‹ Traité des maladies épidémiquesChapitre 115 sur 175 · C). RÔLE DE LA CONTAGION DIRECTE ET INDIRECTE DANS SA PROPAGATION · texte numérisé non relu

C). RÔLE DE LA CONTAGION DIRECTE ET INDIRECTE DANS SA PROPAGATION

À propos de ces innombrables faits de transmission de la fièvre typhoïde rurale, on invoque constamment la contagion directe, c'est-à-dire la contamination, sans intermédiaire, du sujet sain par le malade. Mais on sait que les habitations rurales réunissent les conditions les plus favorables à l'infection des milieux extérieurs. Les rues y sont étroites, mal pavées, couvertes de flaques d'eaux croupissantes; les habitations sont basses, en contre-bas du sol, trop rapprochées les unes des autres, entourées d'amas de fumiers et de mares de purin. Les eaux de pluie, après avoir lavé ces immondices, se rendent sans obstacle dans le puits voisin, ou y pénètrent par infiltration après avoir souillé la nappe d'eau souterraine. Les eaux de boisson sont également exposées à être polluées par les matières fécales humaines reçues dans des latrines trop souvent imparfaites.

3«2 DliS FIKVlUîlS CONTINUES

Or, dans la maison du premier malade, on jetla les garde-robes, sans les désinfecter, sur les fumiers, dans les mares ou les fosses d'aisance non étanches, parfois môme sur la grande rouLe ou le ruisseau qui passe devant la demeure du malade. Qu'on songe à la facilité, dans ces conditions, de la contamination des eaux de boisson par les souillures qui viennent de la surface ou de la profondeur du sol, à la facilité de l'ialection de l'air par le virus desséché et soulevé incessamment avec les poussières, et l'on s'expliquera tout aussi aisément que par la contagion proprement dite, la propagation de proche en proche indiquée plus haut.

Cette contagion toutefois ne saurait être niée. Dans certains cas, en ejïet, la maladie s'est manifestée chez des sujets qui n'avaient eu que des relations momentanées avec des typhoïdiques ; et d'une façon générale, dans la plupart des épidémies, elle se développe non seulement d'après les rapports de voisinage des habitations, mais aussi suivant l'ordre établi par la filiation du contact des individus sains avec les malades.

Ce qui favorise d'ailleurs la transmission d'homme à homme, c'est la grande réceptivité de chaque habitant.

La rareté des épidémies et des cas sporadiques de fièvre typhoïde au milieu des populations rurales, prive celles-ci des etïets salutaires de la lente accoutumance à la cause de cette affection, c'est-à-dire de cette vaccination partielle qui est la compensation de la permanence de ses atteintes dans les groupes urbains. Le degré de réceptivité des habitants de la campagne pour la fièvre typhoïde est mesuré par la durée de leur préservation antérieure.

d). Son développemknt autocthoni:. — Pour être extrêmement commune, l'importation n'est cependant pas l'origine constante des épidémies rurales. Les rapports de l'Académie de médecine en mentionnent un certain nombre qui se sont développées dans des localités épargnées depuis fort longtemps, sans avoir pu être attribuées à un malade venu du dehors (14). A défaut de typhoïdiques avérés, on peut s'en prendre, dans ces cas, à l'importation par des sujets atteints de fièvre typhoïde latente, par des objets de literie ou de vêtement ayant appartenu à des typhiques, peut-être même par des personnes saines, ayant été en contact avec ces derniers.

D'autre part, des faits probants montrent que le transport des germes peut se faire, môme à de grandes distances, par d'autres voies que par les courants humains, notamment par les cours d'eau et par les nappes d'eaux souterraines. Les déjections des malades, projetées sur le sol et entraînées par les pluies, parviennent dans les torrents, les ruisseaux et les rivières

Dli LA l'IKVHK TYl'IlOÏltK '^^'^

qui les trausportent sur tout leur parcours, et lors de leurs débordements les déposent dans les flaques d'eau, les mares, qui devicnueut de la sorte des foyers d'infection. C'est ainsi que le IV Flammarion, rapportant une épidémie survenue dans deux communes de l'arrondissement de Vassy (Haute-Marne) en 1874, attribue l'une (celle de Dannemarie) à un petit cours d'eau qui traverse le village, et qui servant de lavoir, a pu promener dans toute son étendue le coulage provenant des évacuations ou des linges des malades, et l'autre à une fontaine, dont les grandes pluies gonllant les ruisseaux voisins, étaient venues envaser les eaux (io).

