III. Névralgie du rectum
Les deux formes d’affections nerveuses, que nous vevons de décrire, sont comprises, par quelques auteurs, sous le terme général de névralgie. La sensibilité nerveuse du rectum est, en effet, pervertie ou augmentée, dans une certaine mesure. Il faut remarquer, cependant, que, dans la première forme, le malade ne ressent pas véritablement une douleur, il éprouve seulement sans aucune cause un besoin fréquent de défécation. Dans la seconde forme, au contraire, la sensibilité est certainement plus intense, mais elle est produite ou augmentée par la pression, par la friction. Une véritable névralgie du rectum est caractérisée par une douleur vive, mais indépendante du contact. Il n’y a pas d’hyperesthésie.
Observation VI. — En mai 1855, M. B..., homme graud et fort, de bonne apparence, âgé de 36 ans, exerçant la jjrofession d’avoué,
AFFECTIONS NEIIVEUSES DU RECTUM
modéré dans ses habitudes, vint me consulter pour une maladie très désagréable du rectum. Il se plaignait d’une douleur vive et profonde, située au coté droit de l’intestin. La souffrance, quoique constante, variait beaucoup d’intensité et elle était parfois si vive qu’elle troublait le repos de la nuit. C’était toujours la même douleur, placée au même point, un peu profondément, au niveau de la région périnéale externe, à la partie supérieure du rectum.
Les selles étaient régulières et elles n’augmentaient pas l’intensité de la douleur. 11 souffrait ainsi, depuis près de deux ans ; pendant ce temps il s’était confié aux soins d’un chirurgien d’hôpital de grande expérience qui, après avoir essayé en vain un certain nombre de remèdes, conseilla, en dernier lieu, la division du rnuscle sphincter.
Examinant le malade, je trouvai l’ouverture anale saine et le sphincter sans aucune irritabilité, et me servant du spéculum, je ne vis ni ulcère ni écorchure, aussi je n’encourao:eai pas le malade à se faire opérer. Une bougie de gros calibre passait, sans difficulté, jusqu’à une distance considérable, sans causer de douleur notable et jusque dans la partie supérieure du rectum. La douleur diminuait seulement un peu, pendant l’exercice de la marche. Le seul remède dont il eût éprouvé quelque soulagement était un lavement à l’extrait d’opium. En le prenant le matin, il vidait ses intestins et la douleur s’engourdissait, au point qu’il ne pouvait s’occuper de ses affaires.
Sans cette précaution, la douleur était si vive qu’il était toujours mal à l’aise, ne pouvait prendre aucun repos et se voyait incapable de se livrer à ses occupations professionnelles. Comme il épi’ouvait du soulagement en introduisant une bougie qui pressait sur le point malade, je lui conseillai l’usage d'un tampon un peu long, mais celui-ci ne pouvait atteindre la partie malade et devenait inutile. J’essayai successivement l’emploi du carbonate de fer à hautes doses, la liqueur arsenicale, l’essence de térébenthine, mais sans bons résultats. La quinine, le fer avaient été employés, sans bénéfice, ainsique la teinture d’aconit.
Je pensai alors que cette douleur pouvait être sous la dépendance de la compression d’un nerf par un exostose de bassin. On ne pouvait le d émontrer; cependant, je lui conseillai de prendre de 1 iodure de potassium, espérant qu’il l'essentirait peut-être du soulagement.
Cet homme, après s’être confié à mes soins, pendant quelques mois, cessa de venir et je le perdis de vue ; mais tout dernièrement, sept ans après, il m’écrivit pour me dire que sa situation était toujours la même, aussi pénible qu’ autrefois, et que les douleurs et les effets de 1 opium qu’il prenait pour les calmer faisaient de sa vie un véritable fardeau.
Observation VII. — Un officier de l’armée, âgé de 24 ans, en garnison à Chatham, bien musclé, d’un constitution robuste, ayant toutes
AFFECTIONS NERVEUSES 1)U RECTUM
les apparences d’une bonne santé, vint me consulter en octobre 1857; il ressentait une sensation de brûlure dans le rectum qui le tourmentait, depuis au moins trois ans. Il n'indiquait pas le siège exact du mal, il disait seulement que celui-ci était localisé vers la partie inférieure de l'intestin. La douleur ne paraissait présenter aucun rapport avec le fonctionnement de l’organe, mais elle venait le troubler, presque tous les jours, et elle se présentait à des heures différentes. Parfois le malade était plusieurs jours sans rien ressentir. La douleur augmentait quand il buvait du vin ou des liqueurs fortes.
