‹ Traité des maladies épidémiquesChapitre 11 sur 175 · DES AGENTS DE DESTRUCTION DES MICROBES · texte numérisé non relu

DES AGENTS DE DESTRUCTION DES MICROBES

Si d'un côté les microbes sont disséminés à la surface du sol, suspendus dans l'air, ou mêlés aux eaux de consommation, et si, d'autre part, l'organisme leur est si largement accessible par ses surfaces interne et externe, comment se fait-il que la santé ne soit pas incessamment troublée? C'est qu'indépendamment des puissants moyens de défense que l'organisme oppose à nos ennemis, ceux-ci sont eux-mêmes sujets à des causes de destruction qui sont pour nous des auxiliaires précieux.

I. — Action exercée sur les microbes par les agents physiques.

Les microbes sont effectivement, comme tous les êtres animés, soumis aux lois de la nature : ils s'affaiblissent peu à peu par l'épuisement des milieux nutritifs où ils habitent, et subissent des dégradations successives, comparables à celles de la sénilité et qui aboutissent comme elle à la mort. D'autre part, ces légions d'ennemis invisibles rencontrent dans la nature des agents de destruction divers : ils résistent difficilement à l'action de la lumière et de l'oxygène de l'air.

.4. Action de la lumière. — En ce qui concerne la lumière, vingtcinq à trente heures d'insolation suffisent à tuer la bactéridie charbonneuse. Les bacilles sporifères, exposés à sec à la lumière solaire, résistent un peu plus longtemps, mais finissent par périr également au bout de six semaines à deux mois. Tout récemment, Koch annonçait que la lumière solaire anéantissait de même la virulence des bacilles de la tuberculose en quelques minutes ou en quelques heures, suivant l'épaisseur de la couche de culture exposée à ses rayons; la lumière diiïuse ellemême tuerait une culture dans l'espace de cinq à sept jours.

Enfin les espèces non productrices de spores, telles que les microcoques, sont privées de vie au bout de quelques heures d'exposition au soleil de nos contrées (16).

IL Action de l'oxygène. — L'oxygène de l'air est nécessaire ou utile à l'existence de la plupart des êtres microscopiques (aérobies pures et aérobies facultatives) ; et pourtant, à l'occasion, cet agent devient pour eux une cause de destruction des plus actives. Lorsqu'on elïet ils ne reçoivent

2S KTIOLOGIE ET PHYSIOLOGIE PATIIOLOGIQUE GÉNÉRALES

plus de matière nutritive, l'afflux de l'oxygène continuant, celui-ci, au lieu de ne brûler que les matériaux usés comme il le fait à l'état normal, s'attaque à la substance même des microbes, qui sera peu à peu consumée à l'instar des tissus du corps dans l'inanition. Une pareille éventualité se réalise notamment pour les microorganismes qui sont suspendus dans l'air ou répandus sur des surfaces stériles, qui se trouvent, eu un mot, éloignés de leur milieu nutritif habituel.

La résistance des microorganismes à l'oxygène de l'air est variable. Les plus sensibles à son action sont les microcoques, dont on ne connaît pas encore la forme sporique. Les bacilles sont bien plus résistants. Une année d'exposition à l'air, à la température ordinaire, suffit à tuer l'immense majorité des microcoques, tandis que les bacilles ont été trouvés vivants après une aération de plusieurs années. La vie des spores qui sont, comme la graine végétale, les agents de conservation , la forme résistante de l'espèce, se prolonge encore davantage lorsqu'elles sont conservées en vase clos d'où l'oxygène disparaît peu à peu. Elles ont été trouvées vivantes dans ces conditions après un quart de siècle (17). Mais ce sont des conditions exceptionnelles qui sont rarement réalisées dans la nature, où la spore est surtout exposée à se dessécher et à être emportée par le vent. M. Du- CLAux, ayant opéré sur des bourres de coton chargées de millions de germes puisés dans l'air depuis vingt ans, et conservées à la lumière diffuse dans les conditions de la poussière de nos appartements, les a trouvées absolument stériles. Quelque longue que puisse être la résistance des bacilles ou des spores à l'action de l'air, cette résistance cependant a une limite qui marque le terme de la souillure de l'atmosphère par eux (Duclaux, loc. cit., p. 32).