On peut d'ailleurs faire valoir, à l'appui du rôle de l'eau dans ce transport des germes à de grandes distances, que ces épidémies à origine inconnue coïncident très souvent avec le curage d'une mare située au centre du village, ou se développent dans des localités situées près de foyers marécageux (16). Emportées par le vent jusqu'aux maisons les plus voisines, les particules virulentes des vases desséchées au soleil s'introduisent dans l'organisme soit par les voies respiratoires, soit par le tube digestif après s'être préalablement déposées sur les aliments ou mélangées aux eaux de boisson. La signification attribuée à ces foyers est d'autant plus rationnelle, que des fièvres d'accès apparaissent souvent en même temps que la dothiénentérie et se proportionnent à elle. Cette simultanéité dans la manifestation des deux maladies, n'est-elle pas un témoignage eu faveur de la communauté de leur origine?

Il nest du reste pas nécessaire, pour rendre ces foyers responsables de l'épidémie, de supposer qu'ils ont reçu préalablement des germes virulents par suite d'une communication accidentelle avec quelque cours d'eau contaminé. Nous estimons que les émanations putrides qui s'en dégagent pendant leur curage ou par leur dessèchement, suffisent à créer la fièvre typhoïde, surtout lorsqu'elles sont secondées par quelque prédisposition momentanée des groupes, en adaptant le milieu organique à l'évolution de germes qui y vivent momentanément sans y remplir des fonctions pathogènes. Si les eaux vaseuses sont à l'occasion dangereuses par les germes spécifiques qu'elles recèlent, elles ne laissent pas d'être également redoutables par les souillures banales qu'elles introduisent dans l'organisme. Le rôle important que celles-ci remplissent vis-à-vis des parasites latents de l'intestin, suffit à nous faire saisir l'origine de ces épidémies de fièvre typhoïde qui naissent brusquement de temps à autre dans des localités rurales où de mémoire d'homme celle-ci n'avait point régné, localités qui n'ont point reçu de typhoïdiques du dehors, et dans le voisinage desquelles il n'y avait aucun foyer épidémique d'où la maladie aurait pu y être importée d'une façon latente par un des procédés indi([ués plus haut (17).

UliS FJÈVHIÎS CONTINUES e). RÔLE nu l'iîAU de boisson dans son DfjVELOPPEMUNT ET SA PROPAGATION

— Au reste, le rôle de l'eau dans le développement et la propagation de 1^ fièvre typhoïde, n'a pas moins préoccupé dans ces dernières années les médecins des campagnes que leurs confrères des grands centres. Plusieurs d'entre eux insistent sur le danger des petites rivières des pays industriels, le long desquelles s'échelonnent des fabriques qui y déversent toutes sortes de détritus, de liquides putrescibles, de déjections provenant des malades ; ce qui ne détourne pas les riverains d'utiliser ces cours d'eau pour leurs usages domestiques.

En outre de ces indications vagues, quelques-uns produisent des faits précis de contamination par les eaux. M. le professeur Hayem raconte, d'après notre collègue, M. le médecin major Bordi-s, l'épisode suivant. Un jeune libéré, venant de Niort, arrive, atteint de fièvre typhoïde, dans le village de Bruniquel (Tarn-et-Garonne). Ses déjections sont jetées sur la rue et entraînées par les eaux pluviales vers la fontaine publiquo. Bientôt se déclarent de nombreux cas de cette affection, et l'épidémie ne s'éteint qu'après avoir épuisé la réceptivité des habitants. iMais elle ménagea complètement une cinquantaine de campagnards groupés à une petite distance de la population atteinte, et s'approvisionnant à une source indépendante (18).

Voici un autre fait dont la signification n'est pas moins précise que celle du précédent.

