I. — Historique, extension et fréquence
L'accroissement que nous avons signalé clans la fréquence et la létlialité de la fièvre typhoïde suivant qu'on l'envisage à des latitudes plus basses en Europe, et le rôle que nous avons assigné à la température dans ce changement, laissent supposer que cette maladie doit se montrer très commune et exceptionnellement grave dans la zone tropicale. Il n'en est rien cependant.
Sous ces climats torrides, elle est sinon moins sévère, du moins beaucoup moins générale que dans nos régions tempérées. La redoutable action de la chaleur est, en effet, neutralisée par d'autres influences compensatrices dont nous avons déjà pu apprécier le rôle dans un des chapitres précédents.
L'histoire de la fièvre typhoïde a subi, aux colonies tropicales, des vicissitudes analogues à celles qu'elle a traversées en Algérie. Pendant longtemps on croyait cette maladie absente, ou au moins rare, sous les climats chauds. Dutroulau et Rufz de Lavison la considéraient comme tout à fait exceptionnelle aux Antilles, et Morehead, dans la première édition de son ouvrage, nie formellement son existence aux Indes.
Il est tout d'abord permis de supposer que les idées doctrinales qui ont régi la pathologie des colonies, ont contribué à accréditer une pareille opiniou. On ne saurait, en effet, trop se méfier de la signification des phlegmasies gastro-intestinales qui encombraient autrefois les statistiques médicales des Antilles et du Sénégal. Dutroulau lui-même, après avoir fait remarquer que la dothiénentérie n'est pas mentionnée sur les tableaux de TnÉvENOT, s'est demandé si elle n'y était pas dissimulée par la gastroentérite que l'on voyait figurer sur toutes les situations sanitaires de nos colonies vers 1840.
Si, dans les possessions françaises, la fièvre typhoïde parait avoir été absorbée par les phlegmasies du tube digestif, il est certain qu'aux Indes elle a été noyée dans les fièvres climatiques qui tiennent une si grande place dans la nosographie de ce pays.
Continuant la tradition d'ANNESLEY, les médecins anglais y ont toujours fait jouer un rôle prédominant aux facteurs climatiques dans l'étiologie des pyréxies, sans égard pour d'autres caractères plus décisifs en nosographie. Beaucoup d'entre eux y nient encore l'existence de la dothiénentérie, ou dénaturent les faits qui s'y rapportent manifestement. Et, quand ils
se trouvent devant des cas classiques de fièvre typhoïde, quand l'évidence force en quelque sorte leur conviction, ils prennent volontiers le change et se demandent, comme Ciuîvers, si la température élevée, la malaria et d'autres inlluences purement climatiques ne seraient point capables par leur association de produire un complexus morbide identique, à part la cause, à la fièvre entérique d'Europe (123). Tel est l'empire des doctrines ; elles ferment les yeux à l'évidence et égarent souvent les esprits les plus clairvoyants.
Dans ces vingt dernières années, le doute qui planait sur cette question a été complètement dissipé, grâce aux infatigables recherches de nos collègues de la marine.
Aux dénégations précédentes, on peut opposer aujourd'hui des faits positifs : la fièvre typhoïde est loin d'être inconnue à la Guadeloupe, au Sénégal, ainsi qu'en témoignent les observations précises de Brassac et Carpentin, de Bérenger-Féraud, de Dupont et de bien d'autres.
