ICTÈRE SPASMODIQUE OU ÉMOTIF
Cet ictère, qui, en général, apparaît brusquement à la suite d’une vive émotion, est parfois plus tardif et ne survient qu’au bout de quelques jours, après un désordre des fonctions digestives ; il se rapproche alors, tant par sa durée que par ses caractères, de l’ictère dit catarrhal, dont il est difficile à séparer. Dans cette dernière forme, l’impression morale, comme le fait remarquer Potain, produit des troubles et une diminution de résistance du côté du tube digestif qu’infectent des micro-organismes, d’où embarras gastrique et infection du foie. Les émotions vives et subites, principalement les accès de colère, la frayeur, une grande souffrance physique, parviennent quelquefois à engendrer un ictère spasmodique, non pas indifféremment chez tout individu, mais de préférence chez les personnes nerveuses et impressionnables, et en particulier chez les femmes hystériques, au moment de la menstruation, chez les herpétiques, les alcooliques, etc.
L’ictère émotif atteint de préférence les personnes jeunes et en particulier les femmes, puisque sur neuf cas personnels je compte six femmes. Villeneuve cite le cas d’un jeune abbé, qui, saisi d’une frayeur subite en voyant un chien enragé rompre sa chaîne et se précipiter sur lui, poussa un cri violent, tomba sans connaissance et devint jaune comme du safran. North1 a publié l’observation d’une femme non mariée qui devint ictérique dans un très bref délai parce qu’on découvrit qu’elle avait eu des enfants. Ainsi, la clinique nous conduit à admettre l’existence d’un ictère spasmodique dont le mécanisme est facile à saisir, après les expériences de Laborde sur l’excitabilité des canaux biliaires et les recherches intéressantes de Oddi sur le même sujet. Ce dernier auteur reconnut tout d’abord qu’après l’ablation de la vésicule biliaire, le canal cholédoque se trouve dilaté et transformé en une sorte de réservoir de la bile; puis, il constata, à l’entrée de ce
1. North, Lect. on prcict. of phy sic., 5° édit t. II p. 682.
canal, une couche de libres lisses formant un véritable sphincter indépendant de la tunique musculaire de l’intestin, et en conclut que le rôle de ces fibres était de régler l’écoulement périodique de la bile et de prévenir la pénétration du contenu intestinal dans les voies biliaires.
Or, ces recherches peuvent donner l’explication des deux formes d’ictère en question. La première de ces formes a pour condition pathogénique la contraction spasmodique du sphincter du canal cholédoque, la seconde, son relâchement. Doyon1 a démontré, en effet, que l’excitation des nerfs grands splanchniques provoque la contraction de l’ensemble des parties de l’appareil excréteur de la bile, et que le sphincter duodénal se resserre au point de s’opposer complètement à l’écoulement de ce liquide, tandis que l’excitation du bout central des nerfs vagues détermine la dilatation du sphincter duodénal, et en même temps la contraction de la vésicule, en sorte que l’ensemble des canaux hépatiques constitue un véritable appareil de régulation de l’excrétion de la hile. Cl. Bernard, du reste, avait déjà fait observer que le foie et les voies biliaires n’étaient pas animés par les mêmes nerfs.
Symptomatologie . — L’ictère spasmodique, à peine précédé de malaise, survient en général soudainement, au plus tard dans les vingt-quatre heures qui suivent une vive émotion. Les téguments revêtent une teinte jaune, plus ou moins accentuée, qui peut aller jusqu’au jaune safran. Les urines, en général colorées, renferment des pigments biliaires, et les fèces sont grisâtres ou blanchâtres; tous ces phénomènes cessent au bout de peu de jours. Ainsi, chez un garçon de 22 ans, un ictère survenu le lendemain d’un violent accès de colère s’accompagna de la décoloration des fèces et de la présence de la matière colorante biliaire dans les urines, pendant cinq ou six jours seulement. Puis, surviennent de l’inappétence, des digestions pénibles, des nausées, et parfois aussi un état de courbature et de malaise général, sans doute parce que la commotion a porté simultanément sur le tube digestif et les voies biliaires; mais les selles sont rarement liquides. Le foie demeure normal ou ne présente qu’une augmentation de volume insignifiante et n’est pas douloureux ; la rate, contrairement à ce qui a lieu dans l’ictère catarrhal, conserve son volume ordinaire, et si elle vient à s’accroître, c’est tardivement et lorsqu’un ictère infectieux vient s’ajouter à l’ictère émotif. Les grandes fonctions de l’organisme sont conservées; néanmoins, on a pu noter un léger délire lié à la
1. Doyon, Action du système nerveux sur l’appareil excréteur de la bile ( Arch . de •physiologie, Paris, 1893, et Bull, méd., Paris, 1894, p. 81).
