HYPNOTIQUE
S I. — De la photographie rétinienne au point de vue médico-légal.
Il y a un certain nombre d'années, parut, dans un journal américain, une note qui lit grande sensation. On pouvait, d'après l'auteur de cette note, en soumettant au daguerréotype la rétine d'un individu assassiné, reti'ouver l'image de celui qui l'avait frappé.
Cette fable ingénieuse intrigua le public pendant un certain temps, mais les hommes de science n'y crurent point. En 1868, le docteur Bourion envoya à laSociétéde médecine légale de Paris, des photographies prises sur larétine d'une femme assassinée, et qui représentaient, selon lui, le moment où l'assassin, après avoir frappé la mère, tue l'enfant, et le chien se précipite vers la malheniHUise jintite victime.
Ce tableau fantastique aufait pu rester sans commentaires, mais la Société a voulu démontrer l'absurdité de pareils faits, et Chargea le docteur Vernoia
974 iMKlJbiClNI': LÉGALE.
d t'liulicr la iintisliuii cL tic Jui eu iniva un rajjporl. Le, doclciu' Venioi.s (Ij di^monlia par des expùrieucns faites sur les animaux qu'il n'y avait rien de vrai diins ces hisLoirus. Les pliolograpliies n'indiquaient rien, ou plutôt on pouvait v baser autant de contes ranLasli(jues qu'on aurait voulu. 11 faut espérer que c'est la dernière fois (ju'un pareil suj(;t occupera l'esprit des hommes de scienco,
S II. — De l'occlusion des yeux après la mort au point de vue
médico-légal.
Mf'urL-ou les jeux ouverts on fermés? (iellc ([uestion semble au premii !abordne présenter qu'un médiocre inlérét; voici une anecdote (pji en fera comprendre l'importance.
« Un vieux rentier, vivant seul avec sa domestique, avait, dit-on, la manie de conserver chez lui de fortes sommes d'argent et des liasses de titres qu'il s'obstinait à ne pas déposer chez le notaire. Une nuit, il meurt subitement, et le lendemain matin, c'est un de ses neveux qui, Amenant lui fairevisite, pi'-nètre le premier dans sa chambre et trouve son cadavre. La famille prévenue accourt etse précipite sur la caisse. Vide, elle est vide. On cherche, on fouille partout; rien. Alors les soupçons se portent sur la domestique, qu'on accuse, taudis qu'elle était seule la nuit, d'avoir fait main basse sur le magot. Maielle proteste éncrgiquement, disant qu'elle n'était pas encore entrée dans cham].)re avant la venue du neA'eu. Les liéritiers rongentleurs freins, les preuves manquent, lorsque l'un d'eux d'un air victorieux s'écrie : « Mais oui, vousèb entrée dans la chambre, le mort a les yeux fermés, vous seule avez pu lui fermer les paupières. » D'où procès. Le tribunal, fort embarrassé, s'adresse aux médecins-légistes : « Meurt-on les paupières ouvertes ou fermées? » Les recherches faites à. ce sujet permettent de satisfaire toutes les opinions.
En 1876, à la suite de cette aifaire, je fus chargé par le président de la Société médico-légale, de faire des recherches à ce sujet. Chez les sujets que j'examinai les paupières étaient plus souvent closes; cependant, dans toutes les maladies intéressant la masse cérébrale et irritant la base comme les méningites, les yeux restaient généralement ouverts.
M. Valude a récemment repris cette étude. Voici le résumé decetintéressani travail, fait par M. Despagnet : (2)
L'auteur a examiné 100 cadavres et parmi euxil a trouve'', dans les premières vingt-quatre heures : 7: sujets avec les yeux complètement fermés; 12 avec un œil fermé, l'autre étant ouvert; lo avec les yeux largement ouverts; 60 avec les yeuX moyennement ouverts ou semi-fermés.
En somme, on peut dire que 7 à 12 p. 100 des cadavres ont les yeux rermé-; dans les quelques heures qui suivent la mort; que 15 p. 100 ont les yeux grands ouverts; que la plus forte proportion, 66 p. 100, reste acquise à l'ouverture moyenne des paupières.
11 a, en outre, recherché, parmi les cadavres qu'il a pu revoir, comment se comportaient les paupières déjà observées. Jamais il n'a vu des yeux antérieurement fermés s'ouvrir pendant un espace de deux ou même de Irois jours.
(1) Veruoiri, Rapport, sur une communication de M. le docteur liourion {Annales d'hyg., 1870, t. XXXIJI, 2° série, p. 239).
(2) Despagnet, tiecuHl d'ophthnbnolotjic.
DE LA SUGGESTION MYPNÛTIUHE DANS LES MALADIES D'YEUX. 97o
Liiissaiil donc de côLé les sujets dont les yeux f(!rinés ù l'instaiit de la mort sont demeurés tels par la suite, M, Valude a pu revoir 50 cadavres dont les paupières élaient soit grandes ouvertes, soit demi-ouvertes.
A la deuxième inspection, il a constaté que sur 50 cas : 21 fois les paupières étaient restées dans le même état d'occlusion, soit 12 p. 100; 23 fois les paupières s'étaient fermées légèrement, soit 46 p. 100. Une seule et unique fois un u'il demi-ouvert s'est trouvé le lendemain ouvert plus grandement; le fait étant exceptionnel, il y a lieu de croire à une manœuvre étrangère.
En outre, quand les paupières au bout de (juarante-huit heures n"out pas commencé à se fermer, il est rare que l'occlusion se fasse au troisième jour.
En résumé, sur 100 yeux qui restent ouvert.s ou demi-ouverts à l'instant de la mort, il y en a la moitié qui tendent à se fernjcr, l'autre moitié ou un peu moins qui restent en l'état oîi la mort les a surpris.