Sur ce point, comme sur maint autre, l'observation et la pratique ont devancé les enseignements de la bactériologie : de tout temps l'aération et l'insolation des appartements qui ont abrité des malades, ou des effets qui ont servi à ces derniers, ont été employées comme des moyens d'hygiène prophylactique des plus efficaces.

C. Action de la dessiccation. — La dessiccation par la chaleur sèche anéantit également les germes, du moins leur forme végétative, car la plupart des spores y résistent. Le fait a été démontré pour le bacille du choléra par Kocn, il est probable qu'il n'est pas isolé.

Ces diverses données ont une importance pratique à laquelle l'hygiène est directement intéressée. [Les innombrables microorganismes, formes végétatives et spores, que la décomposition des cadavres et des matières

01-gauiques de toute provenance répand à tout moment à la surface du sol, doh'ent se disperser incessamment dans l'atmosphère. Mais ils y rencontrent, fonctionnant d'une façon continue, les agents de destruction dont les recherches bactériologiques ont démontré la puissance : l'oxygène, la lumière et la chaleur. De telle sorte qu'à côté des germes vivants, l'atmosphère doit en contenir un bien plus grand nombre de morts. C'est ce que confirme l'analyse; elle nous montre que les innombrables poussières suspendues dans le milieu où nous respirons, sont pour la plupart des substances minérales ou des cadavres de microbes (18).

On conçoit dès lors que le nombre de ces derniers restés vivants doit varier suivant l'étendue des sources de production et l'énergie des agents de destruction. C'est pour cette raison que l'atmosphère d'une caserne est plus souillée que celle d'une habitation particulière, que l'air de la montagne est plus pur que celui d'une vallée encaissée, qu'un sol riche en matières décomposables est plus dangereux qu'un désert de sable ou de glace.

£>. Action de l'eau. — Dans l'eau, les germes ne trouvent guère plus de chances de conservation que dans l'air. Sans doute, Meade Bolton est tombé dans l'exagération quand il a avancé que les bactéries aquatiles vulgaires seules sont capables de vivre et de se multiplier dans l'eau, et que les microbes pathogènes, notamment le bacille typhique, plus exigeants dans leurs besoins nutritifs que les autres, s'éteignent rapidement, non seulement dans l'eau distillée, mais même dans des eaux très riches en matières organiques. Les recherches de Wolfiiugel et Riiîdel, et surtout celles bien plus complètes de Straus et Dubarry, démontrent qu'un grand nombre de microbes pathogènes (fièvre typhoïde, choléra, tubercule, morve, streptocoque pyogène, etc.) sent susceptibles de vivre pendant un temps plus ou moins long dans les eaux ordinaires, et même dans l'eau distillée (stérilisée), et qu'ils sont loin d'avoir comme caractéristique absolue les exigences nutritives qu'on est enclin à leur attribuer. Mais en fin de compte, cette aptitude à vivre a un terme qui ne dépasse pas 81 jours pour le bacille typhique, 130 jours pour celui du charbon, 39 jours pour le spirille du choléra.

Peut-être même ces limites fixées d'après des observations de laboratoire sont-elles trop étendues, au moins en ce qui concerne les bacilles du typhus et du charbon. C'est ce qui semble résulter de quelques expériences faites à Munich, et qui ont sur celles-là l'avantage de serrer de plus près les conditions naturelles. L'une d'elle a été instituée par Karltnski et avec le concours d'EMMiiRicii, sous l'inspiration de Piîttenkofer. Dans un puits de l'Institut, contenant environ 680 litres d'eau à 10°,5 G., ou versa

30 irnOLOGIE ET l'IlYSIOLOGIIi; rATIIOLOGIUUE GÉNÉRALES

5 litres d'uQ boiiillou de bacilles typhiques de 4 jours conservé à l'étuve à la température de 35° C. et renfermant 72 millions de germes par centimètre cube. Dans les deux semaines qui s'ensuivirent, des plaques de gélatine lurent ensemencées chaque jour avec de l'eau extraite du puits. Or, dès le troisième jour, on n'y trouva plus de bacilles typhiques. L'expérience fut renouvelée trois fois encore, avec des variantes portant sur la quantité de bouillon ajoutée au puits et sur sa richesse en germes; les résultats restèrent sensiblement pareils (19).

