‹ Traité des maladies du foie et du pancréasChapitre 93 sur 178 · II. NÉVROPATHIES H É M O P 0 1 ÉT I Q ü E S ET GLYCOGÉNIQUES · texte numérisé non relu

II. NÉVROPATHIES H É M O P 0 1 ÉT I Q ü E S ET GLYCOGÉNIQUES

Les névropathies de la sécrétion interne du foie intéressent les différents produits de cette sécrétion et, par cela même, modifient leur composition chimique. Le foie, comme nous l’avons dit, exerce une triple action sur le sang : il modifie les hématies, il contribue à la formation du sucre et à celle d’un certain nombre de substances de désassimilation ; mais, de plus, il arrête au passage les substances nuisibles qui pourraient altérer la composition de ce liquide. Or, toutes ces fonctions, toujours plus ou moins modifiées dans le cours des altérations du foie, peuvent l’être encore par le fait d’un simple trouble du système nerveux de cette glande. De là, un certain nombre de désordres, tels que : hyperglobulie, aglobulie, hyperglycémie, uricémie, etc.

La preuve de ce que nous avançons se trouve dans ce fait que le système nerveux, indépendamment de son influence sur les voies d’excrétion biliaire et sur les vaisseaux, exerce, si l’on s’en rapporte aux recherches de Morat et Dufourt1, une action directe sur les cellules propres du foie, car, en dehors de tout déplacement du sang à travers cette glande, l’excitation des nerfs qui s’y distribuent provoque la destruction de la matière glycogène sécrétée.

Hyperglobulie. — L’hyperglobulie ne saurait avoir pour unique cause un surcroît d’activité du foie, vu la nécessité de

1. Morat et Dufourt, Les nerfs glyco-sécréteurs ( Sem. rne'd ., Paris, 1891, p. 31).

matières premières pour former des globules sanguins ; mais on conçoit que, chez les gros mangeurs, la fonction, parfois excessive de cette glande, puisse donner lieu à une production exagérée d’hématies.

L’hyperglobulie hépatique se produit d’ailleurs toutes les fois que, par une raison quelconque, il existe une diminution dans la production d’oxygène contenu dans un volume de sang, ramené à la pression normale, ainsi qu’il a été constaté dans la cyanose. Au reste, il est manifestement démontré aujourd’hui qu’il existe une hyperglobulie des altitudes, nécessitée par la diminution de la tension de l’oxygène dans l’air, et par suite dans le sang.

Aglobulie. — Si un chagrin prolongé, un effort intellectuel incessant, sont parfois suivis d’un désordre de la sécrétion biliaire, de même, une émotion vive, en modiliant le fonctionnement du foie, parvient, dans quelques circonstances, à altérer profondément la composition globulaire de ce liquide, et à produire l’aglobulie. Le fait suivant est un exemple irréfutable de cette action : une femme, des plus belles et des plus fortes, soignée par nous, il y a une vingtaine d’années, jouissait d’une santé parfaite, à part un léger degré de glycosurie. Après un séjour de plusieurs mois à la campagne, dans sa famille très riche, elle éprouva une sensible émotion en rentrant à Paris dans un petit appartement situé au sixième étage, et eut un chagrin tellement vif que, le lendemain, elle était entièrement décolorée, comme si elle avait perdu la plus grande partie de son sang; elle éprouvait, en outre, de forts battements artériels et de violentes palpitations qu’accompagnait un souffle vasculaire des plus intenses. Je fus tout d’abord surpris à la vue de cette anémie instantanée et difficile à comprendre ; mais, en y réfléchissant, il me parut que l'altération des globules sanguins n’avait pu se produire d’emblée par une action directe du système nerveux sur ces éléments du sang et qu’il devait y avoir un viscère pour intermédiaire. Or, aucun organe, si ce n’est le foie, ne pouvant avoir une telle influence, je fus conduit à lui attribuer le désordre subit, observé chez notre malade. Tout dernièrement, j’ai eu l’occasion de voir une autre malade atteinte de phénomènes semblables à la suite de vives émotions.

Ce fait, d’ailleurs, est en rapport avec ce qu’enseigne l’étude des altérations hépatiques qui, nous le savons, s’accompagnent d’aglobulie et d’hémorrhagie, pour peu que les cellules glandulaires du foie soient modifiées. Ce serait donc à une action directé du système nerveux sur la cellule hépatique que serait due l’agio-

NÉVROPATHIES SÉCRÉTOIRES.

bulic en question, et, par suite, nous tendons à croire que la chlorose, affection essentiellement nerveuse, qui survient parfois brusquement, à la suite de vives émotions et le plus souvent à l’époque de la puberté, n’est que le fait d’un trouble névropathique du foie, car toujours, dans cette affection, nous avons trouvé la glande hépatique et la rate tuméfiées ; les hémorrhagies, les épistaxis surtout, si abondantes vers l’àge de 18 ans, proviennent, sans doute, de la même origine. En conséquence, les hémorrhagies, qui n’ont pas leur cause dans un désordre local, doivent attirer l’attention du praticien vers le foie et le conduire à rechercher, au cas où il n’y aurait pas de lésions matérielles, s’il n’existe pas un simple trouble fonctionnel de la glande hépatique. Le doute que pourraient conserver certains médecins sur le rôle du système nerveux et du foie dans la genèse de l’aglobulie et des hémorrhagies, ne peut exister, en tout cas, quand il s’agit d’hyperglycémie.

