du strabisme chez les enfants\(Bull. de thérap., 1 866 , n„ 15). — Galezowski, Leçons sur le strabisme (Gaz. des hôpit., 1867, n° 90).
(1) Nélaton, Gaz. des hôpit., 1854, p. 454.