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LE TYPHUS AU MILIEU DES ARMÉES

L'enquête que nous venons de faire nous a mis en possession de notions fondamentales dans la pathogénèse du typhus. Elle serait pourtant bien incomplète, si nous ne la poursuivions pas jusqu'au milieu des armées affligées de ce fléau. Nous trouverons sur ce théâtre, si différent du précédent, la confirmation de données déjà acquises, et d'autres enseignements destinés à les compléter.

Jusqu'au commencement de ce siècle, le typhus a été le fléau inséparable de toutes les guerres. Pour donner une idée sommaire et saisissante de ses conditions génératrices, et en marquer le rôle, nous rappellerons en quelques mots l'histoire d'une des épidémies les plus émouvantes du premier empire, celle du siège de Wilna.

Trente mille soldats français étaient restés à Wilna au pouvoir des Russes après le départ de l'armée. Pendant le mois de décembre 1812, les hôpitaux militaires de cette ville furent remplis de malades livrés à toutes les misères et à toutes les souffrances que peut engendrer la guerre. La population de la ville fut plus que doublée, tant par la présence des prisonniers restés dans les maisons particulières, que par l'arrivée du quartier général de l'armée russe. C'est au milieu de ces malheureux accablés par la défaite, éprouvés par les privations, couverts de malpropreté, affligés d'affections diverses, enfin entassés dans des hôpitaux insuffisants, que le typhus éclata.

Il compliqua toutes les autres maladies, notamment les dysenteries, les grandes plaies, les gangrènes des extrémités ; il modifia leur nature et eu rendit la terminaison le plus souvent funeste.

Né dans l'hôpital, il ne tarda pas à se communiquer à toute la population

de Wilna, et la décima sans distinction d'iige ni de sexe ni de constitution. Toutefois la proportion des morts fut toujours plus forte dans les hôpitaux.

Il conserva toute sa violence pendant les mois de décembre 1812 et janvier 1813. Ses ravages ne se bornèrent pas à Wilna. Toutes les villes, tous les villages de la Lithuanie par lesquels l'armée avait opéré sa retraite, en olïrirent des traces, et partout ses résultats furent les mêmes. Sur trente mille prisonniers, vingt-cinq mille succombèrent (34).

Ces quelques lignes résument toute l'étiologie du typhus de guerre : l'insuffisance de l'alimentation, la misère physiologique et les maladies qu'elle entraine, la dépression du moral engendrée par la défaite ou la longue durée de la guerre, l'encombrement des hôpitaux qui deviennent des foyers générateurs par excellence du fléau ; enfin la contagion, affirmée par la propagation de ce dernier aux populations civiles.

Mais pour mesurer la valeur de ces causes, il faut prendre l'histoire pathologique d'une armée dès le début de la campagne, et suivre le développement progressif du typhus depuis son origine jusqu'à son complet épanouissement. La guerre de Crimée, aussi néfaste au point de vue pathologique que glorieuse pour nos armes, est éminemment propre à cet examen. Aussi bien est-elle une des rares guerres modernes qui aient donné lieu à une grande manifestation épidémique du vieux fléau des armées. Si celui-ci décima les Russes au début de leur dernière campagne contre les Turcs, il a été à peine observé dans la longue lutte entre l'Amérique du Nord et l'Amérique du Sud, il a fait complètement défaut dans la guerre franco-allemande.

Le typhus de l'armée d'Orient, écrit F. Jacquot (35), a débuté avec les premiers froids rigoureux de décembre 1854 en Crimée, au milieu d'une armée entassée dans des tentes étroites, épuisée par les fatigues et les privations, et atteinte de cachexie scorbutique et d'aflections diverses. Déjà il s'était manifesté parmi les Russes, d'après le témoignage de MoERiNG et d'ALFERiEF. Euvirou un mois après son apparition en Crimée, il était signalé à Constantinople et s'y répandait dans tous les hôpitaux français, ainsi qu'à l'hôpital anglais de Scutari. Il y fut sans doute importé, mais il est vraisemblable qu'ultérieurement il s'y développait aussi de toutes pièces, grâce à l'entassement dans ces établissements de tous les malheureux évacués de Crimée. Quoi qu'il eu soit, l'épidémie grandit jusqu'en juin, puis déclina peu à peu eu juillet et août. Après avoir paru éteinte en septembre et octobre, elle se rallume en décembre en Crimée, puis envahit tous les hôpitaux et ambulances de Constantinople, ainsi que ceux de Gallipoli et de Nagara. Les navires marchands et les bâtiments de l'État, chargés du transport des

malades sout décimés par le fléau ; celui-ci sévit sur le vaste ponton stationné dans la Corne-d'Or où nos pénitenciers étaient entassés. A ce moment aussi, le typhus est importé dans les hôpitaux de Marseille, de Toulon, de PorqueroUes, de Frioul, d'Avignon, du Val-de-Grâce, et des individus isolés vont en mourir dans beaucoup de localités, à Chalonsur-Saône, à Neufchàteau, etc.. Enfin, pour achever de donner une idée de son extension à cette époque, nous ajouterons que chez les Russes il avait franchi les limites de la Crimée et régnait à Odessa, à Nicolaïef et dans diverses autres localités.

L'épidémie prend beaucoup plus d'extension, se montre plus contagieuse et fait plus de victimes eu I806 qu'en 1855. Développée à Constautiuople • en janvier, elle atteint rapidement, en février, sa période d'état, qui s'étend jusqu'en mai ; après quoi commence la détente qui se poursuit très rapidement. Jacquot estime que le dixième de l'effectif en fut atteint, et que le vingtième fut enlevé par lui. C'est dans cette épidémie, si bien observée par les médecins du corps expéditionnaire, que nous allons nous efforcer de saisir les conditions génératrices du typhus de guerre.

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