‹ Traité des maladies du foie et du pancréasChapitre 26 sur 178 · GÉOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

GÉOGRAPHIQUE

Si l’on s’en rapportait aux malades et même aux médecins, les affections du foie seraient des plus fréquentes dans notre pays. C’est là, il faut bien le dire, une erreur que contribue généralement à accréditer 1 ignorance ou le charlatanisme, car ces affections, exception faite des calculs biliaires et des désordres liés aux excès de boissons, sont au contraire relativement rares dans notre climat, du moins si on les compare à la fréquence des lésions pulmonaires et rénales. Il n’en est pas de même partout ailleurs,

1. J. Wickham Legg, Parenchymatous degeneration of the liver and other organs caused by raising tlic natural température of tlie body. Transact. of tke pathol. society o f London, London, 1873j XXIV, 266.

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car il est des pays où ces affections sonl beaucoup plus communes. La recherche de leur fréquence relative, dans les diverses contrées du globe, pouvant conduire à des données intéressantes sur leur étiologie est ainsi du plus grand intérêt.

Les affections du foie, celles d’origine parasitaire mises à part, sont peu répandues dans les régions boréales et dans les climats tempérés, beaucoup plus communes dans la zone tropicale. La cirrhose et la lithiase biliaire, lésions fréquemment observées en Europe, se rencontrent en Angleterre et en France comme en Allemagne et en Russie, sans qu’il soit possible d’indiquer exactement le milieu qui leur convient. Cependant, il est clair quelles existent là surtout où les habitants se livrent à une alimentation exagérée et à des excès de boissons. Dans le midi de la France, en Espagne, en Italie et dans la Turquie d’Europe, ces affections sont moins communes, la cirrhose surtout, en raison de la sobriété bien connue des habitants de ces contrées.

Les désordres hépatiques ont une fréquence toute particulière dans les régions vraiment chaudes, notamment dans l’Inde. Déjà frappé de ce fait, Bontius écrivait : Nulhim viscus, præter in test ma, frequentius in his regionibus infestatur g nam jecnr, et depuis lors, la plupart des médecins anglais1 de l’Inde ont confirmé cette assertion. Toutefois, il est bon de faire remarquer que les observations de ces médecins se rapportent à des Européens qui n’étaient pas toujours acclimatés, et conservaient les habitudes alimentaires de leur pays; en effet, il est digne de remarquer que les désordres hépatiques sont toujours beaucoup plus rares chez les indigènes que chez les immigrés.

Fréquentes dans les îles de la Sonde et aux Philippines, les affections du foie sont relativement rares dans les provinces du sud de la Chine, au Japon, dans les îles de l’Océan Pacifique y compris l’Australie. Elles se trouvent, par contre, très répandues dans les régions tropicales de l’Arabie, sur le littoral de la Mer Rouge2, dans la Haute Egypte, sur la côte orientale de l’Afrique et des îles qui s’y rencontrent, telles que Madagascar, les îles Comores, la Réunion, etc. Beaucoup moins communs au cap de Bonne- Espérance et à l’ouest du sud de l’Afrique, les désordres pathologiques du foie sévissent avec intensité à l’embouchure du Congo, sur la côte de Bénin et dans la Sénégambie où, suivant Thévenot 3 ,

1. V. A. Hirsch, Handbuch d. historisch-geographischen Pathologie , Erlangen 1862- 1864, t. II, p. 301.

2. Aubert Roche, Annales d'hygiène publique et de médecine légale, t. XXXVIII. p. 21.

3. J.-P.-F. Thévenot, Traité des maladies des Européens, etc. Paris, 1840.

l’hépatite est plus fréquente et plus grave que partout ailleurs. Quoique plus rares en Algérie, les affections hépatiques ne s’y rencontrent pas moins communément; elles y ont été signalées par les médecins militaires français qui les considèrent comme plus fréquentes dans la province d’Oran que dans la province de Constantine.

En Amérique, comme en Europe, les contrées chaudes sont les plus exposées aux affections hépatiques. Relativement rares dans le nord des Etats-Unis, ces affections sont déjà plus communes dans le sud de ces mêmes Etats; elles ont leur maximum de fréquence dans les Antilles; mais il importe de faire remarquer, avec la plupart des médecins qui ont observé dans ces îles, que les affections primitives du foie y sont relativement rares et que celles qui dominent sont la conséquence de la dysenterie ou du paludisme. Suivant Dutroulau 1, l’hépatite y reconnaîtrait les mêmes foyers endémiques que la dysenterie et resterait toujours en rapport de fréquence et de gravité avec elle; sa fréquence à Saint- Pierre est à celle de la dysenterie comme 1 est à 8 ou 9, et ses décès sont à ceux de cette maladie, comme 1 est à 5 environ.

Dans les Guyanes et au Brésil 2, les hépatites sont de même rarement primitives et se rattachent, le plus souvent, sinon à la dysenterie du moins au paludisme. Elles existent à l’état d’affections endémiques dans le Vénézuéla, le Pérou et le Chili où les abcès du foie, suivant Lafargue 3, auraient une fréquence égale à celle de la tuberculose en France.

