J. Cyr, Gaz. hebd. de méd. et de chirurgie, Paris
nodosités (gommes ou tubercules). Ces masses, en effet, d’abord grisâtres, ensuite jaunâtres, subissent tôt ou tard la transformation granulo-graisseuse et sont résorbées, laissant, à leur suite, des pertes de substance que viennent combler des cicatrices plus ou moins profondes et étendues.
Le foie, dont le volume et la coloration peuvent être très divers, se fait surtout remarquer par sa consistance ; il est ferme, induré, élastique, résistant sous le doigt et difficile à trancher; du reste, il crie sous le scalpel et rebondit sur le sol. Sa surface extérieure, et même sa surface de section, au lieu de se montrer lisses et régulières, sont grenues ou granulées, surmontées de saillies et parsemées de sillons dus à la rétraction du tissu de nouvelle formation. Cette rétraction, qui s’établit partout où existe ce tissu, a pour effet la compression des vaisseaux du foie, et surtout des ramifications de la veine porte, ce qui détermine une stase, dans les branches d’origine de ce tronc veineux et une transsudation du sérum sanguin dans la cavité péritonéale, ou ascite. En même temps, un certain nombre de cellules glandulaires se trouvant étouffées, il se produit des troubles fonctionnels qui se traduisent par de l’amaigrissement, du météorisme, la décoloration des fèces, etc. Cette altération cellulaire, venant à s’étendre, parvient dans quelques cas à engendrer de l’ictère et des hémorrhagies, accidents susceptibles de compromettre l’existence. Si donc les hépatites prolifératives ou scléreuses marchent moins rapidement et sont moins graves que les hépatites épithéliales, elles n’offrent pas moins un danger réel, puisqu’elles peuvent amener la mort à la suite non seulement de l’altération des éléments propres du foie, mais encore, d’une façon pour ainsi dire mécanique, par le fait d’une ascite qui soustrait au sang son sérum et finit par produire l’asphyxie.
Les hépatites prolifératives sont, comme les hépatites épithéliales, sous la dépendance de deux ordres de causes : les unes microphytiques , les autres toxiques ou mécaniques. Effectivement, tandis qu’un certain nombre ressortissent à l’action irritante de boissons ou de poussières diverses sur le foie, les autres sont dues à des influences microbiennes, plus ou moins directes, de sorte que, on pourrait classer ces affections en deux sous-genres, suivant que l’une ou l’autre de ces causes est en jeu. Cependant, comme la nature du microbe n’est pas nettement établie dans plusieurs de ces hépatites, nous laisserons de côté cette classification qui appartient à l’avenir. Pour l’instant, nous grouperons les cirrhoses sous deux chefs, suivant
HÉPATITES CONJONCTIVES.
qu’elles sont l’effet direct et immédiat de l'action sur le foie d’une substance chimique ou mécanique, d’un agent microphytique, ou bien la conséquence d'un désordre matériel préexistant, et nous appellerons les premières, hépatites ou cirrhoses primitives, les secondes hépatites ou cirrhoses consécutives. Subordonnées à un désordre matériel préalable, ces dernières, trouveront leur description ailleurs, lorsque nous parlerons de la lithiase biliaire, des kystes bydatiques, et des parasites du foie, affections dans le cours desquelles elles prennent habituellement naissance. Quant aux premières, elles diffèrent suivant la nature et le mode d'action de la cause qui les engendre et, partant, elles constituent autant d’espèces distinctes qu’il est naturel de désigner sous leur nom spécifique. Envisagées dans le milieu où nous observons, ces espèces sont les suivantes :
1° L’hépatite ou cirrhose alcoolique ; 2° l’hépatite ou cirrhose anthracosique ; 3° l’hépatite ou cirrhose paludique ; 4° l’hépatite ou cirrhose syphilitique ; 5° l’hépatite lépreuse; 6° l’hépatite tuberculeuse; 7° l’hépatite morveuse.
