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II- — Pathogénie

A. Rôle général de la chaleur. — La raison de cette différence réside dans la supériorité de la température moyenne du climat méditerranéen sur celle de nos pays. Nous avons essayé de le démontrer, il y a bien longtemps, dans un travail que nous avons eu l'honneur de faire en commun avec M. le médecin-inspecteur Arnould (113).

Depuis lors, la relation qui lie l'évolution de la fièvre typhoïde à la chaleur dans le climat méditerranéen a été brillamment mise en relief par M. le professeur Colin et par plusieurs de nos collègues de l'Algérie, entre autres par M. le médecin-major Blanc, dont le travail se recommande encore à notre attention par d'autres traits intéressants (114).

Le rôle de la chaleur apparaît déjà au milieu de nos climats tempérés dans les recrudescences estivo-automnales de la dothiénentérie, et dans l'accroissement progressif de la mortalité avec la diminution de, la latitude.

Les recherches de M. l'inspecteur général Colin (115) et la statistique de M. BERÏII.LON (116) ont, en effet, démontré que l'importance de la maladie augmente à mesure que du nord on descend vers le sud de l'Europe. En Suède, en Angleterre, en Danemark, en Belgique, elle est moins commune qu'en France; et dans notre pays, les statistiques civiles et militaires dénoncent invariablement une aggravation progressive de l'endémie depuis les garnisons du nord jusqu'à celles du sud. Il y a même des années où les corps d'armée riverains de la Méditerranée fournissent une mortalité supérieure à celle de l'Algérie (117). Ne serait-ce point à sa situation plus méridionale que la France devrait d'être plus éprouvée que la plupart des autres Etats de l'Europe? Nous serions d'autant plus disposé à le croire, qu'elle est favorisée relativement à l'Italie et à l'Espagne, situées à une latitude plus basse.

Mais rien ne montre mieux le rôle de la chaleur que l'évolution

1 Tandis que la mortalité de l'armée à l'iiitérieiir, de 1872 à 1888, est de 26,2 pour 10.000 hommes, soit 1 décès pour 381 soldats, elle est en Algérie, pendant la même période, de 41,4, soit 1 décès pour 241 soldats et en Tunisie, depuis l'occupation jusqu'en 1888, l'année de la guerre étant exceptée, de 74 pour 10.000 hommes, soit 1 décès sur 80 soldats. (Brouar- DEL. Itdparlition de la fièvre typhoïde en France, d'après les documents fournis par la slatisiique médicale de l'armée. (Rec. des trav. du comité consultatif d'hvg. publ. de France, [). 56el57.)

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annuelle de la fièvre typhoïde en Algérie même. Sur le tracé ci-contre (fig. 24), qui embrasse une période de sept ans, on voit chaque année la fièvre typhoïde, réduite à son minimum de fréquence dans les cinq premiers mois, s'accroître assez brusquement à partir de juin avec les chaleurs, atteindre son apogée vers août ou septembre, à l'époque la plus chaude de l'année, et décliner ensuite lentement, à partir d'octobre, avec l'abaissement graduel de la température jusqu'au mois de janvier suivant.

Cette évolution s'accomplit chaque année avec la régularité d'un phénomène astronomique ; elle est rigoureusement parallèle à celle des fièvres palustres, dont la connexion étroite avec les chaleurs n'est mise en doute par personne.

Nous avons établi d'autre part, dans le travail précité (Arnould et KELscn), et tous les médecins de l'Algérie ont confirmé, que c'est au moment où la température atteint son maximum annuel, que surviennent les cas les plus graves, caractérisés par une évolution tumultueuse et rapide, et par une terminaison presque toujours funeste. C'est alors que la fièvre typhoïde atteint des hommes déjà avancés en âge et acclimatés.

Les enseignements de la clinique concordent donc avec ceux de l'épidémiologie: comme ces derniers, ils témoignent hautement de l'étroite dépendance de la fièvre typhoïde vis-à-vis de l'influence climatérique dominante.

Ainsi donc, le nord de l'Afrique nous montre dans toute sa puissance un facteur qui demeure effacé au milieu des climats tempérés, où l'énergie des foyers infectieux, due à la densité plus grande des populations, supplée, dans une certaine mesure, le concours apporté sous les latitudes plus basses par l'élévation de la température.