La conclusion générale à tirer de tous ces faits est que la fréquence des désordres hépatiques varie, pour ainsi dire, avec chaque pays. L’échinocoque du foie, très fréquent en Islande à cause des habitudes qu’ont les habitants de cette île de vivre avec leurs animaux, l’est beaucoup moins dans les autres contrées de l’Europe, tandis que la cirrhose, effet d’excès de boissons, y est des plus communes. L’hépatite suppurée, relativement rare chez nous, est fréquente dans la plupart des contrées tropicales où règne la dysenterie, mais par contre, le cancer du foie etles calculs biliaires, assez communs parmi les Européens, s’y rencontrent peu.

1. A. F. Dutroulau, Gaz. des hûpit., 1885 n° 16; Mémoires de l’Acad. de méd., t. XX, et Traité des maladies des Européens dans les pays chauds. Paris, 1861, p. 33. Compar. Ruff de Lavison. Chronologie des maladies de la ville de Saint-Pierre [Martinique). Paris, 1869, p. 92. — P. Campet, Traité des maladies despays chauds, etc. Paris, -1802. — J. Laure. Considérations pratiques sur les maladies de la Guyane, etc. Paris, 1839, p. 47.

2. Sigaud, Du climat et des maladies du Brésil, p. 322. Paris, 1844.

3. Lafargue, Bull, de l’Acad. de méd., 1851, XVII, 189 et 202.

LES AFFECTIONS DU FOIE

— ÉTUDE GÉNÉRALE

Il n’est donc pas exact de dire que les affections du foie, prises en général, soient plus communes dans tel climat que dans tel autre, mais il est juste de reconnaître qu’il y a, pour chacune de ces affections, un milieu plus spécial à son développement. Celles des pays chauds n’échappent pas à cette donnée et ce serait une erreur de croire qu’elles sont dans un rapport constant avec la température. Plusieurs auteurs, en effet, ont été frappés de la différence qui, à ce point de vue, existe entre la Guyane et le Sénégal. Laure écrit à ce sujet : « La rareté de l’hépatite suppurée à Cayenne, ainsi que sa fréquence au Sénégal, dépend de circonstances opposées dans les deux climats. A la Guyane, où le sol, couvert de forêts, est inondé pendant huit mois, une belle végétation maintient partout l’humidité; la température moyenne annuelle, de 28° C., préserve également de l’excès de chaleur et des transitions brusques; on doit à ces conditions le repos du foie et la guérison banale des dysenteries. A Saint-Louis et à Gorée, le terrain sablonneux ne conservant pas l’humidité, l’air sec et brûlant contient plus de poussière que de vapeur d’eau; la température du jour est extrême, celle de la nuit est froide à cause du rayonnement. Le foie recevant en outre le contre-coup des irritations gastro-intestinales et cutanées, l’hépatite est endémique et se mêle à toutes les maladies. » L’influence de la température n’a donc pas les inconvénients que beaucoup de médecins se plaisent à lui reconnaître. Aussi pensons-nous que : l'homme peut vivre dans tous les climats, à la condition de savoir subordonner son hygiène aux conditions spéciales du milieu ambiant.

Le climat n’est en réalité qu’un facteur dans la genèse des affections hépatiques, et ce facteur n’a d’autre effet que de créer au foie, principalement chez l’individu non acclimaté, une prédisposition à un désordre pathologique quelconque. Les causes de ce désordre sont multiples ; elles peuvent être groupées sous trois chefs : 1° écarts de régime; 2° maladies dysentériques; 3° infection paludéenne.

L’expérience a démontré que l’abus d’une nourriture fortement azotée et carbonée était pernicieux dans les pays tropicaux. Suivant Parker, cet abus serait la principale cause des maladies et des nombreux décès que l'on relève dans la race anglosaxonne, il rendrait compte du nombre plus considérable de décès par maladies du foie et de l’intestin, chez les Anglais que chez les autres peuples. Les excès de boissons spiritueuses ne sont pas moins dangereux et leur influence néfaste est depuis longtemps signalée par Annesley : « Among the various influences winch more directly occasion the supervention of inflammatory

action of the liver, there are few more energetic, than the immoderate addiction to the use of spirituous liquors and the intoxicating drinks which may be so readily obtained by the European soldier in every part of India. » Cette influence, reconnue par la plupart des médecins qui ont pratiqué dans les régions tropicales, se fait sentir jusque dans nos climats. Les boissons spiritueuses, mais bien plutôt, selon nous, les boissons fermentées, doivent être regardées, avec certitude, comme les causes les plus fréquentes de l’hépatite scléreuse. Deux sortes d’accidents se voient en effet à leur suite : tantôt, après un excès intense, survient un ictère avec désordre concomitant du tube digestif; tantôt, sous l’influence d’excès prolongés, le stroma conjonctif du foie, irrité, prolifère et engendre la lésion connue sous le nom de cirrhose.

