VI. APPAREILS NERVEUX ET SENSORIELS
Les lésions des organes des sens et des centres nerveux, envisagés dans leurs rapports avec le diabète sucré, offrent d’autant plus d’intérêt que les auteurs sont loin de s’entendre sur leur valeur relative. j Effectivement, tandis que, pour les uns, "elles sont des causes, pour les autres, elles sont des effets de la glycosurie, ce qui tient, sans doute, à l’absence d’une connaissance suffisante du diabète, et à la tendance toujours trop répandue de trancher les questions médicales, d’après l’adage : post hoc , ergo propter hoc.
La coexistence de désordres nerveux avec le diabète est en réalité chose commune, et il n’y a pas lieu d’être surpris que les médecins, à la suite des intéressantes expériences de Cl. Bernard, aient attribué à ces désordres certains cas de glycosurie. Un grand nombre d’entre eux ont, avec raison comme nous l’avons signalé plus haut, cherché à montrer que les lésions, situées au niveau ou dans le voisinage du bulbe, pouvaient réellement donner naissance à ce symptôme. Mais, ainsi qu’il arrive souvent, on a voulu aller trop loin, et, comme si lésion nerveuse et diabète ne pouvaient être l’effet d’une simple coïncidence, on vit plusieurs auteurs français ou étrangers ; Marchai de Calvi, Ogle, Lecorché, etc. rattacher à tort au diabète la plupart des troubles nerveux qui lui font habituellement cortège *. En réalité, les relations existant
1. Consultez : Pavy. On tlie nature and treatment ofthe diabètes, London, 1863. — Marchai de Calvi. Lésions cérébro-spinales du diabète. [Union méd. Paris, 1864, n. sér., t. XX, p. 129.) — Le même. Recherches sur les accidents diabétiques , Paris. 1863. — Ogle. On diseases of the brain as a resuit of diabètes mellitus. ( St-Georges hospital Reports, London. 1866, t. I, p. 157.) — Seegen. Des diabètes mellitus, Berlin, 1875. — D. Bernard et Féré. Des troubles nerveux observés chez les diabétiques. [Archiv. de neurologie. Paris, 1882.) — Barth. Des accidents nerveux du diabète sucré. [Union méd. Paris, 1883, t. XXXVI, p. 221.) — Lecorché. Traité du diabète, Paris, 1877. — F. Drey-
entre certains accidents nerveux et le diabète ne pouvaient être bien saisies tant que l’on faisait de ce dernier une maladie univoque ; il devait en être autrement le jour où fut reconnu le diabète pancréatique.
Ce diabète, en eifet, à part le délire, le coma et la syncope, phénomènes ultimes d’une intoxication sans désordres matériels appréciables, ne s’accompagne, pour ainsi dire jamais, de lésions ni des centres ni des cordons nerveux, et, comme il est celui où la glycosurie est à son maximum d’intensité, il en résulte que ces lésions ne sauraient être rattachées à la présence du sucre dans le sang. Le diabète par lésion nerveuse n’entraîne, à sa suite, pas plus que le diabète pancréatique, de lésions des centres ou des cordons nerveux, et les cas dans lesquels des névrites (Déjerine) ou d’autres accidents nerveux ont été rattachés à la glycosurie, sont la plupart du temps des cas de diabète constitutionnel où la proportion de sucre est minime. C’est chose commune, en effet, de voir apparaître, dans cette dernière affection, des troubles nerveux qui se rencontrent aussi bien au cours de la maladie générale dont elle dépend, et en l’absence de toute glycosurie.