En Algérie, de même qu'en France, toutes les situations de la vie militaire comportent le développement de la fièvre typhoïde; et au delà comme en deçà de la Méditerranée, chacune d'elles porte un enseignement spécial.

B. Garnisons. — Les épidémies de garnisons ont donné lieu aux mêmes observations qu'en France. Elles sont attribuées par nos collègues à l'infection des vieilles casernes, à la vétusté des planchers, à l'installation ou aux vidanges défectueuses des latrines, aux émanations des égouts à ciel ouvert, à l'encombrement ou au défaut d'aération des chambres, à l'augmentation des effectifs, aux travaux de terrassement, à la débilitation rapide des jeunes soldats incapables de lutter à la fois contre les fatigues de l'acclimatement et de l'entraînement militaire; enfin à la souillure spécifique de l'eau de boisson, dénoncée dans maintes circonstances p,ar des témoignages épidémiologiques formels.

Dans la régence de Tunis, la morbidité et la mortalité ont été depuis l'occupation, abstraction faite de l'année de guerre, notablement plus élevées que dans les trois provinces algériennes, vraisemblablement parce que les influences précédentes s'y exercent avec plus d'énergie que dans ces dernières.

Dès le début, on y a signalé, et chaque année on y rappelle encore, l'extrême malpropreté des villes, les vastes cimetières au delà des murs d'enceinte, les vidanges étalées en plein air, les canaux fangeux à ciel ouvert, l'insalubrité des casernes beylicales, occupées en partie encore par nos troupes, casernes vieilles, ni planchéiées ni pavées, mal aérées et infectées parles émanations provenant de latrines à la turque'.

Il nous semble que la situation de la Tunisie, opposée à celle de l'Algérie proprement dite, est comme une vaste expérience, bien propre à montrer l'influence de l'hygiène générale sur la fréquence et la gravité de la fièvre typhoïde.

A l'infection des lieux en Tunisie, il convient de joindre, comme circonstances aggravantes, les travaux mêmes entrepris pour les améliorer, l'arrivée fréquente dans les localités de nouvelles troupes et leur incessante mobilisation qui s'impose d'ordinaire sur les territoires nouvellement conquis. Ces marches dans un pays où il n'y a pas de routes tracées sont extrêmement pénibles, et portent trop souvent témoignage de la funeste influence de la fatigue sur l'explosion de la fièvre typhoïde.

Tel est, entre cent autres, l'épisode consigné dans la statistique médicale de l'armée pour 1884.

Le 2 janvier de cette année, un bataillon du 20« de ligne, qui avait reçu en novembre 210 jeunes gens, part de Souk-el-Djéma, dont les conditions sanitaires étaient excellentes, pour rallier Gafsa. On reste en route pendant dix-sept jours, dont treize de marche et quatre de séjour.

L'alimentation est bonne, l'eau irréprochable. Mais le mauvais temps et la nécessité de faire plusieurs étapes à travers des touffes d'alfa ou dans le lit de torrents sinueux, suscitèrent des fatigues extrêmes. La journée du 11 est la plus pénible, ISO sacs sont portés par les mulets; le 12, les deux premiers cas d'embarras gastrique se présentent à la visite; les 15, 16 et 17, huit nouveaux cas sont enregistrés. Le 18, le bataillon arrive à Gafsa; le nombre des cas s'accroît promptement; en quelques jours on compte trente-neuf fièvres caractérisées et quelques embarras gastriques douteux.

L'épidémie cesse le 9 février, ayant duré deux semaines environ, atteint 58 hommes et déterminé 8 décès, soit une morbidité de 95 p. 1.000 hommes et une mortalité de 22 p. 100 malades.

1 Ces lignes ont été écrites en 1888. Il est certain que, depuis, la situation a beaucoup changé, grâce aux efforts incessants de l'autorité militaire et du service de sanlé.

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Les anciens soldats ont été atteints dans la proportion de 32 p. 1.000 de leur elïectif particulier, avec une mortalité de 5 p. 100 malados; les jeunes soldats dans la proportion de 214 p. 1.000 avec une mortalité de 29 p. 100".

Presque tous les malades étaient de simples soldats. Les dix premiers appartenaient au groupe des nouveaux venus. {Stat. méd., 1884, p. 27.)