Le i28 octobre '1887, un premier cas de fièvre typhoïde, d'origine ignorée, se déclare dans le hameau de Lasgaspardes, de la commune de Montgarin (Haute-Garonne), comptant à peine iO ménages et 35 habitants. Les déjections de ce sujet furent jetées dans une espèce de citerne creusée au pied de sa maison. Le 8 novembre, quatre nouveaux cas s'étaient produits, et à la fin de ce mois, 31 personnes sur 3o étaient atteintes. Cinq cas apparurent simultanément le IS novembre, cinq autres le 16. Indépendamment de cette explosion massive de l'épidémie, déjà très significative par elle-même, M. le D'' Lozes, médecin de l'arrondissement de Muret, relève cette particularité, que cinq ménages seulement sur dix furent atteints. Or, ces cinq ménages s'alimentaient, à l'exclusion des autres, des eaux d'un puits situé en contre-bas de la maison du premier malade, et exposé par la configuration et la disposition du terrain, ainsi que par la protection insuffisante de son ouverture supérieure, à recevoir le tropplein de la citerne où avaient été jetées les déjections de ce premier typhique. Cette communication entre les deux réservoirs eut lieu précisément à l'époque où cette dernière fut souillée. L'enquête démontra que les pluies abondantes qui tombèrent à partir du 4 novembre 1887, ayant envahi subitement la citerne, firent déborder le bourbier qu'elle contenait et

UE LA FIÈVRE TYl'IKJÏUE . 365

l'eûtraîuèreat eii masse vers le puits, dont les eaux furent aiusi abondanimeut polluées par les déjections virulentes (19).

Mais il en est de l'eau de boisson comme des émanations fournies par la vase : la souillure spécifique ne paraît pas indispensable pour lui conférer le pouvoir de faire naître à l'occasion la fièvre typhoïde.

En mainte circonstance, l'aire de répartition de celle-ci s'est réglée sur celle de la distribution d'eaux manifestement impures, mais n'ayant point été exposées antérieurement à revoir le bacille typhique. Briquet rapporte, d'après le D'' Evrard, que dans une ferme des environs de Beauvais, les habitants, ayant épuisé l'eau des citernes, durent recourir à l'eau gâtée d'un puits abandonné depuis longtemps. Les neuf personnes qui habitaient cette ferme isolée au milieu des champs, furent successivement atteintes de la fièvre typhoïde et trois en périrent (20).

Le D'" Grellet, de Menât (Puy-de-Dôme), raconte qu'en septembre 1882, la fièvre typhoïde atteignit simultanément cinq personnes habitant des maisons contiguës, situées dans le bas du village de Montignat (commune de Servant, Puy-de-Dôme), tandis que le reste de la population demeura complètement indemne. Les familles éprouvées s'alimentaient à une fontaine exposée à être souillée par le trop-plein d'une excavation située en amont et à peu de distance d'elle, où se déposent les eaux pluviales qui ont lavé les parties supérieures du hameau, et avec elles, le terreau qu'elles ont entraîné. Or, la souillure des eaux a été remarquée dans le courant de septembre, à la suite de pluies abondantes et persistantes, à l'époque même où se sont manifestés les premiers cas de fièvre typhoïde dans cette partie du village, et il ne s'en est plus produit à partir du moment où la fontaine est redevenue claire et limpide. M. Grellet n'hésite pas à assigner une origine hydrique à cette petite épidémie, et cette interprétation est d'autant plus plausible que c'est dans la même partie du village, qu'à diverses reprises, en 185S, 1860, 1870 et 1877, la fièvre typhoïde s'est manifestée (21).

Les rapports de l'Académie de médecine sur les épidémies annuelles abondent en documents de ce genre. Ceux-ci semblent démontrer, qu'à l'instar des émanations putrides fournies par le curage des mares, les eaux sales introduites dans l'économie ont le pouvoir de provoquer la fièvre typhoïde, en appelant à l'activité pathogène ceux des germes de l'intestin qui paraissent être la souche du bacille typhique, et en adaptant l'organisme à leur évolution.

f). RÔLE DES MÉTÉORES. — C'cst pcut-êtrc parce que la fièvre typhoïde rurale naît le plus souvent à la suite de l'importation, par conséquent d'une circonstance plus ou moins aléatoire, qu'elle parait moins subor-

IJliS FlKVliliS CO.MI.NUKS

donnée aux inHiieoces saisonnières que celle des villes. Les époques de l'année qui comptent des épidémies sont en effet extrêmement variables. Dans son rapport général sur les maladies observées eu France de 1841 à 1846, Briquet établit que, sur 116 épidémies de fièvre typhoïde qui portent la mention exacte de l'époque à laquelle elles ont commencé à apparaître.

