‹ Traité des maladies du foie et du pancréasChapitre 151 sur 178 · I. — APPAREIL TÉG U ME N TAIRE EXTERNE · texte numérisé non relu

I. — APPAREIL TÉG U ME N TAIRE EXTERNE

La peau étant fréquemment affectée au cours du diabète, un certain nombre d’auteurs n’ont pas hésité à attribuer à ce syndrome, envisagé comme maladie, la plupart des lésions cutanées qui se rencontrent avec lui. C’est ainsi que l’eczéma, le psoriasis, le zona et beaucoup d’autres éruptions ont été considérées comme des affections diabétiques et qu’a été créée une classe de diabétides, sans preuves, c’est-à-dire sans caractères spéciaux. Appelé en consultation, il y quelques années, pour un voyageur célèbre, qui était à la fois glycosurique, albuminurique, quelque peu urémique et de plus atteint d’une éruption étendue à plusieurs parties du corps, je ne fus pas peu surpris d’apprendre que cette éruption avait été attribuée au diabète et traitée comme telle par l’auteur bien connu d’un ouvrage sur la matière. Or, cette éruption, non prurigineuse, était formée de tubercules disséminés, saillants, d’un brun sombre, caractères qui nous conduisirent à diagnostiquer une syphilis

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tertiaire et à instituer un traitement spécifique dont l’effet fut de débarrasser le malade en moins d’un mois.

En présence des différentes formes de diabète, établies dans ce travail, il nous est plus facile aujourd’hui qu’autrefois de juger des rapports des. affections de la peau avec ce syndrome, puisque nous pouvons comparer leur fréquence relative par rapport à l’abondance de la glycosurie. En procédant de la sorte, nous arrivons à la conclusion que, à part certaines affections eczémateuses, furonculeuses ou phlegmoneuses, auxquelles peuvent être prédisposés les individus glycémiques, le diabète ne joue aucun rôle dans la genèse des éruptions cutanées. Ce ne sont .pas les personnes les plus fortement glycosuriques qui présentent ces éruptions, mais bien celles qui rendent le moins de sucre; car les dermatoses, communes dans le diabète constitutionnel où la glycosurie est faible, s’observent peu dans les diabètes pancréatique et nerveux où ce symptôme est des plus intenses. Effectivement, elles se sont rencontrées 35 fois sur 87 cas de diabète constitutionnel, et sur 42 cas de diabète maigre, il existait une seule éruption furonculeuse, deux éruptions eczémateuses et une autre éruption que nous tenons à faire connaître en raison du doute qu’il est possible de conserver sur son origine.

Diabète maigre; éruption cutanée.

G.., Élisa, cuisinière, âgée de 27 ans, -sans antécédents héréditaires mauvais, s’est toujours bien portée jusqu’en juillet 1886, où elle se trouva atteinte d’une abondante perte de sang, qui dura environ un mois et fut suivie d’une anémie considérable. En même temps, elle commença à avoir soif et à uriner plus que d’habitude; un peu plus tard, malgré un fort appétit, elle s’aperçut qu’elle maigrissait et perdait ses forces. Admise dans notre clinique, à l’hôpital de la Pitié, le 26 novembre 1887, cette jeune femme, amaigrie et dénourrie, se présente avec une peau sèche, écailleuse surtout aux jambes, et parsemée d’un pointillé rougeâtre au niveau des avant-bras. Elle offre, en outre, au niveau de la vulve, sur les grandes et les petites lèvres, des ulcères saillants, d’un gris rougeâtre, de forme lenticulaire; ces ulcères, à fond jaunâtre, diphthéroïde, avec bordure rouge, sont isolés sur les grandes lèvres, confluents sur les petites lèvres où ils forment des plaques étendues qui saignent au moindre contact.

Avec ces désordres coexistent une soif intense, de la sécheresse de la bouche, une polyurie et une glycosurie telles qu’il est rendu dans les vingt-quatre heures 6 à 7 litres d’urine, 45 grammes environ d’urée, et 350 à 400 grammesde sucre, sans albumine; toutefois, l’appétit n’est pas sensiblement exagéré et la maigreur n’est pas excessive. Le cœur, les poumons, les reins fonctionnent normalement; les facultés mentales, conservées, se faliguent vite, la vue baisse depuis un mois.

Le 2 décembre, une éruption de papules rouges, surmontées de petites vésicules blanchâtres, apparaît sur les membres supérieurs du côté de la flexion et sur les membres inférieurs, au niveau de l’extension. Ces papules

sont le siège de sensations d’élancements, de picotements,, etc., tellement accusées la nuit, qu’elles causent parfois de l’insomnie. Quelques jours plus tard cette éruption, accentuée aux membres inférieurs et accpmpagnée d intenses démangeaisons, se présente sous forme de saillies d'un rougè rosé, de la largeur d’une lentille, surmontée de plusieurs petites pustules miliaires; lesquelles, eu se groupant, revêtent une apparence mùriforme (fig. 123). Les ulcé-

rations de la vulve, par contre, se sont améliorées sous l’infl u e ne e de compresses imbibées de liqueur de Van Swieten.