D'autre part, dans l'été de 1887, Petïenkofer mêla aux 300 litres d'eau d'un puits, une quantité prodigieuse de bacilles anthraciques sporifères, de telle sorte qu'après brassage soigneux du mélange, on y trouvait environ 50 spores par centimètre cube d'eau. Pendant plusieurs semaines un lot de moutons fut abreuvé d'eau fournie par ce puits à l'exclusion de toute autre, et leur pâture était journellement arrosée avec elle : il ne se développa pas un seul cas de charbon parmi ces animaux. Comme on pouvait craindre que les spores ne se déposassent au fond, on avait soin d'agiter chaque fois la masse avec une longue perche avant de procéder au puisage (20).

Dans le cours de l'année 1890, Karlinski reprit ses premières expériences pour se rapprocher davantage encore des conditions de l'observation. Aux cultures de bacilles typhiques qui lui avaient servi tout d'abord pour polluer l'eau, il substitua les déjections typhoïdiques mêmes, dont la richesse en bacilles d'EBERxn fut vérifiée chaque fois par des analyses préalables. Pour effectuer ses recherches, il avait à sa disposition une vieille citerne qui était épuisée par la pompe et nettoyée après chaque épreuve.

Dans une première série d'expériences, où la citerne reçut successivement 31 hectolitres d'eau de marais, 28, puis 4 hectolitres d'eau de rivière, auxquels on ajoutait chaque fois 1|900, 2 060 et 3 000 centimètres cubes de selles virulentes, le bacille typhique cessa d'être constaté dès le troisième jour, et même une fois dès le deuxième jour après le mélange.

Dans deux autres séries de recherches, la citerne reçut d'abord 5 hectolitres d'eau de rivière à laquelle on ajouta quotidiennement, pendant dix jours, 300 centimètres cubes de selles typhoïdiques ; puis 3 hectolitres d'eau de puits où furent projetés le premier, le quatrième, le huitième et le douzième jour, 150 centimètres cubes de déjections virulentes; après chaque addition de celles-ci, le mélange était soigneusement brassé. Or, dans la première série d'analyses on ne put déceler le bacille typhique dans l'eau souillée que jusqu'au huitième jour, dans la deuxième que jusqu'au douzième jour, à compter de la première addition des selles infectieuses. A la suite de ces recherches, Kaulinski a été amené à émettre sur

la véhiculatioa hydrique des germes typhiques des doutes qui sont partagés par plus d'un hygiéniste (^21).

II. — Influence de la concurrence vitale des microorganismes entre eux.

Mais quels que soient les milieux auquels se trouvent incorporés les o-ermes, ceux-ci y rencontrent toujours un facteur de la plus haute importance qui s'oppose à leur développement illimité, môme lorsque ces milieux sont très riches en substances nutritives, comme l'eau saturée de matières organiques ou l'écorce superficielle du sol; ce facteur réside dans la concurrence que leur font d'autres organismes.

Les observations de l'amphithéâtre ont appris empiriquement que la putréfaction détruisait la virulence, et les premiers essais de culture en ont donné la raison en montrant que les saprophytes introduits dans le milieu nutritif d'un organisme pathogène se substituent rapidement à ce dernier. C'est qu'il est de nombreuses espèces microbiennes qui, éprouvant les mêmes besoins, se disputent les matériaux nutritifs que leur offre le milieu commun où elles vivent, et cette lutte pour l'existence aboutit toujours à l'anéantissement des espèces ou des individus les moins robustes; parfois même les plus faibles servent de pâture aux plus fortes. D'autres fois, sans engager la lutte pour la vie, l'une des espèces détermine dans le milieu nutritif des modifications chimiques incompatibles avec l'existence des autres. Garré (22) a mis en relief, par des recherches intéressantes, cet antagonisme entre les bactéries. C'est ainsi, entre autres, que le bacille fluorescent puant, inoffensif lui-même, est antagoniste énergique du staphylocoque pyogène, du bacille typhique et du pneumocoque de FRiiiDLAiNDER : ces trois micro-organismes ne se développentjamais sur un sol nourricier artificiel où l'on a préalablement cultivé le premier. Les bacilles cholériques, cultivés à l'état de pureté sur l'agar , conservent leur vitalité pendant une période de cinq à dix mois. Mais partout où ils se trouvent en concurrence avec les bactéries de la putréfaction, leur vie se trouve abrégée : dans l'eau d'égout, ils périssent au bout de six ou sept jours, et après vingt-quatre heures dans les fosses d'aisance. Dans l'intestin des cholériques, ils se trouvent aussi en présence de nombreux microbes de la putréfaction ; et c'est vraisemblablement parce qu'il favorise le développement de ces derniers que l'opium donne de si bons résultats au début de cette maladie (23).

