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I. — Mécanisme de l'immunité

Le mécanisme de l'immunité constitue une des plus graves questions «du jour. Pratiquement, elle est étroitement liée à celle des vaccinations;

théoriquement, elle est le but vers lequel tendent les recherches si curieuses et si pleines de promesses sur la phagocytose et l'état bactéricide des humeurs.

L'immunité naturelle ne dépend vraisemblablement pas d'une cause unique. Son facteur essentiel varie d'une maladie et d'une espèce à l'autre. Bu moins est-il permis de supposer qu'elle réside, à des degrés divers, dans la composition particulière des humeurs, dans la température du corps, dans la contexture des tissus propres à certaines régions plus particulièrement exposées à l'infection, dans leur aptitude plus grande à la phagocytose, toutes conditions qui peuvent enlever au microbe les chances de vie dans le corps. M. Arloing (69) a démontré récemment que l'immunité naturelle ou la faible réceptivité pouvait tenir parfois à l'indifférence ou à la tolérance de l'organisme pour les substances sécrétées par le microbe. Enfin très souvent l'immunité naturelle, dans une espèce, n'est que l'immunité acquise, transmise par l'hérédité, et renforcée à travers les générations par des atteintes de plus en plus légères, jusqu'à l'extinction plus ou moins complète de l'aptitude morbide. L'immunité naturelle et graduellement croissante dans une espèce est le fruit de l'hérédité de la vaccination (BoucnARD).

Si l'immunité naturelle a la même origine que celle qui s'acquiert par une atteinte antérieure, c'est à cette dernière, accessible à l'expérimentation, qu'il faut s'adresser pour pénétrer le mécanisme de cet état.

L'immunité ne se conçoit que si on l'attribue à une modification de la nutrition, à certaines propriétés nouvelles acquises par les éléments organiques dans un premier combat contre les microbes, propriétés qui persistent après la maladie et permettent à ces éléments de repousser l'ennemi lors d'une nouvelle attaque. Telle est la formule à laquelle ont conduit les recherches les plus récentes; mais il s'en faut qu'on y soit arrivé d'emblée.

Appliquant au milieu organique ce qui se passe souvent dans nos cultures artificielles, on a pendant quelque temps attribué l'immunité à ce que les microbes enlèvent à l'organisme certains principes qui les font vivre, ou y déposent des produits toxiques qui les font mourir, de telle sorte que cet organisme devient inhabitable pour eux ultérieurement.

Mais la physiologie ne saurait accepter cette explication purement chimique. Elle nous apprend que le corps vivant se modifie incessamment : Il repare au fur et à mesure ses pertes, et détruit ou élimine promptement les matières qui lui sont nuisibles. Dans la théorie de l'épuisement, on ne voit pas pourquoi ce qui manque n'est pas remplacé, ni dans celle de la contamination, pourquoi ce qui nuit n'est pas excrété. Il n'est

pas un seul poison, liU-il des plus insolubles tels que les sels de plomb, qui ne soit promptement expulsé si l'apport en est supprimé.

En réalité, l'animal qui guérit d'une maladie infectieuse n'est pas devenu un milieu où la vie du microbe soit impossible pour une raison d'ordre chimique.

Le chien, en eflet, est naturellement réfractaire au charbon; cependant avec ses tissus et ses humeurs on fait un bouillon parfait pour la bactéridie charbonneuse. Inversement, le sérum du lapin, animal doué d'une grande réceptivité pour le charbon, est mauvais milieu de culture pour la bactéridie (Cuarrin et Roger, Lubarsch).