Aux Indes mêmes, les faits ont de tout temps déposé contre les doctrines. La fièvre typhoïde figure, sous des noms divers, mais avec ses traits anatomo-cliniques caractéristiques, dans la plupart des écrits sur ce pays, depuis le vaste compendium d'ANNiiisLEY, jusqu'au livre classique de More- HEAD ; et on ne peut douter que, dissimulée derrière les termes vagues de fébricule, de fièvre rémittente ou continue simple, elle n'ait servi à constituer la plus grande partie du chapitre des fièvres climatiques. Il est juste d'ailleurs de reconnaître, qu'à l'époque même où son existence était le plus contestée, quelques voix se sont élevées de temps à autre en sa faveur. En 1855, Ewart la signale dans la présidence d'Agra; en 1862, Johnston dans celle de Madras, et Peet dans celle de Bombay; enfin, en 1871, de Renzi déclare formellement que dans le Pendschab la fièvre entérique est plus commune qu'on ne le croit généralement, qu'elle y est constamment prise pour la fièvre rémittente, et que beaucoup de faits produits sous le nom de fièvre continue se rapportent en réalité au typhus abdominal.
Mais d'un autre côté, comme le remarque M. Corre, des hommes comme Dutroulau et Rufz de Lavison ne pouvaient se tromper d'une manière absolue, quand ils avançaient que la fièvre typhoïde était exceptionnelle aux Antilles à l'époque où ils y observaient. Leur méprise n'est pas plus grande que celle des médecins algériens affirmant la rareté de cette maladie, dans les premières années de l'occupation du nord de l'Afrique.
On s'accorde aujourd'hui à reconnaître que la fièvre typhoïde, ancienne sous les tropiques, mais peu fréquente au début, y a subi, dans ces quarante dernières années, comme en Algérie, un accroissement progressif qui l'a imposée à l'attention des médecins, là où elle passait autrefois inaperçue en raison de sa rareté.
DE LA FIÈVaii TYPHOÏDE
Ce changement dans le régime pathologique, eu ce qui coucerne la dothiénentérie, est eu rapport avec l'accroissement de l'immigration européenne, avec l'extension des grands centres, avec la densité de plus en plus grande des populations, avec le progrès commercial et industriel qui multiplie les chances de transmission. Toutes ces conditions, éminemment favorables à la genèse, à l'entretien et à la propagation de la fièvre typhoïde, ne se trouvaient point réalisées au môme degré pendant la première moitié de ce siècle, môme dans les colonies les plus florissantes.
Nous manquons de données précises sur la fréquence comparative de la dothiénentérie dans les villes tropicales et les nôtres. On s'accorde toutefois à admettre que les premières sont moins éprouvées que les secondes. Cette difliérence tiendrait uniquement à ce qu'une partie du personnel immigrant, civil et militaire, a déjà payé son tribut à la fièvre typhoïde avant son entrée aux colonies, ou a passé la période de l'âge qui y expose le plus. Quoi qu'il en soit, elle ne porte aucune atteinte à la valeur des considérations qui viennent d'être présentées.
II. — Compensation de l'influence de la chaleur par la raréfaction de la population.
Celles-ci suffisent à nous faire comprendre pourquoi, malgré l'élévation croissante de la température moyenne, nous ne voyons pas se continuer le mouvement ascensionnel de fréquence et de gravité que subit la fièvre typhoïde des climats du nord aux climats méditerranéens. La dissémination et la raréfaction des agglomérations humaines dans l'immense zone tropicale constituent une influence salutaire qui compense, et au delà, l'action nuisible du climat.
Aux preuves que l'épidémiologie générale fait valoir en faveur de cette interprétation, nous pourrions ajouter des faits particuliers qui sont aptes à la confirmer.
C'est ainsi qu'à Rio-Janeiro, la fièvre typhoïde, rare jusqu'en 1870, a pris depuis cette époque une extension notable, en rapport avec l'augmentation rapide de la population et l'importance croissante de cette cité (124).
A Mayotte et à Nossi-Bé, au contraire, où la population reste clairsemée comme autrefois, la fièvre typhoïde ne se montre qu'exceptionnellement, et encore n'est-ce que sur des navires encombrés et mouillés en face de la côte (128).
Il est donc établi aujourd'hui que la fièvre typhoïde se rencontre à peu près partout sous les tropiques, même dans les zones de la plus grande activité palustre.
DES FJÈVRES COMTJ.NUES