C'est à la faveur de ces conflits que le danger de propagation des affections infectieuses reste limité, malgré la masse énorme de germes

ï-2 ÉTIOLOGIE ET PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE GÉNÉRALES

pathogènes incessamment cédés aux milieux ambiants par les malades. Les chances d'iulection sont diminuées, grâce non seulement à la diiïusion extrême des microbes dans l'air et l'eau, mais aussi à leur anéantissement direct par les agents physiques ou la concurrence vitale qu'ils soutiennent entre eux ; et c'est probablement pour ces diverses raisons que les recherches tentées dans le but de découvrir les germes pathogènes dans le monde extérieur n'ont donné jusqu'aujourd'hui que des résultats précaires.

Mais alors même que ces germes se trouvent vivants autour de nous, ils ne forcent pas nécessairement l'entrée de l'organisme; et quand ils y réussissent, c'est le plus souvent un accident, une infraction à l'hygiène qui leur en ouvre la porte. Les milieux solides et liquides, leurs réceptacles habituels, ne les cèdent que difficilement à l'air ambiant. La transmission des maladies infectieuses par l'intermédiaire de l'atmosphère s'opère bien plus difficilement qu'on ne le supposait à l'époque encore voisine de nous où les miasmes, les contages halitueux suffisaient à toutes les explications. Il y a bien longtemps que les chirurgiens et les accoucheurs ont acquis la conviction que les infections traumatlques et puerpérales ont lieu non par l'air, mais par les pièces de pansement, les vêtements, les mains du chirurgien souillés du contage; et cette notion, comme nous le verrons plus tard, tend également à prévaloir à l'égard des infections médicales, même à l'égard des fièvres éruptives où naguère encore le rôle de la transmission atmosphérique était si généralement accepté.

4, — MODE d'envahissement DE l'oRGANISME PAR LES MICROBES

Le mode d'envahissement de l'organisme par les microbes ressort avec une grande précision des enseignements puisés dans ces maladies d'études si faciles à réaliser expérimentalement, telles que le charbon ou la tuberculose.

A. Lésions locales et troubles généraux. — Dix ou quinze heures après l'insertion sous la peau d'un rongeur (souris, cobaye, lapin) de quelques gouttes de sang charbonneux frais, ou d'une culture virulente de bacléridies, il se développe au point d'inoculation un empâtement œdémateux facile à sentir par la palpation, en même temps que la température centrale s'élève de un ou deux degrés. Si l'on excise de bonne heure la partie infiltrée, l'animal pourra être conservé à la vie (24), et l'examen montrera que les bactéridies se sont prodigieusement multipliées dans le nodule gélatineux, sans avoir toutefois émigré vers le voisinage. Mais les

chances de gucrison diminuent rapidement avec les retards apportés à l'ablation de la lésion primitive. D'abord les ganglions lymphatiques en rapport avec la région inoculée se tuméfient (25) ; ils regorgent, ainsi que les vaisseaux lymphatiques afférents de bactéridies, qui à ce moment sont encore vainement cherchées dans le sang. Puis bientôt celui-ci en est envahi à son tour, et dès lors la mort ne tarde pas à survenir, c'est-àdire trente-six à quarante-huit heures après l'inoculation chez le cobaye, et quarante-huit à soixante heures chez le lapin. Chez l'homme, lorsque l'infection charbonneuse a lieu par la peau, l'envahissement se fait de la même façon, avec cette différence que la lésion initiale est figurée par une pustule nécro tique et hémorrhagique au lieu d'un œdème gélatineux. Chez l'animal, le charbon spontané procède ordinairement de la surface de l'intestin ; mais la diffusion ultérieure du virus dans l'organisme s'effectue par les mêmes voies qu'après l'inoculation sous-cutanée.