C. Campements. — En Algérie, les troupes vivent plus en dehors des garnisons qu'en France. Les campements sont rationnellement indiqués par la douceur du climat, et commandés d'autre part par la nécessité d'occuper stratégiquemenl des points avancés. Ils sont actuellement encore fort nombreux dans la Tunisie, et ils se sont multipliés dans la province d'Oran après les événements de guerre dont elle a été le théâtre ■ en 1881.

Les rapports médicaux concernant les troupes campées s'accordent tous à signaler la constance de l'apparition de la fièvre typhoïde à -l'époque des chaleurs. Son développement est corrélatif à celui des fièvres palustres, qui s'unissent souvent à elle pour constituer ces processus fébriles mixtes que nous avons décrits ailleurs sous le nom de fièvres typho- palustres. Parfois, comme au camp d'Hussein -Dey en 1884, au Kreider eu 1887, elle prend une extension considérable et domine véritablement la pathologie de la saison épidémique.

Ici, comme en d'autres lieux, la souillure du sol par les déjections est dénoncée comme la cause la plus énergique de l'infection, d'autant plus puissante que la chaleur lui apporte sa redoutable complicité.

L'occupation trop prolongée d'un camp, l'encombrement des baraques et des tentes, sont des circonstances aggravantes dont l'importance a pu être maintes fois appréciée.

Le séjour sous la tente surtout peut, dans certaines circonstances, renforcer l'action des causes communes. Maintenues closes, malgré la chaleur, afin de garantir les habitants plus efficacement contre l'ardeur du soleil et les Ilots de poussière soulevés par les vents du sud, elles deviennent autant de foyers typhogènes, et à cause de l'insuffisance du renouvellement de l'air, et par suite de l'élévation de la température qui y devient

. excessive, le thermomètre y marque fréquemment jusqu'à 50°. Aussi, le séjour sous la tente est-il en général plus préjudiciable que l'habita-

- tion dans les baraques : au Kreider, en 1887, les soldats du i'' bataillon d'Afrique, qui occupaient le camp baraqué, eurent 15 p. 1.000 typhoïdiques; ceux qui couchaient sous la tente furent atteints dans l'énorme proportion de 50 p. 1.000.

D. Guerres, expéditions. — En Algérie, les événeraerils de guerre sont presque toujours l'occasion d'épidémies générales. Si les inlluences typbogènes des garnisons et des camps n'y diffèrent point de ce qu'elles sont en France, les expéditions militaires y font ressortir des facteurs qui nous sont déjà connus, mais dont elles nous mettent à même de mesurer la haute puissance. Dirigées d'ordinaire vers le sud, accomplies sous uu ciel brûlant et au prix des plus rudes fatigues, elles confondent, dans une action pathogénique commune, la chaleur et le surmenage, qui acquièrent ici assez d'énergie pour suppléer les causes ordinaires telles que l'encombrement ou l'infection du sol.

L'histoire de toutes nos expéditions porte témoignage de la puissante influence de ces deux facteurs. Celle de nos dernières guerres de Tunisie et du Sud-Oranais résume d'une façon grandiose les enseignements de toutes les autres. Nous ne saurions mieux faire que d'eu rappeler les traits principaux.

Et, tout d'abord, la façon même dont la fièvre typhoïde s'y est développée porte un haut enseignement : elle donne une démonstration irrécusable du transport des germes par l'homme et de leur silence prolongé dans l'organisme, à moins cependant que l'on se résolve à admettre l'ubiquité, la dissémination illimitée de ces germes.

Si l'on a pu accuser, non sans fondement, certain corps attaqué de la dothiénentérie au moment du départ de France de l'avoir communiquée à la 3« brigade dont il faisait partie, cette contamination ne saurait être admise pour la 1''= et la 2° brigade de renfort. Employées contre les Kroumirs, celles-ci restèrent toujours éloignées de plus de 50 kilomètres de l'autre, et n'eurent jamais aucune communication indirecte avec elle. Or, parties de Marseille dans un état sanitaire parfait, elles subirent les premières atteintes de la fièvre typhoïde le 20 mai, c'est-à-dire quarante jours après l'embarquement, en pleine forêt, dans un pays demisauvage, sur un sol vierge, où les campements étaient renouvelés presque chaque jour.

