I. ALTÉRATIONS DE LA BILE
Si nous connaissons la composition chimique de la bile (voir p. 27), il n’en est pas de même de ses altérations patholo-
giques, toujours difficiles à étudier en raison de l’impossibilité où l’on est de se procurer ce produit chez l’homme vivant. Quelques recherches, commencées autrefois à la Pitié avec M. Chassaing, pharmacien de cet hôpital, nous ont appris que ces altérations sont nombreuses et variées; aussi, connaissant l’importance des modifications de l’urine dans la sémiologie des affections rénales, nous sommes conduit à penser que les altérations de la bile, s’il était possible de les utiliser, n’auraient pas un moindre intérêt dans la pathologie du foie.
Les variations de densité de labile ne nous arrêteront pas plus que sa réaction qui est alcaline ou neutre, jamais acide ; ses changements de coloration ont une plus grande importance et se rencontrent dans divers états pathologiques. Déjà, nous avons parlé de la décoloration de la bile dans l’étude que nous avons faite de certaines cirrhoses et de l’adipose hépatique; rappelons que ce symptôme se rencontre dans tous les cas de foie gras pathologique, et, en particulier, dans ceux des oies soumises à l’engraissement. La matière colorante, alors, fait entièrement défaut, mais les sels biliaires persistent, au moins en quantité suffisante pour s’accuser par leur saveur amère et par leur réaction spéciale. Cette constatation, faite d’abord par Ritter, a été vérifiée ensuite par plusieurs observateurs, entre autres Hanot et A. Robin. Désigné sous le nom de bile incolore, ce désordre peut être reconnu pendant la vie à la décoloration des fèces, avec absence d’ictère, et aussi à la présence de la taurine et des acides biliaires au sein des matières provenant d’évacuations artificielles.
Cependant il serait erroné de conclure avec Ritter que tous les cas où les voies biliaires renferment un liquide non coloré ressortissent à cette même altération. Il faut savoir que la bile, retenue dans ses voies naturelles, s’accumule derrière l’obstacle, diminue de quantité, perd son pigment et 2 p. 100 de ses acides, qu’elle est enfin résorbée peu à peu, tandis que les glandes muqueuses continuent à sécréter un liquide qui prend sa place. Frerichs, dans un cas d’oblitération du canal cholédoque par un cancer de la tête du pancréas, trouva dans les voies biliaires un liquide transparent, muqueux et alcalin, n’ayant ni la réaction de Gmelin ni celle de Pettenkofer. Ce liquide, dépourvu de pigment et de sels biliaires, se rencontrait surtout dans la vésicule dont le conduit était oblitéré; traité par l’acide acétique, il donnait naissance à un précipité gélatineux, et se distinguait ainsi de la bile incolore.
Ces changements, tant dans les caractères physiques que dans
la composition chimique de la bile, tout d’abord constatés par la clinique, ont été ensuite reproduits par l’expérimentation, en sorte qu’ils sont des mieux établis. Y. Harley, cité par Dastre, a reconnu que, après la ligature du canal cholédoque, la bile s’appauvrit en acides biliaires ( de 1/2) et en pigment, tandis qu’elle gagne en mucine (qui peut être triplée) et surtout en cholestérine. Tous les auteurs qui ont analysé la bile à la suite de cette même opération, ont obtenu des résultats assez semblables; c’est là une loi générale en vertu de laquelle tout produit de sécrétion externe, empêché de se déverser dans une cavité naturelle ou au dehors, subit de sérieuses modifications, tant dans sa composition chimique que dans ses qualités physiques.
Indépendamment de ces désordres, la bile est souvent altérée dans les maladies générales. Le sucre, l’urée, l’acide urique et l’albumine, substances étrangères à sa composition normale, s’y rencontrent à l’état pathologique. Le sucre y a été constaté chez les diabétiques; l’urée, dans le choléra et dans plusieurs affections rénales ; l’acide urique, sous forme d’urate de soude chez les canards à la suite de la ligature des uretères, fait digne de remarque en ce sens qu’il permet d’expliquer l’existence de l’acide urique dans certains calculs biliaires. La présence de l’albumine dans la bile, d’abord constatée par Thénard, fut plus tard désignée par Bouisson sous le nom d ' albiiminocholie ; J. G. Lehmann en a fait l’objet d’une étude spéciale et l'a rencontrée notamment dans l’hypérémie passive du foie et dans l’albuminurie. Ajoutons que des cylindres épithéliaux correspondant aux produits analogues si communs dans les urines albumineuses, ont été trouvés dans les voies biliaires de malades morts de choléra, de typhus (Rokitansky), d’empoisonnement par le phosphore (0. Wyss). Formés dans les voies biliaires, ces cylindres pénètrent jusque dans la vésicule et peuvent y devenir le centre de formation de calculs, comme semble en témoigner une observation publiée par Thudicum1.
Un certain nombre de métaux et de métalloïdes ont, depuis longtemps, été rencontrés dans le foie et dans la bile : le cuivre 2, le plomb et le zinc sont de ce nombre; il en est de même de l’arsenic et de l’antimoine, dont la présence dans le foie amène l’altération des cellules glandulaires. Beaucoup de substances passent