Bien qu'erronée, la conception qui fonda l'immunité sur une composition chimique spéciale des humeurs, conduisit à des découvertes de la plus haute portée : en cherchant ces matières chimiques empêchantes, on trouva les vaccins solubles. Pressentie par Pasteur dans sa lettre à DucLAux (70), l'existence de vaccins solubles sécrétés par les microbes fut établie presque en même temps, vers la fm de l'année 1887, par Salmon et Smith (71), à propos du choléra des porcs, par Cuarrin (72) pour la maladie pyocyanique, et par Cuamberland et Roux pour le vibrion septique (73). Au cours de l'année suivante, MM. Chantemesse et Vidal (74) démontrèrent que le bacille typhique sécrète également une matière vaccinante.

On pouvait croire tout d'abord que ces matières bactériennes vaccinantes constituaient les substances empêchantes admises hypothétiquement jusqu'alors, et que l'immunité devait être rapportée à leur présence dans l'économie. Mais conformément aux données de la physiologie qui repousse la permanence indéfinie dans l'organisme d'une substance étrangère, le professeur BoucnARD a démontré la fausseté d'une pareille interprétation en établissant l'élimination des substances vaccinantes à travers les reins. Il résulte en effet de ses recherches sur la maladie pyocyanique, que les matières vaccinantes sécrétées par les microbes dans le corps des animaux se retrouvent dans les urines, qui deviennent par elles capables de donner l'immunité, si on les injecté à des lapins sains, après stérilisation par le filtre et par la chaleur (7S). MM. Crarrin et Ruffer (76) ont montré que quinze jours sont nécessaires pour que cette élimination soit complète, après quoi l'immunité n'en persiste pas moins. Nul immédiatement après l'injection des matières vaccinantes, alors que celles-ci sont en totalité dans le corps, l'état réfractaire n'apparaît que le quatrième jour, lorsqu'une très grande partie de ces substances est déjà éliminée. L'action des matières vaccinantes, qu'on ne constate pas quand elles sont présentes, qu'on constate quand elles sont absentes, n'est donc qu'une action indirecte (Bouchard).

Si l'immunité n'est qu'un efïet secondaire de l'action des subtances vaccinantes, on ne conçoit cet elïet qu'en admettant que celles-ci, pendant qu'elles imprègnent l'organisme d'une façon passagère, agissent sur lui et changent sa vitalité, c'est-à-dire sa nutrition d'une façon durable et définitive; d'où peut résulter un changement chimique des humeurs qui les rend impropres à la culture du microbe, un état bactéricide, ou une modification dynamique des cellules, une aptitude plus grande au phagocijtisme. Vraisemblablement les deux moyens de défense sont assurés à l'organisme par les substances vaccinantes.

A. État bactéricide. — En semant divers microbes dans des humeurs variables, telles que le sang, les sérosités pleurale ou péricardique, l'humeur aqueuse, Grohmann (1884), Fodor (1888), Flugge (1888), Nuttal (1888), NissEN (1889), Petruscuky, Bucuner ont constaté que ces microbes peuvent être tués, ou empêchés dans leur développement, ou subir des dégénérescences profondes. Un certain nombre de ces résultats ayant été obtenus par la culture de bactéries pathogènes dans des humeurs animales débarrassées de toute cellule (Bucuner, Nuttal), il demeure certain que le rôle bactéricide appartient bien à ces dernières dans ces expériences.

L'immunité naturelle ne ressortit pas nécessairement à l'état bactéricide. Le sang des animaux naturellement réfractaires à un microbe peut être bon milieu de culture pour ce dernier (Metscuotroff et Hess), et inversement le sang d'animaux non réfractaires à un microbe peut être bactéricide pour ce microbe (Lubarscii, Coarrin et Roger). L'immunité naturelle n'est pas liée ici à l'état bactéricide, ni la réceptivité à l'absence de cet état. . C'est pour l'immunité acquise que l'état bactéricide prend toute son importance.