Le 9 décembre, l’éruption, de plus en plus confluente, envahit toute la circonférence des membres. La surface antérieure se trouve couverte de saillies rougeâtres, indurées, surmontées de pustules jaunâtres, dont quelques-unes, ouvertes, laissent échapper un liquide puriforme et sanguinolent. Dans le lit, celte éruption, qui respecte la face, ne détermine que de simples démangeaisons ; mais, après le lever, elle s’accompagne de vives douleurs au niveau des parties lésées.

Le 12 octobre, il survient des sueurs abondantes la nuit,

le pieds’œdématie et devient le siège de fourmillements; l’éruption coniluente à la face antéro-interne des cuisses, se voit à peine à la face postérieure de ces mêmes parties. Aux jambes, la face interne est surtout envahie par des saillies de teinte violacée, disséminées, surmontées de petites pustules, parfois rompues; il n’existe rien aux pieds; mais les mains sont enflées sans trace d’éruption, les bras et les avant-bras, par contre, sont atteints dans toute leur circonférence, surtout à gauche ; l’éruption, constituée par une saillie violacée de l’étendue de plusieurs millimètres, est semée de petites pustules, entre lesquelles la peau présente une rougeur diffuse, formant autour des saillies

Fig. 123. — Partie supérieure du bras couverte d’une éruption papulo-pustuleuse ou ecthymateuse.

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une auréole qui va s’atténuant insensiblement, après quoi elle redevient saine.

Vers le 13 décembre, les vésico-pustules disparaissent en partie, laissant à leur place un tubercule saillant, assez semblable à celui des pustules varioliques. Le 17 décembre, la malade, somnolente et abattue, répond difficilement aux questions; elle rend 7 litres d’urine qui renferment seulement C5 grammes de sucre, 45 grammes d'urée et de l’acétone. Il survient des vomissements et de la diarrhée : lavements purgatifs. Ces accidents diminuent et finissent par disparaître; vers le milieu de janvier, les vomissements se montrent à nouveau et se continuent pendant les mois de février et mars. Le 29 mars, affaissement considérable, sécheresse de la langue, abaissement de la quantité des urines; le lendemain, prostration et coma; mort dans la nuit.

Autopsie. — Les organes thoraciques, le cerveau et le bulbe n’offrent aucune altération appréciable. L’appareil circulatoire est normal. Les reins pèsent chacun 150 grammes, ils sont intacts. Le foie, volumineux et intact en apparence, pèse 2 kilogrammes; la rate, molle, pèse 175 grammes. Le pancréas est flasque, petit, atrophié, notablement diminué de poids et de volume. Les canux pancréatiques ne sont pas examinés; il n’est pratiqué aucune coupe histologique de cet organe; néanmoins tout indiquait, dans ce cas, l’existence d’une lésion pancréatique dont le diabète aurait été la conséquence.

Les caractères peu ordinaires et la ténacité de cette éruption, la difficulté de la rattacher aux types connus sont les principales raisons qui nous ont conduit à rapporter ce fait. Loin de nous l’idée de prétendre que cette lésion ait avec le diabète une relation de cause à effet; il nous paraît plus exact d’admettre que ce dernier a été simplement la cause prédisposante à une colonisation microbienne.

Très rares dans le diabète maigre, les affections cutanées sont des plus communes dans le diabète constitutionnel, et comme cette forme est celle dans laquelle la glycosurie a la moindre abondance, il en résulte que ces affections ne dépendent pas de ce symptôme. Elles présentent, au contraire, tous les caractères des éruptions qui se rencontrent dans la maladie générale, dont le diabète gras n’est au fond que l’une des expressions phénoménales, et conséquemment il y a lieu de les considérer comme autant de désordres concomitants de ce syndrome. 11 en est de même des désordres trophiques des extrémités (fîg. 124), dont la fréquence dans le diabète gras.se lie non pas à la glycosurie, mais bien aux troubles nerveux si communs chez les herpétiques.

Il faut reconnaître cependant que si le diabète n’engendre par lui-même aucune éruption cutanée, il prépare un terrain favorable à la colonisation des micro-organismes et prédispose ainsi à certaines affections streptococciques ou autres : ainsi s’explique la fréquence des furoncles, des anthrax, et des phlegmons diffus

au cours de cette maladie. Remarquons, toutefois, qu’indépendamment du terrain, il existe une prédisposition individuelle, sans

Fig. 124. — Troubles trophiques des pieds, dans un cas de diabète constitutionnel : ongles épaissis et recourbés, peau épaissie et couverte de squames ; mal perforant du gros orteil droit à son début.

quoi la fréquence des éruptions cutanées serait en raison de l’abondance de la glycosurie, ce qui n’est pas la règle.

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