L’examen le plus minutieux, répété plusieurs fois, ne fit découvrir ni tumeurs hémorrboïdales, ni fissures, ni lésions d aucune sorte qui pussent expliquer les symptômes éprouvés par le sujet. Le muscle sphincter n’était pas non plus irrité. Il s’était confié aux soins de plusieurs chirurgiens, mais aucun traitement ne lui avait procuré le moindre soulagement.
Je lui conseillai de suivre un régime très régulie.’ d’aller à la selle tous les jours et je lui recommandai, en outre, d’appliquer localement une pommade citrine faite avec de l’extrait de belladone, mais il n’en retira aucun avantage.
Je lui prescrivis, plus tard, de la quinine, des pilules de fer et l'emploi d’une lotion d’oxyde de zinc et d’acide cyanhydrique étendu d’eau. Il en obtint une amélioration considérable. Il quitta alors Chatham, pour prendre un congé et passa deux mois eu Irlande. A son retour, à la fin de décembre, il n’était pas très bien et la lotion ne le soulageait plus. Je fis plus tard quelques changements dans le traitement, mais le malade cessa bientôt de me venir voir, car il fut envoyé dans les Indes.
Dans ces deux derniers cas, la douleur n’était caractérisée ni par des paroxysmes, ni par la soudaineté des attacpies, ni par leur brusque disparition. Il n’y avait pas non plus, cette intermittence régulière, si souvent observée dans les névralgies. Ce n’était pas la sensation d’une soulfrance aiguë, mais une douleur sourde, continue, suffisamment vive, cependant, pour rendre la vie insupportable et empêcher une application soutenue aux affaires .
Il faut observer aussi qu’il n’y avait aucune lésion mentale; les malades n’étaient ni impressionnables, ni nerveux de caractère, et ne ressemblaient en rien aux
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malades précédents, atteints de maladies nerveuses. Une occupation attachante, la distraction ne diminuaient en rien la souffrance. Je ne pus, dans aucun cas, découvrir la moindre lésion qui pût éclaircir l’étiologie de cette névralgie.
Les remèdes susceptibles de donner du soulagement sont les mêmes que ceux qu’on emploie dans tout autre espèce de névralgie : tels que la quinine, l’arsenic, le bromure de potassium, les injections hypodermiques locales calmantes. Mais ces remèdes ne donnent pas plus de sécurité de guérison pour les névralgies du rectum, que pour tout autre névralgie.
La division des affections nerveuses en trois classes semble pleinement justifiée par les observations qui ont été publiées dernièrement, et cette distinction est très utile, car elle sert de guide dans le traitement. Mais il est difficile de faire rentrer, dans tel ou tel groupe, les affections nerveuses du rectum ; la sensibilité morbide et la névralgie sont tellement combinées qu’elles empêchent toute classification sérieuse.
A ces diverses formes d’affections nerveuses, je pourrais en ajouter une autre, qui semble tout à fait être une affection mentale.
On sait que, si l’on concentre son attention sur une partie du corps, ce point peut devenir le siège de sensations morbides douloureuses. Ainsi, une femme, qui a perdu une parente ou une amie d’un cancer du sein, peut fixer son attention sur cet organe, d’une façon si intense , qu’elle s’imaginera avoir une tumeur et croira ressentir des douleurs lancinantes. Parfois aussi, certains malades s’exagèrent les sensations qu’ils peuvent éprouver dans le rectum, et finissent par croire que cet organe est afibcfé de quelque maladie organique formidable.
HÉMORRHOÏDBS.
Dans certains cas, cette anxiété n’est pas sans fondement; elle est produite par une affection légère et promptement guérissable, et je ne connais pas alors de devoir plus agréable pour le chirurgien que de pouvoir débarrasser promptement le malade de son mal et de lui amener en même temps un soulagement d’esprit immédiat.
Un habitant de Cheshire entra dans mon cabinet, si pâle, si soucieux et si triste que je pensais le trouver atteint de quelque sérieuse maladie organique. Depuis six semaines, il éprouvait des souffrances très pénibles pendant la défécation et il s’était, pour ainsi dire, repu de son mal, sans consulter personne dans son pays. Enfin, il s’était décidé à venir à Londres pour être fixé sur son sort. Je découvris seulement, dans l’anus, un tout petit ulcère que j’incisai superficiellement, et au bout d’une semaine, je le renvoyai chez lui, complètement changé et tout à fait guéri {a).