‹ Traité des maladies du foie et du pancréasChapitre 98 sur 178 · SCLÉROSE OU CIRRHOSE BILIAIRE · texte numérisé non relu

SCLÉROSE OU CIRRHOSE BILIAIRE

Les effets de la rétention biliaire sur le foie se montrent sous deux formes, le plus souvent déterminées par le siège de l’obstacle au cours de la bile, et caractérisées : l’une par la pléthore biliaire, l’altération granuleuse et la destruction des cellules acineuses du foie; l’autre, par l’épaississement avec induration du tissu conjonctif parenchymateux ou cirrhose biliaire.

Congestion biliaire et atrophie des cellules hépatiques. — Un fait nettement établi en pathologie générale est que toute entrave apportée à l’écoulement des produits de sécrétion d’une glande a pour conséquence l’altération du parenchyme de cette glande et son atrophie. Tout obstacle à l’émission de l’urine détermine de l’hydronéphrose, et peu à peu de la sclérose avec diminution de volume des reins, état auquel vient s’ajouter parfois de la suppuration, si des micro-organismes pyogènes sont introduits dans la vessie; il en est de même pour le pancréas et pour le foie, à la suite d’un obstacle à l’écoulement des produits de sécrétion de ces glandes. Cl. Bernard a observé, depuis longtemps, que le pancréas diminuait de volume et s'atrophiait à la suite d’injections de graisse dans le canal de Wirsung; plusieurs auteurs, et, notamment, un de mes élèves, le docteur Thiroloix, sont également parvenus à produire l’atrophie et la sclérose de cet organe, en obstruant son canal excréteur par des poussières de charbon ou de lycopode. La plupart des expérimentateurs ont constaté les mêmes effets chez les animaux auxquels ils avaient pratiqué la ligature du canal cholédoque, et si, dans quelques circonstances, on a pu attribuer ces effets à la présence d’un microbe et particulièrement à celle du bacterium coli , il ne faut pas oublier que cet agent a la plus grande tendance à s’introduire dans les voies biliaires au moment de l’agonie, et que sa présence n’indique pas nécessairement qu’il soit la cause des désordres observés dans le foie. C’est ainsi que, dans un cas de mort subite consécutif à la rupture d’un anévrysme de l’aorte, chez un homme d’ailleurs en bonne santé, l’ensemencement du sang du foie, du cœur et de la rate, fait vingtquatre heures après la mort et avec toutes les précautions nécessaires, nous a donné des cultures pures de coli-bacilles.

A la suite d’un obstacle au cours de la bile, les canaux situés en amont se dilatent, tandis que les canalicules, se remplissant de bile, s’élargissent jusqu’à se rompre, en sorte qu’à la congestion succède parfois l’apoplexie biliaire. Sous cette influence, la glande se tuméfie, augmente de poids, revêt une teinte vert foncé ou jaune olivâtre, aussi bien au niveau de sa face libre que sur une coupe. Son bord tranchant, quelque peu arrondi, dépasse les fausses côtes et atteint même parfois l’ombilic; sa consistance, un peu molle, est comparable à celle d’une éponge imbibée de liquide, en sorte qu’une simple piqûre du parenchyme hépatique suffit à provoquer un écoulement de bile, qui n’a pas lieu plus tard, lorsque la glande acquiert de la fermeté et vient à se scléroser.

Ces modifications, effets de la distension des canalicules hépatiques par la bile liquide ou concrétée sous forme de poussières ou de petits grains, comme on peut le voir sur un dessin de mon Atlas d'anatomie pathologique (pl. X, fig. 3, 3' et 3"), coexistent habituellement avec une altération des cellules du foie. Celles-ci, tout d’abord tuméfiées et infiltrées de pigment, ne tardent pas à devenir granuleuses, à se déformer et, enfin, à s’atrophier; en même temps, elles cessent de se colorer à la façon des éléments normaux et leurs fonctions se modifient; la bile diminue de quantité ou se tarit, et les autres produits de sécrétion subissent le même sort, de telle sorte qu’à un certain moment on voit apparaître des phénomènes d’insuffisance hépatique, trop souvent suivis de la mort au bout de quelques mois. L’obstruction complète du canal cholédoque est donc, lorsqu’elle persiste, un désordre sérieux et redoutable.

Sclérose ou cirrhose biliaire. — Cette affection, rarement indépendante de la dilatation des voies biliaires et de l’altération des cellules glandulaires, se rencontre dans les obstructions partielles des canaux hépatiques, moins souvent dans celles du canal cholédoque qui ne lui laissent pas toujours le temps de se produire. Dans le premier cas, le foie est altéré au niveau d’un seul de ses lobes; dans le second, il l’est dans sa totalité. Confondue d’une façon générale avec la cirrhose paludique et même avec la cirrhose alcoolique, comme en témoignent de nombreuses observations rapportées depuis une vingtaine d’années par les médecins les plus distingués1, la cirrhose qui nous occupe est une affection définie tant par ses caractères cliniques anatomo-pathologiques que par son évolution.

Le mécanisme de cette sclérose a été diversement interprété. Certains expérimentateurs l’attribuent à l’élévation de la tension de la bile, d’autres la rattachent à la propagation d’un processus inflammatoire des voies biliaires jusqu’au parenchyme hépatique, et, parmi ces derniers, les uns veulent y voir une lésion simplement traumatique, les autres, une inflammation d’origine microbienne. Plusieurs de ces influences, sans doute, peuvent être mises simultanément enjeu; mais quelle que soit celle qui prédomine, la cirrhose biliaire n’est pas moins une affection nettement distincte par ses symptômes et par ses lésions.

Le foie, tout d’abord, augmente de volume et de poids et arrive facilement à peser 1 900 et 2 000 grammes ; sa consistance est

Page 1