Les ])aupières qui tendent à se fermer se forment-elles entièrement? Le mouvement de fermeture des paupières est très généralement assez lent, il n'accomplit ])as par vingt-quatre heures plus de 0"S001o à 9^002 d'arcexcursil".
D'une façon générale, après quatre jours les paupières restent lixes sans se fermer ni s'ouvrir davantage.
Au point de vue du sexe, de lage ou de la cause de Li mort, il n'y a iias de différences à signaler.
Il semble cependant que les sujets corpulents, adipeux et morts asi)hyxiés aient une tendance à mourir les yeux clos ; les sujets amaigris, cachectiques meurent plutôt les yeux ouverts. . • • .
En dernier lieu, l'auteur croit possible à la seule inspection de reconnaître si les paupières ont été closes artificiellement, ou si les yeux se sont spontanément fermés.
Les yeux clos naturellement rosseml)lent en ell'et à ceux d'un homme eudoj-mi ; ceux d'un cadavi'e qui ont été fermés pur la main d"un assistant présentent à la partie culminante de la paupière supérieure une emiireinte blanchâtre qui dénote la pression du d(dgt.
S III. — De la suggestion hypnotique dans les maladies d'yeux.
On a tant écrit dans ces derniers temps sur la suggestion, qu'il nous siîmble difticile de ne point dire ici au moins quelques mois de l'intluence de l'hypnose sur la vision et les troubles visuels, en conservant bien entendu toute la réserve que commande un sujet si nouveau où les exagérations sont si faciles et on l'engouement tient tant de place.
La suggestion peut agir (A) sur la sensibilité des membranes oculaires, ou (li) sur les muscles de l'œiL
A. La sensibilité de la conjonctive et de la cornée peut être augmentée ou diminuée par la suggestion : un flacon contenant de l'eau pure, api)roché de l'œil, peut produire les effets irritants de l'ammoniaque, ou inversement les gaz ou les liquides caustiques peuvent ne déterminer aucune impression désagréable.
Pourrait-on utiliser cette anest,hésie suggestive puur prali-iuer des opérations sur la cornée? Sans faire remarquer que la cocaïne est un agent plus commode et plus sûr, on i)eut répondre par la négative. Si en effet on a pu
pratiquer, avec des succès divers, quelques opérations sur les membres pendant le sommeil hypnotique, il est à peu près impossible d'arriver au môme résultai quand il s'agit de l'œil. Pour produire l'état hypnotique, il faut agir au moins les premières fois sur la vision, fatiguer la perception visuelle par la flxation du regard sur un objet brillant, chose difficilement réalisable chez des malades ayant mal aux yeux; insistons de plus sur cette difficulté que le relèvement des paupières réveille le plus souvent les malades et que l'anesthésie disparaîtrait au moment d'opérer. Quant à l'anestliésie obtenue par suggestion post-liypnotique, elle nous semble aussi difficile à obtenir que l'anestliésie de l'iiypnose.
L'amblyopie, l'amaurose, l'achromaloime suggestives sont faciles à produire chez les sujets hystériques ou même peu nerveux. Avec Bernheim nous pensons que ces affections sont \mTement jysycidqiœs, le sujet voit avec sa rétine, le centre cortical perçoit, mais l'image est neutralisée par l'imagination, de même que nous neutralisons et faisons disparaître par une attention extrême celle de deux conversations qui ne nous intéresse pas alors que l'autre nous captive. L'eminent professeur de Nancy a fait du reste la démonstration de cette vérité à l'aide de l'appareil de Snellen pour déjouer les amauroses simulées, et à l'aide de prismes.
Après avoir placé devant les yeux de ses malades des lunettes avec un verre rouge et l'autre vert, il leur faisait lire des lettres vertes et rouges; toutes les lettres étaient reconnues ; en leur faisant fermer un œil elles ne voyaient que la moitié des caractères ; de même avec les prismes, ses arnaurotiques virent le plus souvent deux images.
Il en est de même pour les images suggérées, elles n'obéissent pas aux lois de la réfraction. Si quelques auteurs (Parinaud) ont écrit le contraire, c'est qu'ils n'avaient pas fait cette remarque mise en relief par Bernheim : souvent ces sujets suggestionnés prennent autour de l'image fictive des points de repère réels qui les guident dans les déplacements ou modifications apportés expérimentalement par la réfraction à cette image suggérée.
« Voici à cet égard une observation concluante (1). A M™'= G. nous suggérons, pendant son sommeil, qu'elle verra sur son drap de lit blanc un pain à cacheter rouge et en même temps une orange suspendue au pied de son lit, A son réveil, elle voit les deux objets ; si elle regarde le pain à cacheter à travers la lunette aux deux prismes elle le voit au hasard, simple, double, triple, quadruple, jamais conformément à ce que ferait, pour un objet réel, la situation des prismes. Regarde-t-elle au contraire l'orange imaginaire suspendue au lit à travers la lunette elle ne se trompe plus : ses indications concordent avec la disposition optique de la lunette. Pourquoi cette différence ? Parce que dans le premier cas elle ne voit sur son drap de lit blanc aucun point de repère, tandis que regardant l'orange, son imagination est éclairée par les objets environnants réels que la lunette dédouble ou quadruple. Alors l'image lictive suit logiquement et à son insu l'exemple de l'image réelle. -
Il s'agit donc dans ces cas d'amauroses ou d'achromatopsie hystérique ou suggestive d'un phénomène d'auto-suggestion inconsciente et cette cécité totale ou partielle (couleurs) est une cécité psychique.
(I) Bernheim, De la sUf/yeslio/h Paris, 1888, p. I42.