Les maladies dysentériques ont à leur tour une grande influence sur la genèse de l’hépatite suppurée, et cette cause est telle dans certaines contrées qu’un rapport direct entre la fréquence de la dysenterie et celle de l’hépatite ne peut être contesté. Dutroulau est d’avis que la proportion des hépatites suit toujours celle des dysenteries, et que les deux affections reconnaissent pour cause originelle le même miasme infectieux; mais cette proposition est exagérée et l’interprétation qui en est donnée n’est pas exacte. Il y a des pays, en effet, où la dysenterie est endémique quoique les suppurations du foie ne soient pas extrêmement communes; nous citerons : la Chine1, la Cochinchine2 et Madagascar3; mais, malgré ces exceptions, tenant à une circonstance qu’il serait intéressant de connaître, la dysenterie ne joue pas moins un rôle considérable dans l’hépatite suppurée des pays chauds, même dans notre climat où cette affection est observée à la suite des épidémies dysentériques4. C’est en général peu de temps après la terminaison de la lésion intestinale qu’apparaît la suppuration du foie, et comme cette suppuration survient encore dans le cours d’une ulcération quelconque, nous sommes en droit d’en conclure que l'ulcère de l’intestin est la source de la lésion du foie, le point de départ de l’agent microphytique qui va faire suppurer le parenchyme hépatique.

1. Laure, Histoire médicale de la marine française pendant les expéditions de Chine et de Coehinchine de 1859 à 1862.

2. Richaud, Essai de topographie médicale delà Cochinchine française. Archives de médecine navale, Paris, 1864, I, 350.

3. A. Grenet, Thèse de Paris, 1866, et Le Roy de Méricourt, Dict. encyclop. des sc. méd., Paris, 1870, sér. 2, III, 646.

4. E. Lancereaux, De l'infection par produits septiques internes, Mém. d’anal, pathologique, Pai’is, 1863; et Gaz. méd., Paris, 1863, p. 28.

La malaria, qui est, chez nous, une cause de lésions hépatiques : hypérémie, mélanémie, cirrhose, etc., exerce à plus forte raison une action nuisible sur le foie dans les pays chauds ; aussi sa coexistence avec ces mômes lésions y est-elle la règle, et il n’y a pas lieu d’être surpris de l’opinion des médecins qui prétendent qu’au fond de. toutes les maladies tropicales, il y a un élément palustre. Cette manière de voir est sans doute exagérée, par rapport au foie, et s’il est des pays qui semblent la justifier intégralement, par contre, il en est d’autres où la malaria ne joue qu’un rôle restreint sur la genèse des affections de cet organe. Madagascar, patrie des fièvres intermittentes, la Guyane et la Cochinchine, contrées où règne le paludisme, ne sont pas renommées pour la fréquence des affections hépatiques; cependant, si l’hépatite suppurée s’y voit peu, par contre l’hépatite scléreuse avec tuméfaction du foie y est relativement commune et cette dernière, seule, se rattache directement au paludisme, car la première est plutôt l’effet de la dysenterie.

A côté de ces influences, il nous reste à placer un dernier facteur, la race. Il est admis que les individus de couleur sont beaucoup moins que les blancs prédisposés aux affections hépatiques, et de même que ces individus contractent facilement, dans nos climats, des affections thoraciques, de même les individus de race blanche sont fréquemment atteints, sous les tropiques, de désordres hépatiques. Cependant, il est erroné de croire que les noirs soient à l’abri de l’hépatite, car cette affection existe chez les indigènes du Sénégal selon plusieurs médecins de marine, notamment Duprat1, Berville2 et Berchon3. Au rapport de ces auteurs, les affections hépatiques y seraient fréquentes, chez beaucoup de nègres, comme semblent l’attester les stigmates cutanés, effets d’un traitement chirurgical, rencontrés à la région du foie. Les Maures de cette contrée couvrent, en effet, d’une traînée de feu le point culminant de la douleur et y plongent, deux jours après, un instrument tranchant grossier. A la Guyane, les Indiens et les nègres n’échappent pas entièrement aux atteintes de l’hépatite, et si cette affection est moins fréquente chez eux que chez les Européens, c’est uniquement à cause de leur tempérance et de leur sobriété relatives; mais, s’ils commettaient les mêmes excès, ils auraient, sans aucun doute, les mêmes affections, un peu moins communes peut-être en raison de l’acclimatement.

1. Duprat, Considérât, hygiéniques et pcitkol. sur le Sénégal. Thèse de Paris, 1860 .

2. Berville, Remarque sur les maladies du Sénégal. Thèse de Paris, 1857.

3. Berchon, Bulletin de la Société d’anthropologie , 1861. t. Il, page 515.

En somme, des conditions multiples président à la genèse des affections hépatiques dans les différentes contrées du globe, et la chaleur n’est qu’un des éléments, le plus souvent indirect, de cette genèse qui a, pour facteurs plus spéciaux, les germes organiques, l’alimentation et les boissons. Or, ces facteurs s’adressent tout d’abord à l’organisme entier, et de là des maladies générales qui se compliquent de désordres hépatiques, lesquels peuvent devenir des manifestations prédominantes; c’est ainsi que la fièvre bilieuse et la fièvre jaune, comme les fièvres éruptives, se traduisent par des lésions sérieuses dufoie.

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