20 appartiennent au 1''' trimestre;

21 — au 2'' — 39 — au 'S" — 36 — au ¥ —

Si l'on partage systématiquement l'année en deux grandes saisons, l'une d'hiver et l'autre d'été, et si on groupe ces épidémies d'après cette division, on en compte :

56 pour la période d'octobre à mars; 60 — d'avril à septembre.

Eufin, le même médecin, réunissant les documents adressés à l'Académie pendant la période de 1838-1868, constate qu'il y a eu dans cet intervalle :

Eu Août. .

— Septembre.

— Juillet .

— Octobre. .

— Juin. .

— Novembre .

. oO débuts d'épidémie.

Décembre . . 30

Mars .... 27

Février ... 24

Janvier ... 23

Mai .... 21

Avril .... 20

Il résulte de ces tableaux, que les époques de l'année où les épidémies débutent le plus souvent, sont août, septembre, juillet et octobre. Les chaleurs de l'été et les premiers froids de l'automne sont sensiblement plus favorables à leur production que les mois d'hiver et de printemps réunis, mais ceux-ci ne laissent pas que d'être encore très chargés.

Parmi les agents météoriques, les pluies ou la sécheresse ont souvent paru exercer une influence décisive sur le développement ou le réveil des épidémies. Les pluies abondantes ont pour effet de modifier dans beaucoup de localités le régime et la qualité des eaux; elles font déborder les rivières et poussent les eaux fangeuses dans les réservoirs des eaux de consommation et dans les fontaines dont elles envasent les tuyaux(221. Souvent, ce sont de simples pluies d'orage qui délayent les matières organiques des fumiers et les emportent vers les puits et les nappes d'eau souterraines, ou les disséminent à la surface du sol d'où elles infectent tout un

village par les émanations putrides ou les poussières virulentes qu'elles répandent dans l'atmosphère (2;-]).

Quant à la sécheresse, son rôle n'est pas moins net. En faisant baisser le niveau des eaux souterraines, elle met à sec les égouts ou le fond des petits cours d'eau d'un village, et favorise ainsi la dissémination des germes ou des gaz putrides dans l'atmosphère.

Les épidémies qui apparaissent sous l'iniluence de l'évaporation des cours d'eau mis à sec, ont généralement lieu après l'apparition des premières chaleurs, tandis que celles qui naissent dans les derniers mois de l'année sont plutôt redevables à l'humidité de leur développement et de leur force d'expansion (24).

g) . RÔLE DUS ï-ACTiiURs l'ROPRts AUX l'OPULATiONs. — Lcs causcs extérieures sont souvent secondées par des facteurs propres aux populations, facteurs dont l'étiologie ne saurait se désintéresser. Dans nombre de rapports on signale, comme ayant favorisé l'explosion et le développement de la maladie, la malpropreté, la misère, l'insuffisance ou la mauvaise qualité de l'alimentation, l'alcoolisme, les excès de tout genre.

Au nombre de ces facteurs, quelques médecins signalent avec insistance les modifications imprimées à l'organisme par la chaleur et surtout le surmenage résultant des travaux des moissons (25). A mainte reprise, en effet, la fièvre typhoïde est apparue au milieu des moissonneurs ou d'ouvriers exténués par des efforts prolongés; et comme elle semblait indépendante de toute infection venue du dehors, ces faits ont pu être cités comme témoignant en faveur de la spontanéité de cette affection (26). Ils ne sauraient pourtant tenir en échec son origine. parasitaire. Semblables aux émanations putrides ou aux souillures banales de l'eau de boisson, les fatigues excessives et prolongées adaptent le milieu intérieur aux germes qui s'y trouvent à l'état latent, en même temps qu'elles rappellent ceux-ci à l'activité pathogène. C'est un sujet que nous examinerons de plus près, quand nous ferons l'histoire de la fièvre typhoïde au milieu des armées expéditionnaires, où l'action combinée ou isolée de la chaleur, du surmenage et de l'insuflisauce de l'alimentation se trouve élevée à son summum de puissance.

