AFFECTIONS DU FOIE. — HYPERTROPHIES
§ I. — HYPERTROPHIES DU FOIE
L’historique de l’hypertrophie du foie ne peut nous arrêter, attendu qu’il n’y a pas lieu de tenir compte de ce que Bartholin, Morgagni, Portai, Abercrombie, Andral, Gruveilhier, etc., ont pu en dire, puisqu’ils ne pouvaient nous renseigner sur l’état élémentaire de cet organe. Frerichs, mieux que ses prédécesseurs, a su donner à l’hypertrophie hépatique la signification qui lui convient : c’est, pour lui, le gontlement du foie occasionné par une simple augmentation dans le volume ou le nombre des cellules glandulaires. Celte définition tient compte, en effet, non seulement du volume de l’organe, mais encore du nombre des éléments qui le constituent. Toutefois, comme ce n’est pas tant le nombre que le volume de ces éléments qui importe ici, nous définirons l’hypertrophie du foie : un état caractérisé par l’augmentation de volume d’une partie ou de la totalité des éléments de cette glande.
L’hypertrophie du foie est totale ou partielle, suivant qu’elle envahit l’organe tout entier ou seulement une de ses parties, et, comme des conditions étiologiques diverses président à chacun de ces états nous les étudierons séparément.
Hypertrophie partielle. — Cette forme mérite tout d’abord notre attention parce que son étude, des plus simples, nous permettra de mieux comprendre l’hypertrophie générale. Elle n’est pas à proprement parler un désordre, mais une modification avantageuse des éléments sécrétoires du foie, venant suppléer à l’insuffisance fonctionnelle d’une partie plus ou moins étendue de la glande.
Effet d’une destruction du parenchyme hépatique, l’hypertrophie partielle est toujours proportionnée à l’étendue du désordre anatomique. Les lésions gommeuses qui détruisent partiellement ce parenchyme, l’oblitération des branches de la veine porte qui l’atrophient par places, les kystes hydatiques, les tumeurs qui le compriment en sont les principales causes. Dans toutes ces circonstances, le mécanisme de l’hypertrophie est le même ; la fonction hépatique abolie dans une partie de la glande est suppléée par la partie saine dans laquelle se produit un afflux sanguin plus considérable, une activité fonctionnelle plus grande et l’augmentation de volume des éléments histologiques.
Le foie, vu dans son ensemble, n’est pas lisse et régulier, mais plutôt déformé, soit par des kystes ou des tumeurs qui compriment ou détruisent son parenchyme, soit par des pertes de substance qui
ont laissé des dépressions profondes qu’accentue encore la turgescence des parties saines.
Dans la syphilis, par exemple, la destruction partielle ou totale d’un lobe est toujours suivie, au bout d’un certain temps, de l’hypertrophie du lobe opposé, mais, de là résulte une déformation sensible, bizarre parfois, et qui est un puissant élément de diagnostic, depuis longtemps mis en évidence par nous1. Dans ces conditions, les cellules hépatiques, atrophiées ou détruites au niveau des points lésés, sont doublées ou triplées de volume partout ailleurs; leurs noyaux sont volumineux et leurs granulations abondantes; le stroma conjonctif est peu modifié ou légèrement épaissi, les vaisseaux sont dilatés. Il en est de même dans les kystes hydatiques.
Telle est l’hypertrophie vraie du parenchyme hépatique; il reste à se demander si, à l’accroissement des cellules ne s’ajoute pas une nouvelle formation de ces éléments, ainsi qu’on est porté à l’admettre pour les fibres musculaires du cœur, dans les cas d’hypertrophie de cet organe. La solution de cette question n’est pas sans difficultés et le doute est permis; cependant il semble, d’après les recherches récentes de Ponfick, Flœck, etc., que les cellules du foie peuvent être le siège d’une hyperplasie manifeste, où se voient des groupes cellulaires composés en partie d’éléments vieux et en partie d’éléments jeunes.