La bactéridie du charbon, ensemencée dans le sang (Metscilmkoff) d'animaux vaccinés, perd sa virulence ; elle la conserve si on la cultive dans le sang d'animaux non réfractaires ou naturellement réfractaires (Metsciinikoff). Le sérum des lapins vaccinés contre la maladie pyocyanique est bactéricide pour le bacille pyocyanique, tandis que le sérum du lapm sain est un milieu de culture favorable pour ce microbe (Giiarrin et Roger). Le bacille du charbon symptomatique se développe mal et lentement dans le sérum des cobayes vaccinés, tandis qu'il se cultive bien dans celui d'animaux normaux. Il importe de remarquer que les tissus deviennent bactéricides en même temps que les humeurs ; comme ces dernières, Ils cessent de pouvoir servir de milieu de culture au microbe dont ils ont subi une fois le contact (Roger).

On peut donc considérer comme probable qu'une maladie infectieuse guérie laisse à sa suite un état des tissus et des humeurs qui les rend

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impropres au développement de l'agent pathogène de cette maladie, et que cet état bactéricide, créé parles substances vaccinantes, ne peut être qu'un eiïet secondaire de l'action de ces dernières, puisque cet ellet persiste indéfiniment, malgré l'élimination intégrale de ces substances. Les cellules imprégnées môme passagèrement par celles-ci sont déviées délinitivement de leur type nutritif normal, et continuent à élaborer la matière d'une façon nouvelle. La matière vaccinante agit en modifiant la nutrition, cette activité vitale nouvelle devient durable et crée un état constitutionnel comparable à celui de l'immunité naturelle. « L'état bactéricide, condition statique de l'immunité acquise, est donc le résultat d'une modification permanente de la nutrition, provoquée par le passage de certains produits bactériens à travers l'organisme. * (Bouchard.)

Cette conclusion s'appuie sur les recherches tentées dans ces derniers temps pour pénétrer le mystère de l'immunité. Nous devons toutefois avouer que l'on ne connaît que bien peu de ces substances vaccinantes, auxquelles nous faisons jouer un si grand rôle dans nos interprétations théoriques. A l'heure actuelle, il n'y a guère que quatre maladies pour lesquelles elles aient pu être démontrées : la maladie pyocyanique, la gangrène gazeuse, la fièvre typhoïde et le choléra des porcs. Il appartient à l'avenir de nous apprendre s"il est permis de généraliser et de proclamer que toute maladie infectieuse a sa substance vaccinante (77). Un pareil résultat pourrait amener un changement profond dans la pratique des vaccinations ; il dissiperait dans tous les cas bien des obscurités, bien des contradictions que présente l'histoire de ces dernières. On comprendrait ces faits étranges de la vaccination par l'injection intra-veineuse de très grandes quantités de virus forts, telle qu'elle a été obtenue par MM. Cuau- VEAU et Ahloing pour la septicémie gangréneuse, par MM. Cornevin et Thomas pour le charbon symptomatique, par M. Galtier pour la rage. On saisirait enfin le mécanisme intime de la vaccination sous-cutanée contre cette dernière maladie, telle que la pratique M. Pasteur. Tous ces faits, en apparence incompréhensibles, sortiraient des ténèbres de l'empirisme pour se soumettre à des lois précises.

B. Phagocytose. — Mais la modification chimique des humeurs ou des tissus n'est pas la seule condition de l'immunité acquise. M. Metschnikoff a cru pouvoir déduire de >es remarquables recherches que l'immunité acquise résultait de l'habitude progressive des phagocytes à s'assimiler les microbes qu'ils évitent à l'état normal {loc. cit.) ; et il est certain d'autre part que chez les animaux dont l'immunité est alîaiblie par une cause prédisposante quelconque, les leucocytes ont perdu la faculté de se porter au-devant de leurs ennemis.

M. le professeur Boucuard, complétant ces notions, a établi que les substances chimiques vaccinantes pouvaient également rendre les leucocytes, plus aptes à la lutte contre les microbes. Chez les animaux rendus réfractaires par l'injection de produits solubles pyocyaniques, l'inoculation du microbe du pus bleu provoque une diapédèse plus active, et les leucocytes, sout doués d'une aptitude plus grande au phagocytisme (78).

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