Quelle que soit la porte d'introduction, les bactéridies se fortifient €t se multiplient d'abord sur place, après quoi elles deviennent envahissantes; et, tout en continuant à s'accroître numériquement, elles sont transportées dans toutes les directions par les voies lymphatiques et sanguines. Cette infection par foyers successifs peut être démontrée également pour la tuberculose, elle est très vraisemblable aussi pour la syphilis.

Mais il est des agents infectieux qui provoquent d'emblée des troubles généraux, sans accident initial au lieu d'inoculation. Tel est le virus de la septicémie du lapin découvert par Davaine (26). Ainsi se comporte encore le bacille du tétanos, lorsqu'il a été introduit sous la peau à l'état de pureté; la lésion locale reste absolument insignifiante, et peut-être faut-il rapporter à des inoculations inconscientes, en raison de l'exiguité de la plaie d'entrée, les cas de tétanos spontané ou médical qui sont rapportés dans la littérature (27).

B. Rapports entre l'étendue de la lésion localé et la gravité de la maladie générale. — Entre l'étendue de la lésion locale d'une part, et l'aptitude morbide du sujet et la gravité de la maladie générale de l'autre existent des relations étroites que l'on ne saurait méconnaître, et que M. le professeur BoucnARD (28) a mises magistralement en relief.

L'observation clinique établit, et les recherches expérimentales confirment que l'étendue de la lésion locale est en raison inverse de l'aptitude morbide.

C'est ainsi que l'homme, plus réfractaire au charbon que le lapin, contracte par l'inoculation accidentelle de la bactéridie une pustule maligne, affection locale qui se généralise rarement, tandis que ce dernier animal,

inoculé avec le môme microbe, succombe rapidement à l'infection générale d'emblée.

La souris est extrêmement réceptive pour le pneumocoque, le mouton l'est beaucoup moins : nulle chez la première, après l'inoculation sous- !«utanée de ce microbe, la réaction locale se manifeste chez le second par une abondante exsudation séro-fibrineuse.

Les cobayes, qui ne succombent pas à l'infection par le choléra des poules, contractent régulièrement un abcès au point d'inoculation de cette maladie, tandis que les lapins, si réceptifs vis-à-vis de cette dernière, sont atteints d'emblée d'infection générale sans lésion locale.

L'immunité naturelle favorise la production de la lésion locale, son absence totale entraîne la maladie générale sans foyer morbide initial, une immunité absolue empêche l'une et l'autre; entre ces deux extrêmes enfin, l'immunité relative impose habituellement la production d'une lésion locale qui, selon les cas, est suivie on non d'infection générale.

D'autre part, l'apparition d'une lésion locale au lieu d'inoculation fait naître ou renforce l'immunité, et diminue ainsi la gravité de l'infection générale. C'est ainsi que l'inoculation variolique est suivie, quelques jours après l'éruption des pustules primaires, d'une infection générale moins grave que la variole ordinaire qui succède à la pénétration plus ou moins rapide du virus à travers la surface pulmonaire, moins grave surtout que la variole congénitale, où l'infection du sang se fait d'emblée.

Nous étudierons plus loin le mécanisme intime de ces rapports entre la gravité de la maladie générale et l'étendue de la lésion locale. Nous ajouterons seulement à ces propositions que, dans l'appréciation des causes de la production de cette dernière, il y a lieu de faire intervenir non seulement les variations de l'immunité, mais aussi celles de la virulence et du nombre des microbes. Les chances d'infection générale sont, toutes choses étant égales, en raison directe de la grandeur de ces deux derniers facteurs. (Bouchard, loc. cit., p. 691.)