Pareille observation fut faite à la même époque dans le corps expéditionnaire du Sud-Oranais.

Partie de Saïda dans la première semaine de mai, au milieu des conditions sanitaires les plus satisfaisantes, la colonne Innocenti continua à en jouir jusqu'à la fm du mois de juin. C'est à ce moment seulement, c'est-à-dire deux mois après le commencement des hostilités, que la fièvre typhoïde débuta en plein désert, sur un sol vierge de toute contamination humaine.

De pareilles observations écartent tout soupçon, soit d'incubation prolongée ou de contagion, soit d'infection hydrique ou tellurique ; elles déuon-

cent l'homme lui-môme comme le substratum du germe. Dissimulé dans les replis de l'organisme, celui-ci reste silencieux comme s'il était semé sur un terrain inanimé, jusqu'à ce que le milieu humain soit suffisamment modifié pour se prêter à son retour à l'activité et à la reprise de son pouvoir pathogène. Or, ces modifications naissent fatalement sous l'empire de la chaleur excessive et du surmenage, si propres à engendrer la souillure du milieu intérieur.

Tous les rapports médicaux des deux colonnes expéditionnaires signalent l'inQuence manifeste et décisive de la haute température sur la naissance, l'évolution et la gravité de l'épidémie.

Ce fut vers la fin de juin, au moment de l'arrivée des chaleurs, que la dothiénentérie prit un caractère envahissant; c'est au fort de la saison chaude qu'elle devint réellement pandémique et s'éleva à son plus haut ■ degré de gravité; enfin, l'abaissement de la température, en octobre, marqua son déclin, bien que les troupes ne fussent pas encore arrivées au terme de leurs fatigues.

Le rôle de ces dernières n'a pas été moindre cependant que celui des chaleurs. Jamais leur influence sur la production de la fièvre typhoïde n'a été si clairement reconnue, ni si rigoureusement appréciée que dans ces deux expéditions. C'est ainsi qu'une partie de la garnison de Sousse marche et combat dans la plaine par un vent brûlant du sud, pendant les journées des 20 et 21 septembre 1881, et ne rentre dans la place que très avant dans la nuit du 21 au 22. Dès le lendemain, son état sanitaire s'aggrave, et du 24 au 26, elle envoie à l'ambulance neuf fièvres typhoïdes, dont quatre immédiatement mortelles. L'état sanitaire du bataillon resté à la garde de la place ne subit aucune aggravation sensible (118).

Des faits semblables sont consignés dans la plupart des rapports si instructifs des médecins attachés à l'expédition de la Tunisie. Ils témoignent, avec la rigoureuse précision d'une expérience, de la haute puissance typhogène de la chaleur et du surmenage, notamment du rôle redoutable dévolu à ces deux facteurs, lorsque, associés l'un à l'autre, ils sont à même de renforcer mutuellement leur énergie. Les vices du régime alimentaire, qui font rarement défaut en pareille occurrence, contribuent sans doute à adultérer le milieu intérieur; mais l'action prépondérante reste aux deux premiers facteurs.

Ce rôle des vicissitudes du climat et de la profession ne s'est affirme avec une pareille énergie dans cette guerre, que parce que c'est la première fois que tant de sujets jeunes et non acclimatés se sont trouvés aux prises avec elles. C'est parmi eux que l'épidémie a prélevé son plus lourd tribut : dans les deux corps expéditionnaires, la morbidité a été exacte-

meut proportionnelle au chilïre des jeunes soldats envoyés de France pour compléter leurs effectifs. ^

On conviendra sans peine que de pareilles observations ne s'accorde.it guère avec les causes assignées à la fièvre typhoïde des grandes cités. C'est en vain que dans les^pérations des montagnes, et surtout dans les expéditions du sud de nos possessions algériennes, on chercherait ces foyers extérieurs à l'homme dont l'hygiène est si justement soucieuse ailleurs La vie militaire est féconde en péripéties où l'enquête la plus rigoureuse se trouve amenée à placer la source typhogène dans l'homme lui-même dans 1 organisme souillé par les déchets et rendu éminemment apte à vivifier des germes restés latents jusqu'alors, faute d'un milieu de culture favorable.

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