En réalité, les accidents nerveux oflrent au cours du diabète deux divisions nettement distinctes, selon qu’ils sont subordonnés à des lésions matérielles ou à un trouble purement fonctionnel. Ces derniers s’observent dans toutes les formes diabétiques et particulièrement dans la forme pancréatique où la glycosurie est des plus abondantes; ils se manifestent par une faiblesse musculaire excessive qui [va jusqu’à l’impossibilité de se mouvoir, par une profonde prostration, avec angoisse et douleur sternale, souvent aussi par une dyspnée violente qui consiste dans une inspiration profonde, comme si le malade avait soif d’air, et par une expiration énergique, sans orthopnée et sans intermittences semblables à celles de l’urémie. A ces phénomènes, quelquefois précédés de vomissements bilieux ou d’une diarrhée cholériforme, s’ajoutent, assez souvent, une aphasie passagère, de l’excitation cérébrale, un délire d’action ou un profond coma, exceptionnellement des convulsions ou des paralysies transitoires. En même temps, il existe de la fréquence du pouls, de la sécheresse de la peau et de la membrane muqueuse buccale, de la diminution des urines et de la glycosurie, tous phénomènes dont
fous. Pathogénie et accidents nerveux du diabète sucré. (Thèse d’agrégation. Paris, 188.3.) — Escudié (Armand). Des hémiplégies dans le diabète, Paris, 1883. — P. Ferraro. Nouvelles recherches, sur les altérations des organes dans le diabète sucré. ( Archiv ital. de Biologie, 15 décembre 1883 et 1884, p. 293.)
NÉVROPATHIES SÉCRÉTOIRES DU PANCRÉAS
la réunion caractérise ce que l’on a désigné sous le nom à' acétonémie ou intoxication diabétique .
Bien différents sont les troubles nerveux liés à des désordres matériels : fixes et circonscrits, ils se révèlent non plus par une faiblesse musculaire générale, mais par des hémiplégies qui ont tous les caractères de celles qu’engendrent le ramollissement et l’hémorrhagie du cerveau, exceptionnellement, par de la paraplégie. Ces paralysies sont-elles sous la dépendance immédiate du diabète, comme l’ont pensé quelques auteurs (Escudié)? Il m’est impossible de l’admettre, parce qu’elles se rencontrent peu ou pas chez les individus qui rendent de 300 à 1 000 grammes de sucre par 24 heures, tandis qu’elles se voient chez des personnes peu glycosuriques ou atteintes d’artério-sclérose, ce qui logiquement nous amène à les rattacher à la maladie générale dont l’artério-sclérose et le diabète constitutionnel ne sont que des expressions symptomatiques. Ainsi, je m’explique aujourd’hui ce qu’il m’avait été difficile de comprendre autrefois, à savoir l’existence de paralysies subites chez deux de mes maîtres atteints de diabète.
Les névralgies que certains auteurs et en particulier Worms 1 et Berger (de Breslau) ont attribuées au diabète, ne sont, comme l’artério-sclérose, que des manifestations concomitantes et subordonnées à une même maladie générale. L’intensité et la ténacité de la douleur, pas plus que la fréquente symétrie de ces affections, ne constituent des caractères suffisants pour en faire des manifestations diabétiques, puisque, d’ailleurs, ces caractères sont précisément ceux des névralgies rhumatismales ou herpétiques. En conséquence, les paralysies permanentes, les névrites et les névralgies rattachées au diabète n’en sont pas des effets, mais bien des accidents concomitants. Il en est de même des plaques d’anesthésie tactile, des tiraillements et des fourmillements; ce sont là, en effet, de simples désordres liés au rhumatisme chronique, aussi bien que les névralgies du pneumo-gastrique et les fausses crises d’angine de poitrine, conséquences ordinaires des troubles dyspeptiques, si communs dans ces conditions.
Ce que nous venons de dire des rapports du diabète avec les désordres de l’encéphale et des cordons nerveux s’applique également bien aux troubles rétiniens qui se rencontrent dans le cours du diabète avec ou sans lésion du fond de l’œil. Les troubles
1. J. Worms. Des névralgies symétriques dans le diabète. {Gaz. hebd. de méd. et de chirurg., Paris, n° 50, 29 sept. 1880.) — Berger. Neurol. Centralblatt., u° 6, 1882. — Cornillon. Des névralgies diabétiques. {Rev. de méd., Paris, mars 1884.)
simplement fonctionnels affectent les deux yeux et se révèlent par la sensation d’un brouillard avec ou sans lacunes du champ visuel, par de la gêne de l’accommodation, par de la dyschromatopsie ou même de l’hémiopie (De Graefe) ; ils sont sous la dépendance d’une intoxication diabétique. Les désordres matériels se manifestent, à l’ophthalmoscope, sous forme de petites hémorrhagies disséminées, de taches blanches dites graisseuses, peu distinctes de celles du mal de Bright1. Or si on compare ces apparences à celles que déterminent les lésions artérielles de l’œil, il est facile de reconnaître qu’elles ont la plus grande ressemblance et qu’ainsi la rétinite dite glycosurique n’est qu’une rétinite artérielle ou hémorrhagique.