La lésion locale, si significative aupointdevue pathogénique et clinique, ne l'est pas moins à celui de la thérapeutique. Celle-ci y trouvera souvent une occasion d'intervenir en temps utile pour atténuer, peut-être même enrayer un mal dans sa racine. Placée à ce point de vue, elle se confond avec la thérapeutique chirurgicale.

§ 5. — ACTION DES MICROBES SUR l'ORGANISMR. — VIRULENCE

La cause morbigène nous a envahis ; quand et comment se produit la maladie?

Eu général, celle-ci ne succède pas immédiatement à l'introduction du microbe au sein de l'organisme. Il s'écoule d'ordinaire, entre l'impression de la cause et les premières manifestations morbides, un certain intervalle employé vraisemblablement par l'agent infectieux à sa multiplication et sa diffusion, intervalle auquel la terminologie classicfue a assigné le nom d'incubation. Celle-ci varie, suivant les maladies, de quelques heures (scarlatine) à quelques mois (rage). Si dans certaines maladies infectieuses la durée de cet acte silencieux est en quelque sorte réglée, il n'en est point de même dans d'autres. Il semble que la prise de possession de l'organisme par le germe qui vient d'y être introduit soit subordonnée à diverses conditions qui tiennent à la fois du milieu intérieur et de la cause morbigène elle-même. Parmi ces causes en effet, les unes, comme le virus de la variole, de la rougeole, de la vaccine, sont probablement détruites ou éliminées, si l'organisme n'est pas actuellement en état de réceptivité ; du moins n'y a-t-il pas d'exemple d'explosion de ces maladies après l'échéance de la période habituelle d'incubation, sans nouvelle infection. D'autres agents infectieux pourront au contraire dans le même cas vivre silencieusement au sein de l'organisme et attendre l'opportunité morbide, sans rien perdre de leur activité ; tel est le germe de la malaria, ([ui souvent ne manifeste ses funestes effets que bien longtemps après que le sujet a quitté le foyer infectieux où il s'est trouvé exposé à ses atteintes.

Quant au second point, que savons-nous sur le mécanisme de la maladie ? Les troubles fonctionnels et les lésions matérielles émanent-ils d'une action simple et unique produite par la cause morbigène, comme l'ancienne pathologie se plaisait à l'affirmer? Les découvertes récentes ont projeté une grande clarté sur ce point obscur de la pathologie. La façon dont les microbes impressionnent l'organisme est complexe, la virulence est le plus souvent une résultante d'agressions multiples effectuées par ces derniers ou leurs produits.

On attribue tout d'abord aux microbes une action mécanique : ils peuvent obstruer les vaisseaux capillaires, notamment ceux du poumon et du rein, ou déterminer des infarctus, des thrombus, des embolies.

D'autre part, en s'attaquant à certains éléments, ils en altèrent la nutrition, et se comportent à leur égard comme de véritables agents traumatiques : le bacille de la lèpre perfore et dissocie les cellules, celui du choléra attaque et dissout l'épithélium intestinal, le gonocoque de Neissi:r envahit le protoplasma des cellules pavimenteuses de l'urèthre et en trouble les échanges nutritifs ; le microbe du choléra des poules frappe de nécrose les fibres musculaires ; certaines néphrites secondaires sont probablement dues à la détérioration de la barrière épitliéliale du rein par les microbes éliminés à la surface de cet organe.

Ea troisième lieu, des manifestations morbides naissent de ce que les microbes enlèvent à l'organisme certains principes qui lui sont indispensables : la bactéridie charbonneuse consomme à son profit une partie de l'oxygène du sang qui devient impropre à la nutrition cellulaire; ainsi fout tous ses congénères très avides d'oxygène (aérobies vraies).

Enfin les microbes agissent par des sécrétions malfaisantes. Admise depuis longtemps pour les infections putrides, cette notion a été appliquée, il y a une quinzaine d'années, aux maladies virulentes, et vérifiée par la découverte dans les liquides de culture de ferments solubles qui sont de véritables substances toxiques, et dont le rôle pathogénique est aujourd'hui parfaitement démontré. Les symptômes du choléra des poules (Pasteur), de la maladie pyocyanique (Cuarrin), de la gangrène gazeuse (Roux et Gdamberland), peuvent être réalisés au complet par les produits de sécrétion des agents pathogènes de ces trois maladies ; et il est à peu près certain que ceux du choléra, du tétanos, de la diphtérie, reconnaissent également pour cause des substances toxiques fabriquées par le spirille de KocH, le bacille de Nicolaikr, et celui de Lôffler.

