I. — Introduction historique et bibliographie générale
L’histoire des désordres pathologiques présentés par le foie se lie d’une façon si intime à celle de l'histoire anatomique et physiologique de cet organe qu’il est impossible de l’en séparer, tant il est vrai de dire que la pathologie n’est que de l’anatomie et de la physiologie anormales.
Le foie a, de tout temps, attiré l’attention des médecins par son volume et le produit de sa sécrétion. Il était pour les anciens le centre de la vie végétative1. Galien2 en faisait le foyer du développement de la chaleur, de la conversion du chyle en sang, le point d’origine des veines. Le chyle, pris dans l’estomac, était apporté par la veine porte au foie où il subissait un commencement de métamorphose, puis se transformait en sang, mais en même temps, cette glande en séparait, comme résidu, la bile jaune et la bile noire, la première se rendait à la vésicule, la seconde à la rate.
Les preuves alors préoccupaient peu les esprits, aussi les idées de Galien passèrent sans modification chez les Arabes, et régnèrent jusqu’au milieu du xvnc siècle. À cette époque même, on était tellement habitué à croire à la parole du Maître, que le grand Vésalc, dont les recherches anatomiques contribuèrent pour une large part à renverser le dogme galénique, n’osa pas contredire
1. Platon dans le Timée. — Comp. Galien, de Doqmat. Ilippocr. et Platon.
2. Galien, Œuvres, trad. fr. par Ch. Daremberg. Paris, 1856, t. I : Utilité des parties du corps , liv. XII, chap. xii, page 306.
les idées physiologiques du médecin de Pcrgame, et se contenta de nier les propriétés assimilatrices de la veine porte. La découverte des vaisseaux chylifères et du canal thoracique par Pecquct, en faisant connaître la voie par laquelle le chyle était transporté dans le sang, vint toutefois ébranler la théorie de Galien, mais non sans donner lieu à de nombreuses discussions.
11 est facile de comprendre que la physiologie du foie dut nécessairement influencer la pathologie de cet organe, tant dans l’antiquité qu’au moyen âge. Aussi, n’y a-t-il pas lieu d’être surpris si le foie a été, pendant longtemps, regardé comme le point de départ de lésions matérielles et de désordres multiples, comme la source d’une grande partie des maladies générales, et la cause, la plus importante, des altérations du sang. Alors, en effet, l’anémie, la cachexie, l’hydropisie, la pléthore étaient attribuées aux désordres fonctionnels ou matériels de cette glande. La sécrétion hépatique jouait surtout un rôle important dans la pathologie de cette époque où la bile était la cause de la plupart des maladies.
Ces théories, nullement suspectes, continuèrent leur cours ; personne ne se permettait de toucher aux dogmes fondamentaux, et l'on osait à peine y ajouter quelques modifications. En 1626, Riolan était d’avis qu’il fallait se consacrer à l’étude du foie, « vitæ et nulricatus fundamentum ». Peu après Bartholin, l’un des anatomistes qui contribuèrent le plus à faire admettre le passage du chyle de l’intestin dans le sang, sans l’intermédiaire de la veine porte et du foie, et l’un des adversaires les plus énergiques des théories galéniques, eut le mérite d’entreprendre une révision de la médecine dans le sens des conquêtes physiologiques de son époque, qui vit la découverte de la circulation. Il soutenait qu’il fallait déterminer les causes des maladies, de façon à en rendre la guérison plus facile, et reconnaissait que les vices dans le mélange sanguin étaient dépendants des obstructions et d’autres affections du foie, quoique ce dernier ne concourût pas à la préparation du sang. La résistance des partisans obstinés des doctrines de Galien n’eut pas de succès, cette fois, les idées des médecins se modifiaient peu à peu, et chaque jour voyait substituer aux dogmes, respectés jusque-là, les résultats des importantes découvertes des anatomistes et des physiologistes de ce temps. Néanmoins, malgré les bouleversements de l’anatomie et de la physiologie, et lés efforts tentés par les iatrochimistes du moment, il faut reconnaître que cette époque, plus adonnée aux systèmes théoriques qu’à l’observation clinique, fut à
peu près stérile pour la médecine pratique et pour l’étude des affections du foie en particulier.
Partisan de la méthode hippocratique, ennemi de l’abus des sciences accessoires, prématurément mises en œuvre, Sydenham n’accorda que peu d’attention à ces mêmes affections.
