T. — DE LA FIÈVRE TYPHOÏDE A BORD DES NAVIRES
Les fièvres typhoïdes qui naissent en pleine mer, loin des foyers typhogenes des grands centres, ne sont pas moins intéressantes à considérer que celles qui déciment les troupes engagées dans les solitudes du sud de l'Algérie: Elles ont été l'objet d'observations et d'études fructueuses de la part de nos collègues de la flotte, à qui nous empruntons la substance de ce paragraphe.
La fièvre typhoïde règne à bord des grands navires de guerre affectés au transport des troupes pour les colonies lointaines, ou à leur rapatriement sur la France. Ménageant d'ordinaire les équipages acclimatés au milieu nautique, elle frappe presque exclusivement les passagers, et notamment les troupes de l'infanterie de marine, éminemment réceptives en raison de leur âge et de leur provenance.
Pathogénie.
En supprimant les chances d'infection tellurique ou hydrique, le navire devient un milieu particulièrement propice à la recherche des causes typliogènes. Toutefois, malgré cette simplification du problème étiologique, il serait souvent malaisé de remonter à l'origine de l'agent infectieux, sans la notion du parasitisme latent, qui s'impose ici avec non moins de force qu'à l'égard de la fièvre typhoïde des colonnes expéditionnaires de l'Algérie.
Dans un grand nombre de cas, comme l'ont démontré les consciencieuses et patientes recherches de M. Moursou (H 9), le germe morbide paraît
importé par l'homme du foyer typhoïdique terrestre; il y a eu infection avant l'embarquement.
En effet, d'ordinaire les fièvres typhoïdes naissent peu de temps après l'appareillage ; elles diminuent à mesure qu'on s'éloigne du port d'infection, pour disparaître complètement après quelque temps de navigation. D'autre part, il est d'observation commune que les transports partis de Toulon pendant la saison épidémique, sont ceux qui comptent le plus d'atteintes de cette affection, toutes choses étant égales d'ailleurs. Quatorze navires transports, allant en Cochinchine avec un effectif moyen de 745 hommes par navire, n'en ont eu aucun cas; 42 autres, au contraire, avec un effectif bien inférieur, de 599 hommes, ont été plus ou moins fortement éprouvés. Or, sur les 14 navires transports indemnes, 12 étaient partis de Toulon à une époque de l'année où l'endémie typhique est réduite à son minimum d'intensité (Moursou, loc. cit., p. 126).
Au retour, les transports qui reviennent des colonies où la maladie ne s'est pas endémisée, ne présentent que rarement des cas de fièvre typhoïde, tandis que ceux qui ont touché aux côtes où elle entretient des foyers actifs en comptent toujours un assez grand nombre.
Il arrive cependant souvent que les premiers cas ne se montrent qu'après deux ou trois semaines de mer. Sur les transports allant à la Nouvelle-Calédonie, M. Moursou a môme relevé des explosions plus tardives, après quatre, six, sept, huit semaines de navigation, sans que, bien entendu, le navire eût subi une nouvelle infection dans un port de relâche (Moursou, loc. cit., p. 193).
Ne faut-il pas attribuer ces derniers faits à des germes latents de l'organisme, devenus accidentellement pathogènes par l'adaptation du terrain humain à leur évolution, adaptation réalisée par les multiples influences dépressives de la navigation ?
Sans méconnaître le rôle de l'homme comme véhicule du germe dans la genèse des fièvres typhoïdes nautiques, nombre de nos collègues de la flotte semblent cependant admettre que l'infection peut, à l'occasion, se produire dans le navire lui-même. Manquant à cet égard d'expérience personnelle, nous nous garderons bien de prendre parti entre ces deux opinions.
Nous nous permettrons seulement d'observer, que si le navire peut recéler le germe palustre dans ses parties basses, comparées à un véritable marais, il n'est pas impossible qu'il ne puisse servir également d'excipient à l'agent typhogène que les malades du bord répandent autour d'eux. Celui-ci a beaucoup de chances d'être entraîné ultérieurement jusqu'aux bas-fonds, comme sont entraînés vers l'entrevous du plancher les germes disséminés dans nos chambrées.