En serait-il de même de la cataracte ou bien cette affection se lierait-elle réellement à la glycosurie et proviendrait-elle, comme le pensait Cl. Bernard, de la faible proportion d’eau du sang chargé d’un excès de sucre, selon ce qui se passe chez des grenouilles placées dans une solution concentrée d’eau sucrée? En présence des recherches de Deutschmann2 qui ne put arriver à engendrer ce désordre par l’injection de solutions sucrées dans les cavités splanchniques des animaux, même en liant les vaisseaux du rein, il nous paraît difficile de croire à cette hypothèse; et, si nous remarquons que la cataracte est commune chez les artério-scléreux, et que, dans certains cas, elle peut être rattachée à une lésion artérielle, il n’est pas impossible que la prétendue cataracte diabétique à laquelle il n’a été assigné aucun caractère spécial, ne soit absolument étrangère à la glycémie. Quelques oculistes, à la vérité, prétendent que cette lésion se rencontre dans le diabète à tous les âges de la vie; mais, il arrive aussi de voir, en dehors de ce syndrome, des cataractes chez des personnes peu âgées.
Les altérations de l’oreille, attribuées au diabète3, n’ont pas plus
1. Voyez : Pflüger. Des affections oculaires et des symptômes auriculaires dans le diabète. (Soc. méd. de la Suisse Centrale, 18 septembre 1876, et Rev. des sc. méd. t. II, p. 256.) — W. Kwiatkowski. Étude générale sur les affections oculaires diabétigues. (Thèse de Paris, 1879.) — Samelsohn. Des affections oculaires du diabète. ( Deutsche , med. Wochenschr., 1885, n° 50 et Rev. des sc. méd., t. XXVII, p. 732.) — Hirschberg (J.). Sur les affections diabétiques de l’organe de la vision ( Deutsch . méd. Wochenschr., 1891, n° 13, p. 467 et Gaz. méd., Paris, 1891, p. 378.) — Mauthner. Des affections des yeux dans le diabète. ( Bull . méd., Paris, 1893, p. 152.1
2. Deutschmann, Untersuchung. zur Pathogenie des Cataract ( Arch . f. Ophthalmol, XX, 111, 113, et Rev. des sc. méd., Paris, 1878, t. II, p. 259.)
3. Raynaud (M.). De l’otite diabétique. (Annales des maladies de l’oreille et du larynx, mai 1881, t. Vil, p. 63.) — Schwabach. lleber Ohrenkrankh. bei Diabètes mellitus. (Deutsche med. Wochenschr., 1885, n° 52.) — Kirchner. Ueber Ohrenkrankh. bei. Diabètes mellitus. ( Monatschr . fur Ohrenkrankh., 1884, n” 72).
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de raison d’être; elles consistent en suppuration des os ou de l'oreille moyenne, et tout ce qu’on peut en dire, c’est que la glycosurie qui prédispose l’organisme aux lésions suppuratives a pu agir, dans l’espèce, non comme cause efficiente, mais comme cause prédisposante.
En conséquence, les nombreux désordres nerveux et sensoriels attribués au diabète ne reposent sur aucune preuve certaine, et ne sont la plupart du temps que des manifestations concomitantes. 11 suffit, d’ailleurs, de comparer entre elles ces modalités diverses pour s’apercevoir qu’il ne peut en être autrement. Qu’y a-t-il de plus disparate, en effet, et de moins scientifique que la réunion de désordres comprenant tout à la fois des nécroses, des gangrènes, des suppurations, des paralysies, des névralgies, des cataractes, etc., en présence de ce que nous voyons dans les maladies nettement définies dont les lésions sont toujours semblables? Cette circonstance pourrait suffire à elle seule pour éviter d’admettre l’existence de la relation que certains auteurs ont cherché à établir entre le diabète et un trop grand nombre d'affections concomitantes.