Cependant, les recherches anatomo-pathologiques, en honneur depuis le moment où il fut permis d’ouvrir des cadavres, permettaient à quelques médecins de préparer le terrain sur lequel pourrait s’édifier, un jour, la pathologie du foie. Fallope et Yésalc décrivirent, pour la première fois, avec précision les calculs biliaires et les désordres qui en sont la conséquence. Ce dernier nota même l'influence funeste des spiritueux sur le foie et la tuméfaction de la rate qui accompagne certaines lésions de cet organe. Glisson, Bartholin, et surtout Th. Bonet suivent leur exemple, et rapportent des observations instructives d’inflammation, de tumeurs, de kystes du foie, etc. Ces faits, bien qu’incomplets, avaient une grande valeur pour une époque où les théories étaient généralement dominantes. Ils furent rassemblés par J. B. Bianchi qui l’un des premiers eut l’idée de réunir, dans un même travail, toutes les connaissances acquises sur les affections hépatiques. Ce travail qui, sans doute, renferme des opinions insuffisamment mûries, fut l’objet des critiques de Haller et de Morgagni, et de plus, il se trouva effacé par la grande autorité de G. E. Stahl et de 11. Boerhaave. Ces auteurs, malgré les changements survenus dans les idées physiologiques, revinrent à des doctrines peu différentes de celles des anciens, qui attribuaient au foie une importance pathologique considérable. Morgagni, toutefois, amassait, dès cette époque, de nombreux matériaux anatomiques et cliniques qui devaient servir aux observateurs de l’avenir.
Plus tard, Lieulaud, Portai, Baillie, puis Carswell, Andral, Cruveilhier, enfin Frerichs et quelques autres auteurs, cités dans la bibliographie ci-jointe, suivant l’exemple de l'anatomo-pathologiste italien, rassemblèrent à leur tour des faits précis qui devinrent le noyau au pourtour duquel se forma la nouvelle pathologie du foie. Celle-ci eut alors, pour assises, la connaissance approfondie de l’anatomie et de la physiologie, à laquelle s’ajouta, plus tard, celle de l’histologie pathologique.
Ces assises ne manquent pas de solidité, et cependant, elles sont insuffisantes, car, en l’absence de tout déterminisme étiologique, elles conduisent fatalement à une classification artificielle. C’est en effet ce qui arriva pour les cirrhoses du foie, lors-
qu’on vint à grouper, sous la dénomination de cirrhose hypertrophique, des affections tellement différentes que les unes, développées sous l’influence du paludisme, ont une durée longue et un pronostic peu sérieux, tandis que d’autres, engendrées par l’abus du vin et des boissons alcooliques, sont pour ainsi dire fatales, en dehors de tout traitement. Semblables remarques s’appliquent, pour les mêmes raisons à la néphrite interstitielle , dénomination sous laquelle sont comprises des lésions provenant du saturnisme, d’un désordre du système artériel, d’un obstacle mécanique à l’émission de l’urine, etc., et qui, tant par leur origine que par leurs manifestations anatomiques, leur mode d’évolution, leur pronostic et leurs indications thérapeutiques, sont entièrement différentes. Ainsi, l’anatomie pathologique, sans la notion étiologique et sans la connaissance de l’évolution, ne peut servir de base à une détermination exacte, réellement utile et pratique, des affections des organes et particulièrement des affections du foie.
C’est que trois éléments : la cause, la lésion anatomique, l’évolution sont, comme nous l’avons dit ailleurs [Atlas d'anatomie pathologique, Paris, 1871, texte, p. 539), « les caractères fondamentaux, le critérium de tout type pathologique, de toute espèce nosologique ». Toute division qui ne s’appuie pas sur ces éléments, est forcément artificielle, aussi nous permettra-t-on d’envisager comme une troisième et dernière période de l’histoire pathologique du foie, celle qui, après démembrement des affections de cet organe, n’hésite pas à les reconstituer tout à la fois sur l’étiologie, l’anatomie pathologique et l’évolution.
