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Gandil, De la cirrhose alcoolique, Thèse de Paris

HEPATITES CONJONCTIVES.

Cependant, dès l’année 1876, à l’hôpital Saint- Antoine, j’enseignai que la cirrhose alcoolique est loin d’être toujours atrophique et que parfois même, elle est caractérisée par une augmentation de volume du foie, liée à la diffusion de la lésion conjonctive et à la participation des cellules hépatiques au processus pathologique. Plusieurs de mes élèves 1 de cette époque, s’inspirant de mon enseignement, firent de cette forme cirrhotique le sujet de leurs thèses, et, quelques années plus tard, Hutinel2etSabourin3 rapportaient des faits confirmatifs de cette manière de voir. Dès lors, il fut généralement admis que la cirrhose alcoolique se manifestait sous deux formes distinctes : l’une atrophique, l’autre hypertrophique. Telle est, en effet, l’opinion que j’ai professée, pendant longtemps, sur cette affection et telle est encore celle de la plupart des auteurs français. Cependant lorsqu’on prend la peine, comme je le fais depuis une douzaine d’années, d’examiner avec soin le foie d’une personne qui boit de deux à quatre litres de vin par jour, on ne tarde pas à reconnaître que cet organe présente au bout de six à sept ans, dix ans au plus, une augmentation constante de son volume, associée à une tuméfaction notable de la rate, à tel point qu’il est facile de reconnaître la funeste habitude contractée4 5.

Ce fait, d’une importance qui ne peut échapper, démontre de la façon la plus nette que la conception de la cirrhose atrophique est fausse, et que l’affection ainsi désignée n’est, en réalité, qu’un mode de terminaison d’un désordre jusque-là méconnu. Dans ces conditions, il n’y a pas deux sortes de cirrhose alcoolique, mais une seule espèce qui, par suite de l’hygiène individuelle, offre des variétés qu’il nous faudra mettre en évidence.

Étiologie et pathogénie. — Excès de vin. — Il est partout admis aujourd’hui que l’alcool est la cause de la cirrhose, et soutenir le contraire serait s’exposer à n’être pas cru; pourtant, telle est notre opinion et nous devons à la vérité de la faire connaître. Frappé, depuis longtemps3, du peu de signes d’intoxication alcoo-

1. G. Dupont, De l’hépatite interstitielle diffuse aiguë. Thèse de Paris, 1878. — Stiépowich, Contribution à l’étude de la cirrhose du foie chez les alcooliques. Thèse de Paris, 1879. — Gilson, De la cirrhose alcoolique graisseuse. Thèse de Paris, 1884.

2. Hutinel, Élude sur quelques cas de cirrhose avec stéatose du foie. France méd., 1881, I, 352 et suiv.

3. Ch. Sabourin, Sur une variété' de cirrhose , hypertrophie du foie ( cirrhose hypertrophique graisseuse). Archiv. de physiolog. norm. et path., Paris, 1881, 584. — Le même. Revue de méd. Paris, 1884, 113.

4. Voyez nos Leçons de clinique méd. faites àl’hôp. de la Pitié et à l’Hôtel-Dieu, Paris, 1891 ; et aussi : période prodromique delà cirrhose hépatique (Sem. méd., Paris, 1891, 378).

5. Voyez le résumé d'une de nos leçons cliniques par le Dr Brochin : Cirrhoses hépatiques alcooliques ; étiologie (Gazette des Hôpitaux, Paris, 16 janvier 1886.)

lique présentés par le buveur atteint de cirrhose, je m’appliquai à chercher la raison de ce fait, et ne tardai pas à me convaincre que, chez nous du moins, la cirrhose est engendrée par les excès de vin et non par l’abus des spiritueux. En effet, sur un total de deux cent dix-huit observations personnelles, recueillies depuis trente-cinq ans, sans aucun parti pris, et dépouillées avec le plus grand soin, je trouve :

Simples excès de vin 74 fois

Excès combinés de vins, d’eau-de-vie, de rhum ou d’absinthe. 126 —

Excès de vin et de bière 14 —

Excès de vin et de cidre 4 —

Total. ... 218 fois

De ce relevé, il ressort manifestement que le vin est, à Paris, la cause efficiente de la cirrhose, puisque l’excès de cette boisson est signalé dans tous les cas, et que souvent même il n’est associé à aucun autre. La quantité de vin, ingéré dans les vingt-quatre heures, oscille, de l’aveu même des malades, entre deux et six litres; elle est le plus souvent de trois litres. La qualité de ce liquide est variable; nos malades en général faisaient usage du vin rouge que vendent à Paris les débitants, à raison de 0 fr. 80 le litre, plus rarement, 17 fois sur 100, de vin blanc, pris le matin à jeun, à un moment où l’absorption, vu la vacuité de l’estomac, est des plus rapides et l'action sur le foie directe et énergique. Le vin, dans tous ces cas, tenait le premier rang, et, partant, la cirrhose du buveur serait mieux désignée sous le nom de cirrhose œnolique ou vinique que sous celui de cirrhose alcoolique , si ce mot n’avait depuis longtemps cours dans la science.