Remarquons que ces espèces peuvent disparaître et d’autres se produire, à condition que les agents étiologiques connus soient supprimés, et que d’autres viennent les remplacer. La prétendue cirrhose cardiaque des auteurs a pour phénomène initial la stase sanguine, et non la végétation des éléments conjonctifs ; partant, elle a sa place parmi les affections vasculaires ou angiopathies du foie. Les cirrhoses attribuées à l’action de toxines d’origine microbienne par quelques expérimentateurs s’appuyant d’observations faites chez l’animal, n’ont pu encore être mises en évidence par la clinique et laissent du doute dans l’esprit. Les quelques cas, que l’on a essayé de rattacher à différentes fièvres, sans en donner les caractères précis, avaient le plus souvent une autre origine; au reste, il me faut avouer sincèrement que, malgré de sérieuses recherches, il m’a été impossible jusqu’ici de trouver d’autres types de cirrhose que ceux qui viennent d’être mentionnés.
1° Hépatite ou cirrhose alcoolique
Historique. — Ce type pathologique, presque aussi fréquent parmi nous que toutes les autres espèces réunies, est aujourd’hui nettement établi ; c’est lui, du reste, qui pendant longtemps a servi de modèle aux descriptions de la cirrhose envisagée comme entité pathologique.
Hippocrate, Galien, l’école de Salerne avaient déjà une faible
idée de l’induration du foie et de sa relation avec l’ivrognerie, d’où il semble résulter que la cirrhose du buveur existait dans l’Antiquité et au moyen âge, malgré l’absence des boissons spiritueuses .
André Vésale1 et les anatomistes de son époque rattachaient à l’abus du vin la rétraction de cet organe (■ insignibus illis gurgitibus vini, jecus ad nucis duntaxat volumen reduci). Magnus Huss2, médecin suédois, auteur d’un travail estimé sur l’alcoolisme, fait à peine mention de cette affection, à cause sans doute de sa rareté dans les contrées où l’on s’adonne d'une façon particulière aux excès de boissons spiritueuses ; par contre, les médecins anglais dans la première moitié de ce siècle n’hésitèrent pas à attribuer la cirrhose aux excès alcooliques et la dénommèrent gin-drinker’s liver 3 4. Les médecins français et allemands reconnurent également son origine alcoolique, du moins dans un certain nombre de cas.
La cirrhose était alors considérée comme une entité morbide, et les auteurs classiques, ne tenant aucun compte du principe de la spécificité d’action des causes pathologiques, se donnaient la peine de rechercher le nombre de fois où une origine alcoolique pouvait exister, sans se douter que toute affection reçoit le cachet de la cause qui l’engendre et que la cirrhose, nécessairement liée à l’abus des boissons alcooliques, devait présenter des caractères constants. C’est pénétré de ce principe que j’ai commencé à étudier cette affection, dans mon Traité de la syphilis, puis dans l’article A Icoolisme du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales et dans mon Atlas d'anat. pathologique , et qu’un de mes élèves, le DrGandil\ en a fait le sujet de sa thèse inaugurale. Mettant en regard les caractères anatomiques et la notion étiologique, j’arrivai bien vite à séparer nettement de la prétendue en tité, — cirrhose, — un type à part que je désignai sous le nom de cirrhose alcoolique, par opposition à deux autres types non moins distincts, la cirrhose paludique et la cirrhose syphilitique. A partir de ce moment, la cirrhose alcoolique pouvait être considérée comme une véritable espèce particulière; mais il n’en fut rien, et la plupart des auteurs, au lieu de lui donner le qualificatif qu'elle méritait à juste titre, l’appelèrent des noms de cirrhose atrophique, puis de cirrhose de Laënnec, etc.
1. Andræas Vesalius, De humants corpori fabrica , 11b. V, p. 507.
2. Magnus Huss, Ueber Alcoolismus chronicus. Trad. allemande, Berlin, 1851.