BIBLIOGRAPHIE GÉNÉRALE
Glisson (F.). Anatomia hepatis. London, 1654, edit. nova, Amstelod., 1659. — Bartholin (Th.) Hepatis exsequiæ. Paris, 1665. — Bierwirth. Diss. de hepatis structura ejusque morbis. Leide, 1706. — Bianchi. Historia hepatica seu theoria et praxis omnium morborum hepatis et bilis. Turin, 1710; Genève, 1725. — Hoffmann (Fr.). De morbis hepatis ex anatomia deducendis. ( Op . omnia phys. med. Genève, 1740; Hall, 1726.) — Van Swieten. Commentarii in Boerhaavii Aphorism. Paris, 1769. — John Crawford. Essay on the nature, cause and cure of a disease incidens to the liver, frequent in hot climates. London, 1772. — Portai (A.). Mémoire sur quelques maladies du foie qu'on attribue à d'autres organes et sur les maladies dont on fixe ordinairement le siège dans le foie quoiqu'il n’y soit pas. (Man. de l’Acad. des sc., 1777.) — Le même. Observât, sur la nature et le traitement desmalad. du foie. Paris, 1813. — Andrée. Considérations on bilious diseases and some particular affections of the liver. (London, 1790 et J. de méd., XCI et XCll, 375.) — Saunders (W.). A Treatise on the structure, economy, and diseases of the liver. London, 1795. — Farre. The morbid anatomy of the liver. London,
1812-1815. — Thomas(J.). A treatise on diseases of the liver and digestives org ans. London, 1820. — Faithorn (J.). Facts and observât, on liver complaints and bilious disorders in general. Philadelphia, 1820. — James Johnson. Treatise on dérangements of the liver. London, 1820. — Bonnet (A.). Traité complet, théorique et pratique des maladies du foie. Paris, 1828; 2e éd., 1841. — Annesley. Researches into the cause, nature and treatment of the most prévalent diseases of India, 1828.
— Twining (W.). Clinical illustrations of the diseases of Bengal. Calcutta, 1832. Hamilton Bell (G.). A treatise on diseases of the liver. Edinburgh, 1833. — Conwell (W.-E.-E.). Treatise on the fonctionnai and structural changes of the liver, in the progress of disease; etc. London, 1833. — Abercrombie (J.). Diseases of the stomach and the liver. Edinburgh, 1837. — Heyfelder. Mcm. sur plusieurs altérations du foie. [Archives gên. de méd., 1839, 3° sér., t. VI, p. 442.) — Thomson (W.). A practical treatise on the diseases of the liver. Edinburgh, 1841. — Budd (G.). On diseases of the liver, etc. London, 1845; 2° éd., 1831. — Gambay. Traité des maladies des pags chauds et spécialement de T Algérie. Paris, 1847. — ■ Rochoux. Recherches anatomiques, physiologiques et pathologiques sur le foie. (Archives gén. de méd. 1849, 4e sér., t. XXI, p. 381.) — Monneret. Recherches cliniques sur quelques maladies du foie. ( Revue méd. chir., 1849.) — Haspel. Maladies de l’Algérie. Paris, 1852, I. II. — Henoch. Klinik der Unterleibskrankheiten. Bd I, 1832.
— Ballard (E.). The physical. diagnosis of diseases of the abdomen. London, 1832.
— Bamberger. Die Krankheiten der Leber. (Virchow' s Handbuch der Pathol, und Thérapie, Bd VI, Erlangen, 1855.) — Fauconneau-Dufresne. Précis des maladies du foie et du pancréas. Paris, 1836. — Andry. Recherches sur le cœur et le foie, etc. Paris, 1857. — Chopard. Du foie, ses maladies, ses troubles fonctionnels. Paris, 1838. — Frerichs (Th.). Traité pratique des maladies du foie et des voies biliaires , 1858, trad. franc, par Dumenil et Pellagot, Paris, 1860; 2e édit., Paris, 1866.
— Le même. Atlas d’anatomie pathologique. Brunswick, 1858. — Harley (G.). On jaundice, its pathology and treatment. London, 1863. — Le même, Treatise on diseases of the Liver. London, 1883. — Murchison ^Ch.). Clinical lectures on hepatic diseases. London, 1863 et 1867. — Le même. Leçons cliniques sur les maladies du foie, suivies des Leçons sur les troubles fonctionnels du foie, trad. fr. par le Dr J. Cyr, Paris, 1878. — Liebermeister (G.). Beitràge sur Pathologischen Anatomie und Klinik der Leberkrankheiten, Tübigen, 1864. — Leyden (E.). Beitraege zur Pathologie des Icterus, Berlin, 1866. — Rendu. Art. Foie, Dict. encydopédiq. des Sciences méd., 4° sér., t. III, p. 1. — Biaise. Considérations générales sur la symptomatologie des affections hépatiques. (Thèse de Strasbourg, 1867.) — Lancereaux (E.). Atlas d'anatomie pathol. , pl. et texte, Paris, -1871. — Hilton Fagge. Observât, on some points connected with diseases of the liver, etc. ( Guy’ s Hospit. Reports, 1875, sér. 3, t. XX, p. 155.) — Charcot (J.-M.). Leçons sur les maladies du foie, des voies biliaires et des reins. Paris, 1877. — Hanot (V.) et Gilbert (A.). Études sur les maladies du foie. Paris, 1888.