'lis DES FIÈVRES CONTINUES
Dans maintes circonstances, effectivement, les eaux croupissantes du fond de cale ont pu être accusées à bon droit d'avoir 6té la source de l'infection à bord. Telle est l'épidémie qui régna sur l'aviso le Hussard, du 22 juin au l'-'- septembre 1887 (120). Ce navire était depuis 4 jours à Alexandrie, ayant tenu la mer pendant 35 jours auparavant, lorsque le premier cas se montra. Ni l'importation à bord, ni l'eau de consommation ne pouvaient être mises en cause. Après une enquête minutieuse, M. le docteur ïissot, médecin du navire, fut amené à accuser les eaux boueuses et infectes de la cale d'avoir constitué le foyer typhogène, sans qu'il lui fût possible cependant de spécifier si elles avaient recèle et répandu dans le milieu ambiant l'agent typhique, ou si elles avaient simplement créé l'opportunité morbide dans l'économie en imprégnant celle-ci de leurs émanations putrides. Quoi qu'il en soit, ce fut effectivement pendant le nettoyage des parties basses que le premier cas apparut; il concerne un matelot qui passait ses journées dans l'office, près duquel s'ouvrait le panneau arrière de la ligne d'arbre; cet homme se trouvait directement exposé aux émanations de la cale. Le début du deuxième cas se place au 23 juin, date où le nettoyage de cette dernière prenait fin : le matelot frappé avait été employé à en gratter le fond.
C'est après le 25 juin que l'affection se répandit parmi l'équipage, et c'est l'encombrement à bord du Hussard que l'auteur rend responsable de sa dissémination.
Voici un autre épisode, non moins significatif que le précédent. En juin 1860, les apprentis canonniers du Montebello désarimèrent la cale du Suffren, qui avait eu quelques cas de fièvre typhoïde en 1859 et dans le premier trimestre de 1860. Pendant cette opération, une épidémie sévère de dothiénentérie frappa ces jeunes gens, dont la réceptivité était d'ailleurs augmentée par les travaux de force, les fatigues physiques et morales auxquels sont assujettis les élèves de l'école du canonnage (Moursou, loc. cit.,
Que l'infection ait lieu sur le navire ou à terre, ou que l'agent morbide procède de l'organisme lui-même, comme cela paraît être le cas le plus fréquent à bord, la dothiénentérie est favorisée dans son développement et renforcée dans sa gravité par trois circonstances dont nous avons déjà pu mesurer la valeur pathogénique, et qui empruntent un relief particulier au milieu restreint du navire : ce sont la température, V encombrement et les émanations des foyers putrides.
a). Température. — Les navires qui quittent Toulon pendant la saison chaude sont les plus éprouvés par la dothiénentérie. Les formes légères s'y montrent très nombreuses et les cas ordinaires plus sévères.
M. MouRSOu en infère que la chaleur favorise l'éclosion des infections légères, qui ne se seraient peut-être pas manifestées sans cette cause adjuvante, tandis qu'elle aggrave les cas qui dérivent d'une infection plus profonde. Il démontre d'ailleurs que les chaleurs tropicales exercent une action funeste sur l'évolution de la fièvre typhoïde, surtout lorsqu'elles viennent à agir brusquement, ce qui est le cas le plus ordinaire pour un milieu mobile comme le navire.
Rien n'est plus dangereux à cet égard que la transition subite des zones tempérées aux zones chaudes. A ce titre, le passage de la mer Rouge est toujours funeste aux dothiénentériques ; les chaleurs accablantes de cette mer étroite et encaissée entre des rivages calcinés par le soleil, agissant brusquement sur les malades, provoquent des accidents nerveux comparables à ceux du coup de chaleur, et occasionnent souvent la mort dans le premier septénaire.
b). Encombrement. — Son rôle n'est pas moins net que celui de la chaleur. Sur les bâtiments transportant les troupes pour les colonies lointaines, la morbidité de la fièvre typhoïde est toujours en raison directe des effectifs (Moursou, loc. cit., p. 162). Peu appréciable dans les traversées courtes, comme celles de France en Algérie ou à Alexandrie, l'influence de l'encombrement se manifeste surtout dans les navigations longues faites à la voile.