h) . Influence de l'âge et du sexe. — Elle est beaucoup moins marquée que dans les grands centres. Dans les campagnes, la fièvre typhoïde n'est pas exclusivement une maladie de l'adolescence : les enfants des deux sexes au dessous de quinze ans en sont assez fréquemment éprouvés, et bien des fois, en portant ses atteintes sur le jeune âge, elle a nécessité la fermeture des établissements d'instruction (27). D'autre part, elle n'épargne pas les parents, les grands-parents, les personnes âgées de soixante-

^68 UliS FJKVHES CONTINUES

. dix ans et môme au delà : son existence a élé vérifiée par l'aulopsic ch des octogénaires (28). Il y a lieu de croire que la maladie atteint d'aut;iut plus d'individus avancés en âge que le pays en était depuis plus lon^r. temps préservé. "

Il est difficile de dire dans quelle mesure les différents âges sont tributaires de l'épidémie, parce que les rapports ne mentionnent pas la

- plupart du temps dans quelle proportion se trouvent les enfaats et les vieillards dans la population. D'après l'impression qui nous est restée de nos lectures, il nous semble cependant que les uns et les autres sont presque aussi réceptifs que les adolescents.

En général, cbéz les femmes, la fièvre typhoïde est plus fréquente e plus grave que chez les hommes, sans doute à cause de l'obligation qu* leur incombe de rester dans la chambre des malades, d'y coucher, et dé s'exposer, par leur assiduité près de ces derniers, à s'imprégner plus profondément du poison morbide.

i). Durée des épidémies. — Rarement les épidémies ont une évolution rapide. Leur durée embrasse en général de deux à six mois, et lorsqu'elles se répandent sur un arrondissement tout entier, elle peut comporter un an et même davantage.

j). Morbidité. — Elle est variable, mais en général très forte. Il n'est pas rare de voir la moitié ou au moins le quart de la population subir les atteintes de l'épidémie.

Cette morbidité excessive tient en grande partie, comme nous l'avons vu plus haut, à ce que les habitants des campagnes ont, pour la fièvre typhoïde, une réceptivité toute' particulière créée par leur longue préservation antérieure, à ce que l'intimité des relations et la communauté habituelle de l'existence leur ouvrent des chances d'infection qui sont loin d'être aussi générales, aussi uniformes dans la population disséminée et scindée de la ville.

h). Mortalité. - Elle est très variable suivant les cas et les lieux. Si dans certaines années, comme en 1853, la fièvre typhoïde a revêtu presque partout cette forme bénigne, désignée du nom de fièvre muqueuse, elle a été à d'autres époques particulièrement grave : en 1869, 80 communes atteintes dans le département du Morbihan donnent 4245 malades et 324 décès, soit près de 1 décès sur 3 malades. En général, la fièvre typlioïde des campagnes entraîne la perte du cinquième au dixième des sujets qu'elle atteint. Eu 1873, dans 33 épidémies presque toutes rurales, la mortalité a été de 9 p. 100 malades; dans 18 épidémies, elle a été au-dessous de cette moyenne, et dans les 15 autres au-dessus.

l) FORMES DE LA FIÈVRE TYPHOÏDE RURALE. - Ce sont celles de nos fièvres typhoïdes des grands centres, et nons n'eussions pas ouvert ce paragraphe, si nous n'avions à mentionner l'association relativement assez fréquente de la fièvre palustre à la fièvre typhoïde dans les localités rurales. Cette conii)inaison est signalée dans la plupart des épidémies survenues dans le voisinage de marécages (29). La relation originelle a paru dans mainte circonstance si étroite, qu'elle a inspiré jadis la pensée que les deux maladies reconnaissaient la même cause spécifique. La coïncidence de leur règne épidémique et de leurs manifestations cliniques chez le même sujet indiquent, non l'identité mais la communauté du foyer d'origine, et cette étroite union n'est certes pas sans intérêt pour l'étiologie de la •fièvre typhoïde. D'autre part, l'infection palustre imprime à la marche et à la physionomie clinique de celle-ci des caractères spéciaux, qui devien nent une source d'indications thérapeutiques importantes, et que nous indiquerons sommairement à l'occasion de l'étude de la typho-mala-

rienne.