NÉVROPATHIES MOTRICES.
violence de l’émotion plutôt qu’à 1 ictère ; une de mes malades se plaignait de voir les objets en jaune, une autre a présenté du prurit. Si les urines renferment de la matière colorante biliaire, elles ne contiennent pas d’albumine et sont rarement diminuées. Les forces se dépriment, et cette circonstance, jointe à l’ictère, est la raison pour laquelle les malades demandent leur admission à l’hôpital, où leur séjour est de courte durée.
Évolution et modes de terminaison. — L’ictère émotif débute d’une façon brusque, et présente une marche continue; parvenu à son maximum d’intensité, il diminue au bout de quelques jours. Sa durée dépasse rarement la quinzaine, excepté quand survient une poussée nouvelle, dans lequel cas elle est plus longue, et se rapproche de celle de l'ictère catarrhal, comme si ce dernier venait compliquer le premier, ce qui semble très vraisemblable, si, au désordre biliaire, vient s’ajouter un état catarrhal des voies digestives.
La guérison est la terminaison de cette affection, car le cas du jeune soldat dont parle Villeneuve, lequel se trouvant insulté en public, tira son épée, se précipita sur son agresseur, fut arrêté, pris d’ictère et succomba ensuite dans les convulsions, ne peut être attribué à l’ictère, mais bien plutôt à l’intensité de la commotion cérébrale.
Sémiologie. — Le diagnostic de l’ictère émotif repose sur les signes suivants : début dans les vingt-quatre heures qui suivent une violente émotion, décoloration momentanée des fèces avec traces de matière colorante biliaire dans les urines, augmentation peu marquée ou nulle du volume du foie, absence de tuméfaction de la rate, et guérison au bout d’une à deux semaines. Ces signes suffisent, dans la majorité des cas, à mettre hors de doute l’existence de cette affection et à la différencier de l’ictère catarrhal. Celui-ci, d’ailleurs toujours précédé de troubles digestifs, s’accompagne de tuméfaction du foie et de la rate, et dure plus de quinze jours, en sorte qu’il est manifestement distinct de l’ictère émotif, même lorsqu’il vient le compliquer. L’ictère cirrhotique se distingue de l’ictère émotif par sa persistance et l’augmentation de volume du foie; l’ictère par rétention biliaire, également persistant, est en outre verdâtre ou noir, tellement accentué qu’il est impossible de le confondre avec celui qui nous occupe.
Le pronostic de l ictère émotif est sans gravité, si l’on admet avec nous que la mort, constatée dans quelques cas, a été le fait du choc cérébral plutôt que d’une modification fonctionnelle du foie. Les cellules hépatiques ne sont pas sérieusement atteintes,
et si, par exception, on a vu survenir à sa suite des phénomènes d’ictère grave, c’est qu’une infection était venue s’ajouter au désordre nerveux.
Thérapeutique. — La nécessité, en thérapeutique, de s’adresser au phénomène initial, toutes les fois que la chose est possible, conduira naturellement à viser ici le désordre nerveux, et, partant, à recourir dès le début à l’emploi des anti-spasmodiques et des opiacés. Puis le malade gardera le repos, prendra des bains tièdes et de grands lavements d’eau froide. L’état des fonctions digestives sera surveillé, de façon à éviter les dangers d’un embarras gastrique ultérieur, avec infection hépatique et ictère catarrhal; et, s’il se produisait, il y aurait lieu de le traiter ainsi que nous l’avons dit plus loin. Le régime lacté est le seul qui convienne tant qu’il y a inappétence, plus tard un régime légèrement azoté pourra être prescrit.
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