Quelques-uns de ces produits s'attaquent moins aux fonctions des grands appareils qu'à la nutrition de certains groupes d'éléments : ils dissolvent, mortifient les cellules; ou y déterminent des lésions dégénératives, des transformations graisseuse, colloïde et vitreuse ; plus souvent ils provoquent des phénomènes réactionnels de nature irritative, la karyokinèse et surtout la diapédèse. Ghristmas Dirkink-Holmfeld (29), Grawitz (30), Leber (31) ont déterminé la suppuration par l'inoculation de la culture stérilisée du staphylocoque doré; WYSSOKOWiTScn (32) a obtenu les mêmes résultats avec les produits de sécrétion du prodigiosus et du bacille de Naples, Scheurlen (33) avec la putrescine et la cadavérine ; Arloing (34) enfin a provoqué un œdème inflammatoire circonscrit avec la culture filtrée du microbe de la péripneumonie contagieuse du bœuf.

Il est juste de noter qu'avant tous ces observateurs, dès 1878, Pasteur avait provoqué la suppuration par les cultures stérilisées de son microbe

générateur du pus.

Que la dilatation vasculaire qui accompagne la diapédèse soit produite par l'action directe de ces substances sur les parois des vaisseaux, ou qu'elle soit le résultat d'actes réflexes assurés par l'intermédiaire de l'innervation vasculaire, comme l'admet M. le professeur Boucuard, toujours est-il que le phénomène principal, l'émigration des leucocytes, semble s'enectuer en vertu d'une véritable attraction qu'exercent sur eux les substances phlogogènes élaborées par les microbes'.

* n'mtrps substances sont capables d'exercer une action chimiotaxique sur les loucocyll : tdles sont les matières protôiques mises en liberté par des t.ssus nécroses et par les

D'autre part, de curieuses recherches dues en grande partie à l'Ecole de Paris, nous ont fait connaître que certains microbes tels que le bacille pycocyanique (Bouchard), la bactéridie charbonneuse, le staphylocoque doré et le bacille du choléra des poules, celui du charbon symptomatique et le prodigiosus (Roger), le proteus et quelques saprophytes (Monti), sécrètent des substances qui empêcheraient la diapédèse en paralysant, d'après M. Bouchard, les centres vaso-dilatateurs, et que, même s'ils élaborent des produits capables de déterminer une irritation locale, la paralysie vaso-dilatatrice qu'ils provoquent empêcherait la dilatation vasculaire et la diapédèse. Peut-être les données de la chimiotaxie sont-elles appelées à modifier les interprétations de M. Bouchard. Mais le fait qu'elles visent n'en subsiste pas moins, l'afflux de leucocytes peut être entravé par les produits sécrétés ; et c'est ainsi que les microbes se trouvant soustraits à l'une de leurs causes de destruction, le phagocytisme, peuvent se développer en toute liberté.

Les microbes sécrètent encore bien d'autres produits, utiles ou nuisibles, des substances vaccinantes établissant l'état bactéricide des humeurs et des tissus, des diastases et des ptomaïnes qui élèvent (Gharrin et Ruffer, Roussy), ou abaissent la température du corps (Klebs, Rodet et Courmont), des poisons qui, troublant les fonctions ou la nutrition des cellules, engendrent la céphalée, la prostration, le délire, les convulsions, la paralysie, le coma (Manfredi et Traversa), des perturbations dans les sécrétions, des dégénérescences musculaires et viscérales. Enfin, on a trouvé dans les liquides de culture de certaines bactéridies des matières qui semblent stupéfier les leucocytes, d'autres qui les tuent pour les convertir en globules de pus.

cadavres des bactéries elles-mêmes*; puis divers corps du règne inorganique, comme le sublimé, le nitrate d'argent, la térébenthine.