Conclusions. — Les épidémies de village sont un champ d'étude des plus féconds pour l'observateur, parce que, dans leur cadre borné, elles présentent une grande simplification du problème étiologique.

Dans les grandes villes, où la fièvre typhoïde règne en permanence, où tous les groupes de la population sont continuellement mêlés , il est difficile de suivre la filiation des faits. Les petites localités, au contraire, ne refusent rien à l'investigation, l'observation s'y présente dans des conditions de simplicité très favorables à l'étude. Grâce à leur isolement relatif, à la rareté de leurs relations entre elles ou avec les grands centres, il devient possible d'y préciser mieux que partout ailleurs l'origine première de l'épidémie. L'exiguïté numérique de la population, la connaissance de ce qui se passe dans chaque habitation mettent le médecin a même de suivre la filiation des cas, depuis la naissance de la maladie jusqu'à sa généralisation à tout le village.

L'observation est surtout favorable dans les localités où la fièvre typhoïde n'a pas régné depuis plusieurs années; elle y fournit des enseignements précieux sur l'origine et la nature de l'agent typhogène. Il n'est pas nécessaire, en effet, de compulser de nombreux documents de cette nature, pour se convaincre que la fièvre typhoïde se développe suivant deux modes absolument distincts, que l'épidémiologie a le plus grand

intérêt à mettre en relief.

Dans un très grand nombre de cas, elle naît manifestement à la suite de l'importation, et se propage ultérieurement par la contagion. Elle est

MALADIES EIMDEMiyUES.

370 DES FIÈVIŒS CONTINUES

redevable à cette dernière de son origine et de son expansion. Nulle part le rôle de la transmission par le contact direct ou indirect dans sa genèse n'apparaît plus nettement que dans ce milieu. On y reconnaît en outro que le germe ne se conserve pas indéfiniment, avec ses propriétés patlio gènes, ni dans l'eau, ni dans le sol de la localité, autrement les générations qui naissent après une épidémie ne manqueraient pas de payer leur tribut à l'infection, et on y verrait celle-ci se perpétuer comme dans les grands centres.

Jugée d'après cet ordre de faits, la fièvre typhoïde est assimilable aux maladies qui reconnaissent pour unique cause le contage, telles que les fièvres éruptives. Mais elle s'en écarte totalement par une autre série d'observations qui revêtent dans les campagnes une précision remarquable, et qui ont une haute importance théorique et pratique.

Si l'on peut affirmer que tout cas de variole provient toujours d'un autre qui l'a précédé, ce serait commettre une méprise profonde que de soutenir une pareille thèse à l'égard de la fièvre typhoïde. Les enseignements fournis par les épidémies rurales déposent formellement contre elle. L'observation rigoureuse et impartiale nous montre que le curage des mares, le bouleversement du terrain, l'épandage des matières fécales, l'abandon de tas d'immondices sur la voie publique, la souillure banale de l'eau, ont paru dans mainte circonstance suffire à faire naître la fièvre typhoïde. Du moins celle-ci, à l'occasion de ces épisodes, n'a-t-elle pu être attribuée à un contage importé préalablement dans la localité, ou laissé dans cette dernière par une épidémie antérieure.

Lorsque de pareilles observations sont recueillies dans les villes, il est facile d'objecter que les égouts, le sol, les latrines, l'eau y sont incessamment ensemencés de bacilles typhiques qui s'y conservent, s'y multiplient, jusqu'au moment où un accident vient à les mettre en liberté dans l'air, ou à les mêler à l'eau de consommation.

Mais de semblables arguments ne sont plus de mise à l'égard des faits relevés dans les foyers ruraux.