La fréquence relative de la cirrhose, dans certains pays vignobles où l’alcoolisme est rare ou méconnu, vient appuyer nos observations. Il arrive de rencontrer dans ces pays des hommes qui boivent trois, quatre litres et plus de vin par jour, et qui, à part un léger degré d’excitation, n’ont pas de signes évidents d’intoxication alcoolique, et finissent par une simple cirrhose. Il est reconnu que les vignerons des bords du lac Léman, ceux des environs de Lausanne surtout, qui récoltent un vin blanc recherché, sous le nom de vin d’Ivorne, sont sujets à cette affection, et nous savons qu’en France la cirrhose, commune à Paris comme aussi dans quelques pays vignobles (Anjou, Vendée, etc.), est relativement rare dans d’autres contrées, telles que la Normandie et la Bretagne où se consomment peu de vin et une forte proportion d’eau-de-vie. J’ai reçu, à ce sujet, des renseigne-

HÉPATITES CONJONCTIVES.

ments identiques et des plus précis de deux de mes élèves, les Drs Bazin de Carrouge (Normandie) et Baley (de Chàteaulin, Bretagne) qui, l'un et l'autre, connaissent fort bien la cirrhose hépatique. A Chàteaulin et dans ses environs, m’écrit le I)1' Baley, malgré la fréquence des excès d’eau-de-vie, il m’a été impossible d’observer un seul cas de cirrhose, pendant quatre années d’une pratique étendue.

Distribution géographique. — La statistique que nous avons faite de nos malades, au point de vue du lieu de leur naissance, est également favorable à notre opinion, 11 est facile de comprendre que le plus grand nombre doivent être originaires de l’Ile-de- France ; et en effet, cette province tient le premier rang, avec 80 malades sur 218. Viennent ensuite la Lorraine, la Savoie, la Champagne, la Bourgogne, l’Aveyron, l’Auvergne, l’Orléanais, la Touraine, la Normandie, la Picardie, la Bretagne, l’Alsace, la Franche-Comté, la Gascogne, le Limousin, le Poitou, la Flandre, la Guyenne, et enfin la Belgique, l’Allemagne, la Suisse et l’Espagne.

Cette indication du lieu d'origine des individus atteints d’affections cirrhotiques du foie, soignées par nous, est sans valeur en ce qui concerne la distribution de ces affections dans les différentes provinces françaises, car, si les contrées méridionales ne figurent pas sur ce tableau, c’est non parce qu’elles échappent à ce mal, mais uniquement à cause de la rareté de l’émigration de la population ouvrière de ces provinces dans la Capitale. Cependant, malgré le petit nombre de faits sur lesquels elle repose, cette statistique n’a pas moins une certaine importance, si on la compare à celle delà distribution géographique de l’alcoolisme faite par nous, d’après les mêmes données, attendu qu’elles présentent une différence totale, vu que les contrées vignobles qui ici figurent au premier rang, après Paris, font à peu près entièrement défaut dans la statistique de l’alcoolisme *.

Certes, il serait d’un grand intérêt de connaître la proportion des cirrhoses alcooliques, dans chaque province française où les habitudes diffèrent encore quelque peu aujourd’hui, comme aussi chez les diverses nations. De cette façon, à n’en pas douter, on parviendrait à déterminer exactement l’influence des causes locales et à vérifier l’exactitude de notre conception étiologique de la cirrhose. En Angleterre, en Hollande, en Allemagne, en Russie, dans l’Amérique du Nord, où le vin est peu répandu, du moins

1. E. La.ncep.eaux, De l’alcoolisme et de ses conséquences au point de vue de l'état physique, intellectuel et moral des populations, Paris, 1878, p. 21, et Congrès de tempérance, Paris, 1878.

dans la classe ouvrière, il semble, déprimé abord, que la cirrhose hépatique doive être plus rare que chez nous. C’est, en effet, ce qui arrive, mais elle s’y rencontre, et l’alcool y est considéré, comme étant sa principale cause. Des recherches personnelles nous portent à croire qu’il n’en est rien, et qu’en dehors du vin, les excès de bière jouent le rôle le plus important dans la genèse de cette affection, et que d’autres boissons ou ingesta sont à la rigueur capables de la produire; Lesson1, en effet, n’hésite pas à l’attribuer à certains condiments usités dans l’Inde, et Segers2 à l’usage de certaines moules par les Feugiens.

Age. — A part de rares exceptions, la cirrhose alcoolique ne se rencontre ni dans le jeune âge où l’on n’a pu encore commettre de grands excès, ni à un âge avancé auquel parviennent difficilement les personnes qui font abus de boissons distillées ou fermentées. Les cas de cirrhose hépatique, chez le jeune enfant, se lient pour la plupart, soit à une lésion congénitale des voies biliaires, soit à la syphilis. Cependant des auteurs anglais et français ont observé des cirrhoses où l’abus delà boisson ne peut être mis en doute. Murchison 3 rapporte le fait d’un enfant de neuf ans, adonné au vin, et dont le foie avait tous les caractères du foie du buveur. D’autres cas, non moins certains, ont été vus par Wilks4 5, Taylor3, Osborne6, etc., chez des enfants ayant de sept à douze ans; j’ai moi-même rencontré, chez des enfants de dix à quinze ans, des exemples incontestables de cette affection, et dernièrement j’ai fait, à l’Académie de'médecine 7, une communication sur deux cas remarquables par l’arrêt de développement qui avait frappé simulanément deux jeunes personnes cirrhotiques. Il y a peu de jours, enfin, Marfan8 a rapporté l’observation d’une fillette de quatre ans habituée à boire du vin et de l’alcool, et chez laquelle la laparotomie pratiquée pour une ascite, qui avait fait soupçonner une tuberculose péritonéale, ne présenta qu’un foie

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