Hypertrophie totale. — Cette hypertrophie se distingue de l’hypertrophie partielle par ses causes et par sa généralisation; moins facile à déterminer que l’hypertrophie partielle, elle constitue un état relativement rare, mais qu’il est impossible de nier absolument. Les parties hypertrophiées, de consistance et de coloration normales, offrent une augmentation de volume et de poids, sans changement de structure.
Etiologie et pathogénie. — Les circonstances étiologiques qui président à l’hypertrophie générale du foie sont multiples et diverses : les unes pathologiques, les autres climatériques. Il existe des formes de diabète sucré dans lesquelles l’exagération de la glycogénie se manifeste anatomiquement par l’hypertrophie ou même par l’hyperplasie des cellules hépatiques. La glande, selon Frerichs, offre alors une surface lisse, une teinte vineuse uniforme, et se trouve composée de cellules, les unes intimement unies, pâles, arrondies et petites, les autres volumineuses et pourvues de noyaux multiples, comme s’il y avait tout à la fois hyperplasie et hypertrophie de ces éléments. Un foie congestionné et très
1. Voyez notre Traite historique et pratique de la syphilis, 2e édition, Paris, 1873.
AFFECTIONS I)U FOIE
HYPERTROPHIES.
gros, pesant 2 500 grammes, fut trouvé par Claude Bernard1 chez un diabétique qui avait succombé rapidement à une apoplexie pulmonaire; il contenait, à poids égal, plus du double de sucre d’un foie normal. J’ai observé moi-même, à plusieurs reprises, chez des diabétiques, l’existence d’un foie volumineux, congestionné et hypertrophié, sans autre altération appréciable. Cependant, il serait erroné de croire que l’augmentation de volume du foie soit toujours, en pareille circonstance, une hypertrophie; dans quelques cas, en réalité, elle est le fait d’une simple congestion, d’une cirrhose ou d’une stéatose.
L’augmentation de volume du foie a été observée dans la leucémie par la plupart des auteurs qui se sont occupés de cette maladie. Les acini de cet organe, dont la consistance est restée ferme, sont ordinairement volumineux et très apparents; les cellules qui les composent, irrégulières, ont le double ou le triple de l’état normal; elles présentent un contenu trouble, granulé et deux ou trois noyaux ronds ou ovales, nettement limités avec des nucléoles vésiculeux (Frerichs). Le parenchyme hépatique renferme, en outre, de nombreux leucocytes et des granulations miliaires, d’un blanc grisâtre, formées de noyaux et de jeunes cellules entourées d’une mince enveloppe; mais alors cette altération complexe ne peut être envisagée comme une simple hyperti’opbie.
Les inllucnces climatériques, dont l’action sur le foie est incontestable, selon le témoignage de médecins distingués, tels que Levacher, Cambay, Haspel, etc., peuvent contribuer au développement de l’hypertrophie hépatique. Il n’est pas rare, à la suite d’un séjour prolongé en Algérie, écrit ce dernier auteur2, de voir le foie acquérir, même dans un état sain, un volume beaucoup plus considérable que celui qu’il avait en France. Semblable action a été attribuée aux contrées marécageuses de la zone tempérée, mais cette assertion ne peut être acceptée à moins d’un examen histologique sérieux des cellules hépatiques, surtout en présence des nombreuses affections : hypérémies, cirrhose, etc., engendrées par la plasmodie du paludisme.
Les conditions pathogéniques de l’hypertrophie totale du foie sont certainement diverses ; mais une seule nous aidera à comprendre le mécanisme de toutes les autres. Il y a plusieurs années j’avais été frappé par un cas d’hypertrophie réelle du foie qu’aucune cause appréciable ne pouvait expliquer, si ce n’est l’existence d’un épanchement pleurétique à droite. Pour savoir si
1. Cl. Bernard, Leçons de phy s. expérimentale. Paris, 1885, t. I, p. 416