Quand on voit éclater la fièvre typhoïde au milieu d'un village perdu dans les Alpes, loin de tout centre populeux, alors qu'il ne s'en est pas montré un seul cas dans la région depuis de nombreuses années, et que par la difficulté des communications cette localité se trouve préservée du contact des individus nomades , ou de toute autre cliance d'importation, il devient impossible de rattacher une pareille manifestation à la contagion directe ou indirecte. A moins de supposer que, semblables au pollen, qui, transporté par l'air, assure la fécondation entre l'arbre màle

et l'arbre femelle à des distances iavraisemblables, les germes peuvent être emportés par les courants atmosphériques et déposés dans une localité située bien loin de leur foyer d'origine. Mais la bactériologie conteste aux microbes une pareille faculté d'émigration. Dès lors, il faut de toute nécessité attribuer de semblables épidémies cà la genèse autochtone, — on disait autrefois spontanée, - qui n'est autre chose que le réveil du parasitisme latent, actionné par des causes banales. Nous devons a la bactériologie de nous avoir fait pénétrer le mystère qui enveloppait jadis ces manifestations spontanées de la fièvre typhoïde. Mais à l'étiologie prémicrobienne appartient le mérite de les avoir mises empiriquement en relief, et opposées constamment à celles que revendique à juste titre la contagion.

Nous retrouverons sur un autre théâtre, au milieu des groupes militaires éloignés de leurs garnisons respectives, des témoignages non moins précis que les précédents en faveur de cette dualité d'origine de la dothiénentérie. Mais ils ne manquent pas, tant s'en faut, dans les villes, où nous allons porter maintenant notre enquête.

B. Dans les villes. — a). Son endémicité. — Intermittente et accidentelle dans les campagnes, la fièvre typhoïde règne en permanence dans les villes. Sa fréquence varie suivant des influences que nous ne connaissons pas encore d'une manière satisfaisante; mais elle ne s'y éteint jamais. S'il est exact, comme l'enseigne l'épidémiologie rurale, que les germes perdent rapidement leur virulence dans les milieux ambiants, il faut nécessairement admettre que c'est au renouvellement incessant de la population, c'est-à-dire à la présence constante d'organismes vierges, susceptibles de servir de milieu de culture et de rajeunissement à la cause morbigène, qu'il faut rapporter l'endémicité urbaine de la dothiénentérie. Cela est si vrai, que, moins la population d'une ville est mouvante, et plus la fièvre typhoïde diminue de fréquence, soit dans ses manifestations isolées, soit dans ses explosions épidémiques.

h). Sa l'RÉDiLKCTioN POUR l'adolicscknce. — Une autre particularité propre à la fièvre typhoïde des villes, c'est qu'elle n'y atteint guère que les adolescents de quinze à vingt-cinq ans, tandis que, dans les campagnes, elle choisit ses victimes indistinctement dans tous les âges, depuis l'enfance jusqu'à la veillesse la plus avancée. L'immunité des citadins qui ont passé l'âge de trente ans tient, abstraction faite de ceux qui ont eu une fièvre typhoïde confirmée antérieurement, à ce que la plupart d'entre eux se sont typhisés à petite dose, d'une manière insensible, pendant leur ado-

lescence. Que d'embarras gastriques, que de bronchites fébriles qui respoudent à des fièvres typhoïdes avortées !

Les uns prennent une forte dose de l'agent infectieux et contractent une maladie grave ou mortelle, les autres n'en absorbent qu'une quantité minime et en éprouvent seulement une indisposition insignifiante. Cette maladie bénigne suffit, toutefois, pour donner une immunité au moins temporaire, qui pourra devenir ultérieurement permanente, par de nouvelles atteintes aussi légères et aussi méconnaissables que la première. La réalité et les effets de cette lente vaccination se vérifient chaque jour pour certaines maladies de nos animaux domestiques. On sait, par exemple, que dans les régions où le charbon bactérien est endémique, les bœufs âgés de plus de quatre ans ne contractent jamais ou rarement cette maladie, et sont réfractaires même à l'inoculation expérimentale. Mais d'après les recherches d'ARLOiNG, Cornevin et Thomas, ce privilège n'appartient qu'aux animaux originaires d'étables où le charbon règne de temps à autre. Dans les fermes qui sont restées de tout temps, ou au moins depuis de longues années à l'abri de ses atteintes, les adultes sont tout aussi réceptifs à son égard que les bovidés âgés de moins de quatre ans. L'immunité des premiers animaux ne peut s'expliquer que par des inoculations ou vaccinations spontanées dues à leur contact, pendant leur première jeunesse, avec des voisins malades (30). Cette intéressante observation nous fait toucher du doigt la cause de la différence que l'âge introduit dans la réceptivité respective des habitants des villes et des campagnes pour la fièvre typhoïde.