C'est principalement à Leber', Massart et Bordet^ Steinhaus* et Gabritschevsiiv " que nous devons la connaissance de ces faits curieux. Après que Stahl " et Pfeffer'' eurent montré que certaines sulistances attiraient (chimiotaxie positive), que d'autres repoussaient (chimiotaxie négative) des micro-organismes animaux et végétaux divers, ces observateurs découvrirent que les globules blancs du sang et ceux de la Ivmphe possédaient eux aussi, au plus haut degré, des propriétés chimiotaxiques à l'égard de certaines substances, et notamment des produits élaborés par des microbes pathogènes ou non, et ils entrevirent d emblée la haute portée de ce fait au point de vue de la phagocytose.

' Bdchxer. - Ueber Eiterungerrcgende Sto/jTe in der Dacterienzelle (Ccntralbl. f. Bacl. u. Parasit., ;> septembre 1800) et - Die chemUche Rexzbarkeit der Lcucocylen u. deren Bezieinmg zur EntzUnd. u. Eiterung. Berlin, Klin. \\ochenschr., 1800, n" 47.)

'.^'u'"'!" 5'?"'/'! ^"'^'"''""^ E,itzând.,u. die Wirk. der Entzixndungerregend. Schàdligk. (Fortschr. der Med., 1888, p. 460.) * m J/

■ MissART et BoRDBT. - Rech sur Virritabil. des leucocj., etc. (Journ. de la soc. rovale des se. médic. et nat. de Bruxelles, 1800 ; analy.se m Ann. Institut. Past. 1800, p. 2-)0.) ' STRiMnius. — Die Aeliologie der Eiterungen. Leipzig, 'l880.

» GABniTScnRvsKY. - Sur les propriétés ehimiolaxiqucs des leucocytes. (Ann. Institut. Past. 1890, p. 346.) • Stiiil. — Zur Biologie der Myxomyceten. (Botan. Zoit. 1884.)

' .^^*«'' .c^«»""«c<w/ie Bewegung von Bactérien, Flagellaten. u. Volvocinen. (Untersuch,

a. (I. Botan. Institut, in Tubing... 1887, p. 582.)

Il est à peine besoin de faire remarquer combien la connaissance de ces notions est importante au point de vue du mécanisme de la guérison et de l'immunité : c'est à ce titre que nous aurons l'occasion d'y revenir plus loin.

Notons enfin que, parmi les lésions déterminées directement ou indirectement par les microbes, il en est qui leur survivent, qui évoluent lentement dans l'ombre et le silence, et se démasquent parfois seulement de longues années après l'échéance de la maladie qu'ils ont suscitée.

La physiologie pathologique, fondée sur la bactériologie, a pénétré la signification de beaucoup de ces phlegmasies chroniques, de ces scléroses viscérales ou vasculaires, énigmes indéchiffrables jusqu'aujourd'hui pour l'étiologie, en montrant leurs relations avec une diphtérie, une fièvre typhoïde, une scarlatine, une pneumonie antérieures.

L'ancienne médecine enseignait depuis des siècles que les phénomènes rôactionnels des maladies pouvaient survivre à la cause originelle. Sur ce point comme sur maint autre de la clinique, elle a pressenti les solutions qui sont le fruit des plus brillantes découvertes modernes.

En résumé, les microbes en tant qu'agents mécaniques outraumatiques, déterminent des lésions locales telles que la nécrose (par ischémie embolique ou thrombosique), ou des dislocations de cellules, des perforations, des vulnérations analogues sous une forme réduite aux grands traumalismes (par action directe sur les tissus) ; par les poisons solubles qu'ils sécrètent, ils suscitent des troubles fonctionnels immédiats dans les principaux appareils, et des désordres nutritifs plus tardifs et plus durables

dans divers tissus.

A ces désordres qui constituent, à proprement parler, la virulence, l'organisme oppose des moyens de défense qu'il nous reste à exposer pour compléter l'étude de la maladie; celle-ci se compose en effet « de l'ensemble des actes qui se produisent dans l'économie vivante, subissant la cause morbifique et réagissant contre elle » (Bouchard, Thérapeutique des maladies infect., p. 89).

^ Q DES MOYENS DE DÉFENSE DE l'ORGANISME CONTRE LES AGENTS

Page 1