Elle est d'autant plus redoutable que la route comporte plusieurs changements de climat, circonstance qui ajoute l'action de la température aux méfaits du méphitisme humain; tel est le cas des navires se rendant en Chine par le cap de Ronne-Espérance, c'est-à-dire par une région tempérée interposée entre deux climats tropicaux. Elle est au contraire peu à craindre, même sur les navires surchargés de personnel, si le temps, restant au beau, permet l'ouverture de toutes les bouches d'aération.
Enfin, avec un espace suffisant et une ventilation parfaite, la morbidité est toujours en rapport avec la densité des agglomérations à bord, de même que les casernes les plus peuplées sont les plus éprouvées par la fièvre typhoïde, bien que le cube d'air assuré à chaque homme soit supérieur à celui des casernes de moindre dimension.
La puissance typhogène de l'encombrement a été proclamé avec insistance, non seulement par les médecins militaires, mais aussi par tous les médecins de la marine. M. Rocuard a observé que, sur les navires, malgré une propreté qu'on pourrait qualifier d'exagérée, on peut en quelque sorte créer la fièvre typhoïde, en fermant les ouvertures extérieures. Il suffit, pour faire naître une épidémie, d'entasser un trop grand nombre de jeunes gens dans un local trop étroit (121).
c). Foyers putrides.— Au méphitisme humain viennent souvent se joindre les émanations putrides fournies par les eaux corrompues de la cale, et par les écuries sur les navires alïectés à la fois au transport du personnel et des animaux (chevaux et mulets). Leur action nocive a pu être mise en relief avec une précision remarquable dans maint épisode. C'est ainsi que dans une épidémie qui régna dans l'escadre en rade de Toulon et dont le germe fut puisé à terre, les torpilleurs de VAmiralDupré furent quatre fois plus éprouvés environ que l'ensemble des autres groupes de l'équipage de ce navire ^ Cette différence si frappante ne put être attribuée qu'à ce que les torpilleurs étaient soumis, pendant toute la durée de leur séjour à bord, à des émanations putrides se dégageant du grand drain collecteur destiné à assécher la cale : ce drain venait s'ouvrir à l'extérieur, un peu sur l'avant des sabords-torpille de la batterie basse, à proximité du poste de travail {'m).
Si donc, dans les expéditions militaires, l'adaptation du milieu intérieur à l'évolution de la graine typhique est réalisée par la perturbation des actes physiologiques due aux fatigues et aux vices du régime, à bord, comme dans nos casernes, cette modification préalable de l'organisme est créée par les souillures banales du milieu ambiant, souillures réalisées par le méphitisme de l'encombrement et les foyers de putréfaction.
Quant à l'agent pathogène, il provient le plus souvent de l'organisme lui-même ; le développement spontané de la fièvre typhoïde au bout de plusieurs semaines de navigation, sans que dans cet intervalle le navire ait touché à quelque foyer typhogène, dénonce formellement l'auto-infection. Mais les documents réunis par M. Moursou obligent, d'autre part, à reconnaître que nombre de faits relèvent d'une infection d'origine extérieure. A-t-elle toujours lieu, dans ces cas, au port d'embarquement, comme espère l'avoir démontré ce médecin par ses laborieuses recherches statistiques, ou ne saurait-elle, à l'occasion, être réalisée sur le navire luimême?
L'examen bactériologique des eaux croupissantes de la cale nous paraît non moins nécessaire que les statistiques pour trancher cette question. Irréalisables sans doute pendant la navigation, ces recherches pourraient être entreprises dans nos ports, au moins à l'égard des navires éprouvés pendant le dernier voyage. Elles l'eussent déjà été sans doute, si nos collègues de la marine n'en avaient été détournés par l'hypothèse, longtemps accréditée parmi eux, de la nature chimique du poison typhogène.
•Torpilleurs. . 60 p. lOOdemorbidité.
Moiisqueterie. 28 p. 100 »
Pont 21 p. 100
Canonnage. . 21 p. 100
Manœuvre . . 15 p. 100 de morbidité- Timonerie . . 15 p. 100 Machine . . . 14 p. 100 Officiers ... 4 p. 100