Mais il y a une deuxième circonstance qui fortifie les premiers contre la dothiénentérie. On sait que l'immunité acquise par une atteinte grave ou par des atteintes frustes peut se transmettre en partie des parents aux enfants; et que ceux-ci peuvent communiquer à leur tour cette immunité rudimentaire à leur descendance, après l'avoir renforcée par des atteintes légères qui ont passé inaperçues. Ces renforcements successifs de ce legs héréditaire d'une génération à l'autre se traduit en fin de compte par une diminution très sensible et permanente de la réceptivité des masses pour la dothiénentérie. Cet état est précisément cause que beaucoup de jeunes gens des villes, bien que vivant dans des foyers typhogènes d'une énergie exceptionnelle, ne contractent que des dothiénentéries assez frustes pour passer inaperçues, mais suffisantes pour supprimer définitivement toute réceptivité chez eux.

Si les atteintes légères et méconnues éteignent la prédisposition chez l'adulte, il est vraisemblable que c'est ce legs héréditaire, tout minime qu'il soit, qui suffit à couvrir l'enfance, car la fièvre typhoïde y est presque aussi rare que dans la deuxième moitié de la vie. Toutes les

statistiques, depuis celle de Lo„,s. jusqu'à celle de M ^^^^J^ bueut le summum de la pvédispositioa à la période de 1 âge comprise eutre vingt-cinq et trente ans, et dans celle-ci, c'est la courte période de vin-t à vingt-cinq ans, qui est de beaucoup la plus cliargee.

Ce considérations font comprendre pourquoi les troupes qui tienne garnison dans nos villes, paient toujours à la fièvre typhoïde un tribut n ùs iTr-e que les indigènes. Originaires pour la plupart de la campagne, 'à eue mldie est rare, ils ne sont point protégés par cette vaccination lente et silencieuse et cette semi-immunité héréditaire qui sou le puvl^!e des habitants de nos grandes cités. Ils ont d'ailleurs l'âge qui, l'aprts tous les relevés statistiques, porte au plus haut degré la disposition naturelle pour la dothiénentérie (vingt à vingt-cinq ans).

A ces divers titres, nos régiments présentent une réceptivité excessive uour cette dernière aflection ; ils trahissent des innuences typhogènes qui effleurent à peine les populations ambiantes, ce qui les a iait souvent injusement accuser par ces dernières de fomenter ces influences. La preuve, Seurs du rL de la néocomie sur le développement de la fièvre vnhoïde c'est que les lycéens, les domestiques qui, comme la troupe con i tuent d s'gronpes en grande partie étrangers à la localité, sont dans la population cJvile les victimes de prédilection de cette a«ection^ Sans nier que, dans certaines circonstances, les casernes présentent des Incurns pr près d'insalubrité, on peut affirmer hardiment que, dans •imm ns majorité des cas, le soldat reçoit la fièvre typhoïde de la locaroù il iéside et ne la lui donne pas. Il subit l'endèmo-epidemie

En Fr^ce' comme dans tous les pays de l'Europe, il n'y a point d'année! oril^vre typhoïde ne sévisse ^^i^^^^'^^ZT TS^^'^^nnmbre de localités urbaines, et chaque année, ce sont des centres au e Zs ;f sÙhisseut ses atteintes. Cet i-essant dépl^^cemeut des explosions épidémiques, si lumineusement mis en '"'^l- f ™- ^" mEB, témoigne qu'il s'en faut de heancoup que la fievie typhoïde

de 1882-1889, considères au point do vue ae i d^c, se i

■ Report 12.696

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