Hyperglycémie. — Des recherches précises ont établi que le sang renferme, à l’état normal 3 p. 100 environ de sucre; mais si, à l’exemple de Claude Bernard, on vient, à l’aide d’un instrument* piquer le bulbe à l’origine des pneumo-gastriques, cette proportion augmente d’une façon plus ou moins considérable, et le sucre en excès dans le sang est éliminé par les reins : il y a glycosurie. La preuve que ce phénomène est bien sous la dépendance d’un acte nerveux, et non d’une modification structurale des éléments hépatiques, c’est qu’il tend à disparaître avec l’altération de ces éléments et que l’intégrité du foie, comme l’a dit Claude Bernard, est nécessaire à la production du diabète. Un désordre matériel du bulbe ou même d’une autre partie du système nerveux, pouvant donner naissance à un acte réllexe sur le même centre, est encore suivi de glycémie. Ainsi s’explique la glycosurie observée dans les affections des centres cérébro-spinaux. De sérieuses raisons portent à croire que ce même mécanisme existe dans d’autres circonstances, avec cette différence que l’excitant du système nerveux est d’une autre nature, et que son action peut s’exercer tant par l’intermédiaire des nerfs excito-moteurs que des nerfs frénateurs. Ce dernier mécanisme, absolument ignoré avant la démonstration que nous avons faite de l’existence d’un diabète lié à la destruction du pancréas, commence à s’expliquer, depuis le jour où il a été reconnu que le pancréas jouit, comme le foie, d’une double propriété sécrétoire : l’une externe, dont le produit se rend par le canal de Wirsung jusque dans l'intestin où il agit sur le bol alimentaire; l’autre interne, dont le produit est déversé directement dans le sang. C’est ce dernier, qui, comme l’ont prouvé

les expériences de greffe pancréatique, a le pouvoir de modifier lé système nerveux du foie, et en le réfrénant, d’éviter une glycosurie des plus graves, laquelle survient forcément lorsque ce frein vient à faire défaut. Mais ce diabète, sous la dépendance plus immédiate du pancréas que du foie, trouvera sa place, lorsque nous nous occuperons de l’étude des affections pancréatiques.

Uricémie. — Le trouble dynamique de la fonction désassimilatrice du foie serait, suivant quelques auteurs, un fait commun; Murchison1 n’hésite pas à rapporter l’uricémie à un vice originel et héréditaire de cette glande, dont la fonction physiologique serait troublée par les détails d’alimentation les plus insignifiants : « Tandis que certaines personnes, dit cet auteur1, après Budd, paraissent avoir plus de foie, tout comme on a plus de poumons, qu’il n’est absolument nécessaire pour l’accomplissement régulier des fonctions, il en est d’autres, principalement chez les descendants de goutteux, chez lesquels l’organe dans son état normal, paraît juste capable de remplir ses fonctions physiologiques, même dans les circonstances les plus favorables : aussi des troubles importants sont-ils provoqués par des aliments que presque tout le monde digère aisément. Ce trouble fonctionnel se manifeste par des symptômes d’indigestion, par des désordres de la circulation ou d’autres fonctions, mais surtout par des dépôts d’acide urique, d’urates et de pigment dans l’urine. » Malheureusement, l’auteur anglais ne nous donne aucune preuve de ce qu’il avance, et d’ailleurs, s’il est vrai que le foie joue un certain rôle dans la formation de l’acide urique, l’excès de cet acide dans l’organisme ne doit pas être nécessairement attribué à un désordre hépatique, puisque d’autres influences peuvent le produire.

Rien ne prouve, au reste, que l’acide urique soit la cause de la goutte, et selon nous, la théorie de Garrod à cet égard n’est nullement démontrée. Loin de là, tout porte à croire que l’uricémie, nomme tous les désordres qui lui font cortège, n’est que l’effet d’un trouble du système nerveux général. Ainsi, à la suite d’émotions pénibles, d’un travail intellectuel fatigant, la proportion d’acide urique augmente dans les urines. De même, toute surcharge alimentaire est généralement suivie, comme chacun le sait, d’excès 4’acide urique ; le lendemain d’un repas, les urines sont habituellement chargées de sels et surtout d’urates de soude, pour plusieurs raisons sans doute, mais principalement à cause du trouble apporté dans le tube digestif et le foie par l’excès d’aliments.

1. Ch. Murchison, Leçons cliniques sur les maladies du foie, etc., tracl. par J. Gyr, Paris, 1897.

NÉVROPATHIES SÉCRÉTOIRES.

Beaucoup d’autres désordres mériteraient d 'être rattachés à un trouble névropathique du foie; il y a lieu de croire, en effet, que la proportion d’urée, éliminée dans les vingt-quatre heures, subit, sous cette influence, des différences proportionnelles qu’il serait intéressant de déterminer d’une façon plus exacte qu’il n’a été fait jusqu’ici. Le foie, chargé de maintenir intacte la composition du sang, est un gardien vigilant par rapport à certaines substances toxiques qui peuvent l’altérer, et, si le désordre de son système nerveux parvient à modifier ce liquide, il est vraisemblable qu’il peut aussi, dans certaines circonstances, permettre le passage de ces mêmes substances dans la circulation générale; toutefois, les recherches à cet égard laissent fort à désirer.

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